Le miroir

Publié le par Clara


Cette nuit, l'orage a tout lavé. Les oiseaux, vous savez, ceux dont je vous parle depuis le début de l'été, qui tournoient devant ma fenêtre, le font encore plus vite.
Les antennes des toits semblent vouloir me montrer quelque chose. En direction du nord, elles dardent leurs doigts métalliques avec insistance. "Vas-y voir", disait ma mère. Ou bien : "montre voir". Je me souviens aussi de sa façon de ne jamais dire les r qui finissent les derniers mots d'une phrase : quat'e, mett'e. En milieu de phrase, c'est différent, elle les dit. Elle a juste envie d'arriver plus rapidement à la fin, parce que parler, c'est moins inné que penser, c'est plus indécent, les autres écoutent, tournent leur attention vers soi, et comment pourrait-elle prétendre à cette attention ?
Les collines sont encore violettes.
La période est mouvante.
Je pense à nos différences. Longtemps, je me suis demandée si les autres raisonnaient avec le même mécanisme, les mêmes rouages que moi. D'abord, ils n'avaient pas le même regard. Leurs yeux ne s'arrêtaient pas sur les mêmes objets. Cela a commencé avec maman. Son regard semblait ne jamais se poser sur quoi que ce soit de précis. Sur un magazine, si. Ou sur ses fleurs. "J'aurais voulu être fleuriste", lançait-elle dans un soupir. Je les regardais à mon tour. Elles étaient colorées, leurs lèvres aux formes diverses embrassaient des anges imaginaires ; sagement enceintes dans leur carré de terre, leurs tiges étaient soutenues par un bâton, leurs élans étaient coupés, et je me mis à rêver d'Amazonie.
J'ai, depuis, souvent, eu ce sentiment de vaste jungle dans mon esprit, face à aux jardins anglais dans celui des autres. Aux questions des professeurs, me venait une telle quantité de réponses que je n'avais jamais le temps de lever le doigt pour toutes les exprimer. A côté, un autre avait déjà répondu en une phrase claire et précise qui suscitait l'enthousiasme de l'adulte. Flûte alors.
L'école m'apprit à ranger mon esprit, et les livres à le déranger. Je ne me frottai aux autres esprits, ceux si différents du mien, que beaucoup plus tard. Toujours étonnée par les jugements tranchés, par l'assurance. Je pensais que c'était le désordre dans ma tête qui m'empêchait d'exprimer des avis aussi nets. Depuis, je sais que je visite juste trop de tiroirs à la fois. Je ne le perçois plus comme un défaut. Mais je tente de mieux remplir les étagères.
Ce qui suscite les choix de remplissage reste un mystère. C'est peut-être un projet de soi. Une image que l'on regarde, vers quoi l'on tend. Peu à peu cette image de soi se confond avec l'image du monde. Les contours de notre silhouette se dispersent, et sont portés sur les ailes des oiseaux, là, devant ma fenêtre.
Je suis peut-être devenue peu ou prou ce que je rêvais pour moi à cet instant de ma vie. Il me faut désormais un rêve plus précis et plus flou à la fois.
Je regarde les autres. J'aimerais m'approcher de ce que j'admire en eux. Ceux-là seront mes amis. J'admire tant de choses en eux, que cela devient un peu moi. Ce projet est si prégnant qu'un mot de ces amis peut faire tout basculer. Je chavire, tu chavires, il chavire, nous chavirons. La tempête est là, le cyclone approche dont ce mot est l'épicentre, il tourbillonne et broie, il fait chuter dans les abysses, il hurle que tu n'y parviendras jamais, ta jungle est trop touffue et désordonnée. Alors tout est balayé.
L'orage a tout lavé.
En plein coeur de l'Amazonie, une clairière est dessinée. Le sol en est comme lacéré. Quelques cadavres d'arbres suintent encore de sève bientôt sèche. Tu es seul au milieu. Tu regardes autour et ne vois personne. Que cette jungle qui veut hurler sa richesse. Elle veut que tu y croies, mais tu as du mal, tu es presque nu au milieu de ce désert. Tu attends qu'on vienne poser un miroir à tes pieds. Non non. Le choix des pronoms, ce choix est si déterminant. Que il ou elle apporte ce miroir. Que il ou elle te le tende en souriant. Tu ne te regarderas pas dans le miroir, mais dans ce sourire. Des larmes de douceur couleront de part et d'autre. Où elles tomberont, de jeunes pousses émergeront, portant dans leurs bourgeons des diamants qui te refléteront mille fois, plus beau ou plus belle que tu n'as jamais été. Tu auras à nouveau la force d'être toi.
Tu peux toi aussi porter ce miroir devant d'autres, accompagné d'un sourire. Ceux qui choisiront de se  mirer dans le sourire seront plus grands. Et toi aussi.
Je veux le porter devant vous, devant vous tous d'ici et d'ailleurs, et en particulier devant toi, cher Barbouille. Regarde nos sourires, et reviens-nous vite.
(C'est purement égoïste, tu sais, c'est pour être plus grand).
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Publié dans Clara

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B
là où j'étais, il y avait un miroir mais je l'évitais (j'ai perdu 6 kg en 5 semaines) : qui aurais-je vu dans ce miroir ? Une espèce de Horla, de mort vivant mais vivant...Alors que dans le vôtre, dans le vôtre la grâce de vos sourires, de votre souvenir, de vos âmes qui éclairent les nuits noires.Merci Clara de ce cadeau.Je t'embrasse
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