Carnet de bord - Jour 3

Publié le par Dudiable

Jour 3, cela fait déjà un peu peur, parce que je n'en ai que 21 devant moi.
Je vous écris de V., où je suis en résidence d'auteur. Un peu de réel sur ce blog, mais justement parce que rien ici ne semble vraiment réel. Je suis retirée du quotidien.

Le jour 1, je suis arrivée devant une grande maison jaune aux volets bleu turquoise, comme me l'a décrite Céline, jeune fille qui représente l'association qui promeut la littérature à V., et a mis en place cette résidence. J'ai dû auparavant suivre des indications émaillées de "route qui serpente", "fort virage", "entre les vignes et les champs", "au-dessus d'un petit canal", pour me retrouver dans ce lieu isolé.
Tout le rez-de-chaussée est occupé par une maison d'édition. Leur ligne éditoriale est résolument underground. Ils sont six à y travailler activement, de 9h30 à 18h30. Depuis que je suis là ils me font l'effet de fourmis qui s'activent dans un presque silence. S'y trouve aussi le bureau de Céline.
La maison d'édition et l'association ont des rapports étroits, mais la résidence d'auteur n'a rien à y voir. D'ailleurs, je n'ai aucune obligation de résultat. Je peux ne rien dire, si je le veux, de la progression (ou stagnation !) de mon projet. A l'étage, deux appartements, pour deux auteurs. Est déjà installée depuis 3 semaines JG, charmante dame qui écrit des essais, et s'est lancée pour la première fois dans un roman historique. Si j'avais su dans quelle galère je me mettais ! dit-elle sans arrêt en riant.
Céline m'accompagne dans mon lieu de vie, et m'annonce que le journaliste de l'émission de radio à laquelle je suis invitée un soir (dans le cadre de la résidence) passera me voir dans l'après-midi. Je m'installe, timidement. Le lieu me fait penser à une chambre de Cité U, en plus grand et quand même un peu plus luxueux, mais à peine. Je replonge illico dans mes années étudiantes, avec la cafetière italienne, sans four à micro-ondes, bien entendu sans télévision. J'ai le réflexe de poser le beurre sur le rebord de ma fenêtre, mais non, j'ai quand même un petit frigo. Délicieuse régression.

Edmond, le monsieur culture de Radio S. à V., tape à ma porte. Je le fais entrer, asseoir. Il commence à m'expliquer les dissensions entre conseil régional, mairie, etc, et je dois le recentrer sur l'émission : comment ça se passera ? Oh, une simple discussion, me dit-il. Seront aussi invités le responsable du cinéma d'art et essai de V., pour parler de l'insoumis, film qui relate la vie du poète kabyle Si Mohand U M'hand (Ad, par pitié, donne-moi l'idée d'un truc intéressant à dire là-dessus !), et l'organisatrice d'un petit concert d'un chanteur à textes dont j'ai oublié le nom (Loïc Lantoine ?).
Ne vous inquiétez pas, ajoute-t-il, on n'est pas beaucoup écoutés, c'est une toute petite radio ! C'est sans prétention. Ah, je n'ai pas lu vos livres, je lis rarement les livres de mes invités.
Me voilà rassurée.

Je me remets alors au travail. Trois colonnes devant moi, représentant chacun des 3 personnages que j'ai envie de faire parler dans mon roman. Ce serait un roman polyphonique. Deux soeurs et une mère, chacune tentant de dénouer le quotidien. Chacune représenterait un âge de la vie (je pense aux trois âges de la femme, le tableau de Klimt, mais dans mon histoire il manque la vieillesse, sujet que je ne saurais pas traiter). Je réalise du même coup que Klimt a occulté l'adolescence. A l'époque, sans doute, était-elle de peu d'importance. Tout en réfléchissant, illumination : rapprocher chacun de ces 3 âges à un élément. C'est soudain évident : l'enfance c'est la terre, l'adolescence l'eau et l'âge adulte l'air. Puis doute : adolescence, air et âge adulte, eau ? C'est sans doute à moi de décider, mais vite.

Jour 2 : Je vais faire les courses à V., en voiture car c'est à 8 km. A V., quelques commerces mais rien d'autre. Ce n'est même pas charmant. Même pas un bistrot bien glauque ! Flûte alors. Même pas Libé, grève des journaux paraît-il.
Je rentre et je continue mon travail. Je progresse trop lentement à mon goût. Je sentais la nécessité cette fois-ci d'imaginer une vraie histoire, de réelles situations, une vraie progression romanesque avant de démarrer. Mais décidément j'en suis incapable. Je n'ai en tête que des moments forts, et comme d'habitude, tout se tissera autour de ces moments.
Les moments forts ne sont en réalité que des détails, ceux auxquels on ne s'arrête pas d'ordinaire. L'imperceptible, dirait Virginia Woolf.

Je commence l'écriture. Je commence par faire parler l'enfant. Puis la jeune fille. Ce serait rythmé un chapitre sur 3. Très vite, je m'aperçois que quelque chose cloche. L'enfant paraît sereine et joyeuse, même si elle est parcourue par moments de pulsions morbides (de façon très naturelle, comme tous les enfants). L'ado est révoltée, mais beaucoup trop par rapport à l'enfant. Elles vivent dans la même famille. Il y a incohérence entre ces deux comportements.
Je retravaille le ton de l'ado. Ca cloche toujours.
Je passe une sale journée comme ça, à avancer d'un pas puis reculer de deux.
Je suis frustrée parce que j'ai hâte de faire parler la mère mais j'en suis loin. Mon plus grand défaut en écriture : l'impatience.
En fin de journée, je prends une décision qui me coûte beaucoup : je ne ferai parler que l'enfant. J'ai besoin de me couler dans la peau d'un personnage à la fois. Je reprends courage en me disant que peut-être, ensuite, rien ne m'empêchera de raconter l'histoire qui se déroulera sous mes yeux des deux autres points de vue. Il paraît que Faulkner a fait comme ça pour les palmiers sauvages : il a d'abord raconté d'une traite toute une histoire puis intercalé la progression d'une autre histoire au milieu.

Je regarde par la fenêtre, et soudain, très bizarrement, je pense au marronnier d'Anne Frank. Je comprends vite pourquoi. Ici, cela ressemble, toute proportions gardées, à l'annexe où elle était cachée. Les murs sont fins, et je fais attention à ne pas faire trop de bruit pour ne pas déranger JG et la maison d'édition en bas. Je suis d'une certaine façon confinée, avec comme seules occupations possibles la lecture et l'écriture. Le bonheur total, bien entendu, mais je le répète, une régression importante aussi (qui n'est pas le contraire d'une évolution).

Je continue à faire parler ma petite fille, presque une ado en fin de compte, et j'ajoute une dimension supplémentaire. Ce serait une réflexion sur les écrits intimes de l'enfance. Qu'est-ce que c'est, causes, conséquences, cela reflète-t-il la réalité, comment cela fait-il grandir, comment cela permet-il de rester en bordure du monde ?

Le soir, je suis invitée à manger une ratatouille chez ma voisine JG. Elle me raconte qu'elle est très heureuse que je sois arrivée, car l'appartement est resté vide durant les 3 semaines où elle était là. C'est la troisième fois qu'elle est en résidence ici. Elle m'explique que c'est très propice à la création, mais que la solitude peut y être pesante. Vers 13h30, elle a pris pour habitude d'aller boire un café avec les gens de la maison d'édition. Je lui ai demandé de venir me chercher, désormais, pour y aller avec elle. Décidément, grands souvenirs de Cité U : je me souviens des longs week-ends dans la cité désertée, où l'on se raccrochait à ceux qui y restaient, des sortes d'orphelins ou des déserteurs, le plus souvent des exilés. Finalement c'étaient les plus beaux moments, les week-ends, les vacances, hors du monde.
Etrange sentiment d'être là, avec cette dame qui l'a choisi comme moi. On nous offre du temps libre, cadeau inespéré dans cette société.

Jour 3 : avant de m'y remettre, décision de tenir une sorte de carnet de bord. C'est un voyage...
Acceptez-vous que je continue à le partager avec vous ? (Enfin, je n'aurai peut-être plus grand-chose à dire au fil de ces journées...)
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A
avec la crise du cac 40 et le trou noir, les gens se replient sur nous
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M
Ah, seulement 26 visiteurs hier. Faut se reprendre les zamis.
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D
Oui, PP, des articles (on sent un potentiel) !!Lolo aussi !Et Ad, encore, encore !Et m, on adore !Precy, Precy !Barbouille, reviens !Lunette, toi aussi !Et puis je veux pas dire mais on a 42 visiteurs quotidiens, qui êtes-vous ?? Ecrivez zossi !
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U
j'adore quand Pritzker Price se lance dans la création, alors fais des articles.tu voulais dire quoi par "finalement", hein, dis, ohoui clara continue, transporte nous.j'aime bien ce que fais lolo aussi
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D
Oui, j'ai tout de suite pensé à Mohand !
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