La sinistrose d'entre midi et deux
Lorsque je ne vais pas à la piscine, ou au parc à l'oie-chien, je n'ai pas grand'chose d'autre à faire que les courses, hélas, dans ce quartier. Avec une certaine résignation, aujourd'hui encore je me suis garée dans le parking d'Auchan, allée 13, toujours la 13, j'aime le 13.
En général, je prends un panini tomates-aubergines et hop, entrée dans le temple de la consommation. Sauf que là, j'ai soudain eu une envie de rébellion. Enfin rébellion, rébellion, c'est surtout que ces temps-ci je meurs de faim. Alors j'ai eu une audace folle : je suis entrée à Flunch.
Ca grouillait de monde mais tant pis, j'étais déjà alléchée par la vue des desserts luisants, des grillades fumantes. J'aime la viande, aussi, presque autant que le chiffre 13. Alors je prends mon plateau comme à la cantine, on me bouscule trois fois, je mets une entrée dessus, un dessert puis je fais la queue à la caisse, comme tout le monde. Dès que je me suis garée de toute façon je suis entrée dans l'univers du "comme tout le monde", autant le savoir. J'ai tendu mon ticket-restaurant avec une honte infinie, pas la honte de ne pas payer, la honte de me soumettre au système travail-récompense... Enfin bon. J'ai récupéré mon bifteck saignant, j'aime quand c'est saignant, aussi... Puis j'ai mis dix minutes à trouver une place libre parmi la salle bondée grouillante gémissante masticante braillante suante. J'ai trouvé. Encore des plateaux sales devant moi, mais une gentille demoiselle vient nettoyer. Merci, je lui dis, elle ne répond rien genre c'est mon boulot. Et là, enfin, j'essaie de savourer un de ces moments de solitude où l'on peut rêver en se faisant du bien. Manger, ça fait infiniment du bien. Mais c'est difficile de se retirer du monde avec tout ce monde autour, qui fait tant de bruit. Compassion envers les mères fatiguées qui tentent de garder leur progéniture calmement nourrissable.
J'ai regretté de ne pas être dans ces endroits bénis et peu fréquentés, de ceux où l'on peut écouter, en sourdine, du jazz ou du Paolo Conte... J'ai regretté ces bistrots charmants, au serveur pince-sans-rire, où l'on nous sert du gratin dauphinois, ou au chou-fleur, au choix, simple mais excellent de toute façon. J'aurais aimé avoir quelqu'un ou quelqu'une en face de moi, quelqu'un avec qui rire et parler, quelqu'un que je connais bien, qui me connait bien, quelqu'un qui n'aurait pas cet air las et fatigué des gens qui m'entourent, quelqu'un au sourire serein, quelqu'un qui n'aurait jamais mis les pieds dans un Flunch, hum.
Je n'ai pas traîné, je me suis levée, puis, la mort dans l'âme, je me suis dirigée vers le magasin. Pas de caddie, non, pas voulu, je veux avoir l'illusion d'être libre, un peu, quand même. J'ai regretté le chariot quand j'ai vu la taille des poules en chocolat, ben oui, Pâques, les enfants, c'est pour bientôt ! Biscuits pour les enfants, steacks hachés pour les enfants, yaourts pour les enfants, tant pis on mangera tout comme les enfants, puis hop à la caisse. Zut, oublié l'un de mes 36000 sacs recyclables. Je prends le 36001 ème. Puis j'attends, encore. Je détaille en voyeuse ce qu'achète la dame devant moi. Ricoré, pâtes bon marché, légumes en boîtes. Les gens ont l'air encore plus fatigués que tout à l'heure au flunch. Ils se parlent un peu méchamment. Je hais les supermarchés. Sur les marchés tout courts, ils ont l'air contents, ils se parlent en chantant. Peut-être parce que ce ne sont pas les mêmes gens.
Je paie, j'emballe, je fais un sourire à la caissière qui ne me le rend pas, puis je me précipite à ma voiture. Je ferme la portière.
Enfin seule. Ce n'est pas d'être seule qui me va, c'est d'être dans un lieu calme, une bulle un peu hors du temps, hors consommation effrénée, où les gens ne soufflent pas, cernes brunes sous les yeux, lèvres tombantes.
En général, je prends un panini tomates-aubergines et hop, entrée dans le temple de la consommation. Sauf que là, j'ai soudain eu une envie de rébellion. Enfin rébellion, rébellion, c'est surtout que ces temps-ci je meurs de faim. Alors j'ai eu une audace folle : je suis entrée à Flunch.
Ca grouillait de monde mais tant pis, j'étais déjà alléchée par la vue des desserts luisants, des grillades fumantes. J'aime la viande, aussi, presque autant que le chiffre 13. Alors je prends mon plateau comme à la cantine, on me bouscule trois fois, je mets une entrée dessus, un dessert puis je fais la queue à la caisse, comme tout le monde. Dès que je me suis garée de toute façon je suis entrée dans l'univers du "comme tout le monde", autant le savoir. J'ai tendu mon ticket-restaurant avec une honte infinie, pas la honte de ne pas payer, la honte de me soumettre au système travail-récompense... Enfin bon. J'ai récupéré mon bifteck saignant, j'aime quand c'est saignant, aussi... Puis j'ai mis dix minutes à trouver une place libre parmi la salle bondée grouillante gémissante masticante braillante suante. J'ai trouvé. Encore des plateaux sales devant moi, mais une gentille demoiselle vient nettoyer. Merci, je lui dis, elle ne répond rien genre c'est mon boulot. Et là, enfin, j'essaie de savourer un de ces moments de solitude où l'on peut rêver en se faisant du bien. Manger, ça fait infiniment du bien. Mais c'est difficile de se retirer du monde avec tout ce monde autour, qui fait tant de bruit. Compassion envers les mères fatiguées qui tentent de garder leur progéniture calmement nourrissable.
J'ai regretté de ne pas être dans ces endroits bénis et peu fréquentés, de ceux où l'on peut écouter, en sourdine, du jazz ou du Paolo Conte... J'ai regretté ces bistrots charmants, au serveur pince-sans-rire, où l'on nous sert du gratin dauphinois, ou au chou-fleur, au choix, simple mais excellent de toute façon. J'aurais aimé avoir quelqu'un ou quelqu'une en face de moi, quelqu'un avec qui rire et parler, quelqu'un que je connais bien, qui me connait bien, quelqu'un qui n'aurait pas cet air las et fatigué des gens qui m'entourent, quelqu'un au sourire serein, quelqu'un qui n'aurait jamais mis les pieds dans un Flunch, hum.
Je n'ai pas traîné, je me suis levée, puis, la mort dans l'âme, je me suis dirigée vers le magasin. Pas de caddie, non, pas voulu, je veux avoir l'illusion d'être libre, un peu, quand même. J'ai regretté le chariot quand j'ai vu la taille des poules en chocolat, ben oui, Pâques, les enfants, c'est pour bientôt ! Biscuits pour les enfants, steacks hachés pour les enfants, yaourts pour les enfants, tant pis on mangera tout comme les enfants, puis hop à la caisse. Zut, oublié l'un de mes 36000 sacs recyclables. Je prends le 36001 ème. Puis j'attends, encore. Je détaille en voyeuse ce qu'achète la dame devant moi. Ricoré, pâtes bon marché, légumes en boîtes. Les gens ont l'air encore plus fatigués que tout à l'heure au flunch. Ils se parlent un peu méchamment. Je hais les supermarchés. Sur les marchés tout courts, ils ont l'air contents, ils se parlent en chantant. Peut-être parce que ce ne sont pas les mêmes gens.
Je paie, j'emballe, je fais un sourire à la caissière qui ne me le rend pas, puis je me précipite à ma voiture. Je ferme la portière.
Enfin seule. Ce n'est pas d'être seule qui me va, c'est d'être dans un lieu calme, une bulle un peu hors du temps, hors consommation effrénée, où les gens ne soufflent pas, cernes brunes sous les yeux, lèvres tombantes.
Je retourne, presque heureuse d'y aller, au bureau où le guillotineur de nains minuscules a l'air moins fatigué...
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