Du silence

Ca parle pas de la même chose et de la même façon, mais pourtant :
"Si vous venez amorcer l'avant-veille ou la veille une place de pêche, si vous tendez trois lignes dont une tenue à la main, si vous vous ingéniez à prendre les grains de blés et les asticots avec des pinces pour éviter les odeurs nocives, si vous utilisez une ligne suréquilibrée qui permette de sentir les moindres touches et qui exige une vigilance inexorable, vous avez des chances de repartir le soir avec un rondeau débordant de poissons mais vous aurez accompli une journée de travail. Les moyens favorables à l'inaction n'empêchent pas d'obtenir des résulats honnêtes mais n'ont rien de commun avec cette obstination à employer chaque minute.
Il y a d'abord la pêche au chevesne, limitée aux heures où le poisson monte à la surface. On choisit les endroits où se poster à loisir, on laisse descendre la sauterelle de l'hameçon sur l'eau paisible et il suffit d'une petite heure pour ramener deux livres de chevesnes. Après quoi il ne reste plus rien à faire dans tout l'après-midi.
Naguère il était aussi très possible de se procurer en un temps rapide une cinquantaine de goujons et d'ablettes et de se contenter de cette modeste friture pour faire croire à la maison qu'on avait bien usé de son temps, alors qu'on s'était comporté avec la plus profonde nonchalance.
Troisième moyen : pêcher en compagnie d'un ami à qui on passe sa ligne chaque fois qu'on a pris un poisson et attendre qu'à son tour il ait eu sa chance.
Mais rien ne vaut la pêche au brochet.
Il faut pour le brochet se procurer un vif, après quoi il suffit d'installer l'engin et d'attendre. Il n'est même pas contre-indiqué d'aller dans les environs et de laisser le brochet se prendre seul, ce qui vous obligera simplement à rembobiner au moulinet dix ou trente mètres de fil.
C'est vrai qu'un jour, au cours d'une telle pêche, je me suis avisé, par une lubie, de lire Daphnis et Chloé dans le texte grec dont j'étais émerveillé de comprendre le demi-quart. Mais ce fut l'unique exception à cet attrait du temps vide. Et d'ailleurs un tel exemple suggère déjà les conséquences de ce mauvais et fidèle esprit de vacances, lequel se perd souvent dans la bizarrerie."
André Dhôtel Retour
"Si vous venez amorcer l'avant-veille ou la veille une place de pêche, si vous tendez trois lignes dont une tenue à la main, si vous vous ingéniez à prendre les grains de blés et les asticots avec des pinces pour éviter les odeurs nocives, si vous utilisez une ligne suréquilibrée qui permette de sentir les moindres touches et qui exige une vigilance inexorable, vous avez des chances de repartir le soir avec un rondeau débordant de poissons mais vous aurez accompli une journée de travail. Les moyens favorables à l'inaction n'empêchent pas d'obtenir des résulats honnêtes mais n'ont rien de commun avec cette obstination à employer chaque minute.
Il y a d'abord la pêche au chevesne, limitée aux heures où le poisson monte à la surface. On choisit les endroits où se poster à loisir, on laisse descendre la sauterelle de l'hameçon sur l'eau paisible et il suffit d'une petite heure pour ramener deux livres de chevesnes. Après quoi il ne reste plus rien à faire dans tout l'après-midi.
Naguère il était aussi très possible de se procurer en un temps rapide une cinquantaine de goujons et d'ablettes et de se contenter de cette modeste friture pour faire croire à la maison qu'on avait bien usé de son temps, alors qu'on s'était comporté avec la plus profonde nonchalance.
Troisième moyen : pêcher en compagnie d'un ami à qui on passe sa ligne chaque fois qu'on a pris un poisson et attendre qu'à son tour il ait eu sa chance.
Mais rien ne vaut la pêche au brochet.
Il faut pour le brochet se procurer un vif, après quoi il suffit d'installer l'engin et d'attendre. Il n'est même pas contre-indiqué d'aller dans les environs et de laisser le brochet se prendre seul, ce qui vous obligera simplement à rembobiner au moulinet dix ou trente mètres de fil.
C'est vrai qu'un jour, au cours d'une telle pêche, je me suis avisé, par une lubie, de lire Daphnis et Chloé dans le texte grec dont j'étais émerveillé de comprendre le demi-quart. Mais ce fut l'unique exception à cet attrait du temps vide. Et d'ailleurs un tel exemple suggère déjà les conséquences de ce mauvais et fidèle esprit de vacances, lequel se perd souvent dans la bizarrerie."
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