Edith
Ah, ma chère Lolo, un coup de fil de toi et hop ça va tout de suite mille fois mieux, merci merci ! (où l'on voit les limites du blog...)
Lolo qui m'a autorisée à publier ce texte-ci, que je trouve très beau, sur sa grand-mère.
Quand je lis un texte comme ça, si émouvant, j'ai envie de dire : Lolo, je t'aime (à une fille, je peux !).
Le scintillement des lumières rondes de Nyon, là-bas, sur la colline, de l’autre côté du lac.
Une gorgée de Château de Ripaille, frais, pétillant et blanc, celui qu’Edith avait bu, une semaine avant sa mort, sa dernière sortie, au Restaurant du Lac à Nernier. Elle avait mangé des filets de perches « c’est là qu’ils sont les meilleurs » avait dit une américaine. Elle avait dû en siroter quelques verres de ce blanc fruité, elle avait les joues rouges et brillantes, comme deux petites reines des reinettes surplombant son sourire pointu aux dents du bonheur.
Elle m’avait certainement donné ce goût du vin blanc, en plus d’une certaine forme de gourmandise et de spiritualité, ce qui ne doit pas forcément aller d’antagonisme.
Elle devait rire aussi, de ce rire cascade qui s’étouffait ces dernières années en toux bronchiteuse mais souriante, rassurante - elle était alors vraiment libre, enfreignant avec délectation les règles de la bienséance bourgeoise, comme cette jeune fille rayonnante des minuscules photos carrées en noir et blanc du vieil album annoté par ma mère.
Une très belle femme éclairée de cheveux blonds vaporeux, qu’elle retenait parfois d’un foulard noué autour de sa tête en ponctuant ce geste d’un « J’ai l’air d’une folle ! » tellement inattendu, alors que je lui trouvais tant de classe ainsi coiffée…
Elle avait de petits yeux verts et la larme facile, surtout lorsqu’elle était heureuse, comblée par un instant de partage et de sérénité ; alors elle évoquait son mari défunt depuis trente ans, et que toujours elle vénérait…
Elle avait partagé ses Filets de Perche et son Ripaille avec sa fille bien-aimée… C’était son dernier festin, sa dernière rencontre avec les plaisirs de cette terre…
Moi je suis à table. Je bois le Ripaille. Je savoure les filets de perche… avec sa fille bien-aimée, ma mère chérie…et mes deux enfants.
Nous trinquons et ma mère évoque les baignades, pique-niques et fous-rires.
La petite Edith devenue bourgeoise et hantée par la probabilité de l’accident cardiaque chez son jeune et prématurément chauve mari fragile.
Charismatique Intransigeante Contradictoire Edith
Extraordinaire vie d’Edith dont je porte quelque part le prénom à 50 ans d’écart.
Elle me caressait le bras à la pulpe de son pouce tellement usée par les ans qu’elle me paraissait lisse comme du satin tendu.
Elle sourit et je vois l’écartement joli de ses deux incisives.
Ses yeux de mer sont plissés et rougis, elle a fini son verre de blanc.
Ses cheveux clairs auréolent son visage brûlant. Elle serre mon poignet et murmure : «Tu te souviens, je t’appelais ‘ma douce’ »
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