le droit de vivre
Tu sautes sur ton vélo et te mets à pédaler avec rage, les yeux brouillés de larmes.
Comme tu t'engages dans la descente, tu décides que tu ne te serviras pas des freins. Si tu te tues, ce sera la preuve que tu ne méritais pas de vivre.
Au premier, au deuxième, au troisième, au quatrième virage, ta peur l'emporte sur ta résolution, et chaque fois, au dernier moment, un coup de frein salvateur te permet d'éviter la chute. Mais cet autre virage se présente. Il importe que tu ne flanches pas. Que tu te mettes à l'épreuve du destin. Que tu saches s'il permet ou non que tu vives.
Tu descends singulièrement vite. Parvenu à l'endroit qui décidera du verdict, couché sur ton vélo, tu traverses la route pour couper le virage, mais à la sortie, alors que ta vitesse est excessive, tu poursuis tout droit et montes le long du rocher. Le pneu avant éclate, tu es sévèrement secoué, et mains crispées sur les poignées du guidon, tombant à la renverse, tu vois soudain ton vélo au -dessus de toi avec ses roues qui tournent lentement contre le ciel. Vision fort brève qui n'a duré que le temps de ta chute, mais qui s'est gravée en toi, et qui, plus tard, a souvent resurgi.
Tu restes inanimé sur le bord de la route. Le chauffeur d'une voiture te relève, t'aide à prendre place sur un siège, cache ton vélo derrière des bois et te descend au village. Tu as une plaie au crâne et terriblement mal aux reins.
Tu expliques à ta famille que tu as voulu imiter les coureurs du Tour de France qui dévalent les cols à tombeau ouvert et tu les rassures en déclarant que tu ne t'aviseras pas de recommencer.
Ch Juliet, Lambeaux p114-115