Rencontre avec Aimé B.
Je savais que le boss l'avait aussi convoqué, comme moi, suite à la dénonciation de ce fichu chargé de com' qui nous avait balancés dans une lettre officielle... Enfin lui, c'était encore pire que moi. Dans la lettre, il n'était même pas fait mention de lui, genre pire que Discret, le gars. D'ailleurs ptête que Discret était déjà dans la salle d'attente, mais où ?
Pourtant, Aimé Brioche, c'est certainement pas le gars qu'on peut oublier. Je l'ai jamais vu, mais sa prose, elle, je l'ai lue. Un maelstrom impossible. Un ramassis glauque et dégoulinant de propos improbables...
Devant la salle d'attente, y'a la secrétaire de m. Je l'ai jamais vu non plus, lui. Elle, elle est assise devant son bureau, droite, le menton levé. Au-dessus de sa tête, un panneau accroché au mur nous prévient : La toile te toise. Je remarque à ce moment-là que le papier peint humide et beige, qui se décolle par endroits dans la pièce, est constellé de minuscules @ et de m dans toutes les typographies, qui s'embrassent et se bousculent. La secrétaire ne travaille même pas sur son ordi, c'est bizarre. Elle me met tellement mal à l'aise, cette bonne femme au chignon serré, qu'il me faut à tout prix rompre le silence. Le plafond terne et taché semble s'approcher du sol moquetté de bleu foncé.
- Heu, pardon m'dame... Il est comment, dites, le patron, hein ?
Elle pose sur moi un regard blanc glacial. Quelques muscles de son visage se mettent à frémir, son masque de fond de teint se craquelle. Après un silence qui me semble infini, quelque chose se modifie dans l'air ambiant. Le plafond touche ma tête, maintenant. Un sifflement s'échappe de ses lèvres sèches. Je perçois ces mots :
- SSSi vous penssssez que je le ssssssais... Tssssssss....
Je me raidis, détourne les yeux, et attends. J'aimerais presque qu'Aimé arrive enfin, pour ne plus être seule. Mais c'est alors qu'une voix comme venue d'outre-tombe résonne dans la pièce :
- Ma-de-moi-selle E-pi-ph-aaaaa-nie !
Le silence retombe comme dans un grands puits. Chplouf. Je jette un regard-bouée-de-sauvetage à la dame au chignon, qui me répond par un mouvement sec du menton : je dois me diriger vers la porte, immense, au moins 4 mètres sur 3, en forme de m. Etrange vu que le plafond n'est plus qu'à 1m50. Je suis toute courbée, j'ai mal au dos.
Je me noie tout à fait dans l'angoisse. Je m'approche, et m'apprête à frapper à la porte, lorsque l'air ambiant change une fois encore de consistance. J'entends comme un bruit d'éponge trempée, un glissement mouillé sur le sol. Je me retourne, effrayée. Je n'ai plus que 1m20 de latitude.
C'est alors que je le vois. Enfin. Tranquillement assis sur une chaise de la salle d'attente. La même où j'étais moi-même tout à l'heure.
Aimé Brioche.
Il me jette un regard en biais, avant de projeter un crachat sur le mur d'en face, qui n'en était pas à son premier. Il me regarde à nouveau, un peu plus longtemps. Le regard le plus scabreux que je n'ai jamais eu à subir. Il me déshabille en pensée, cette espèce de... Cette espèce de... Est-ce bien un humain, d'ailleurs ? Son corps est entièrement enveloppé dans un long manteau noir, qui ne peut dissimuler la mouvance de ce qui pourrait aussi bien être des plis de graisse que des vagues d'une matière indéterminée. Même ses mains, plaquées contre ce qui doit être son ventre, sont cachées par des gants. Il porte un feutre noir sur la tête, comme dans l'ancien temps. Sa tête ? Une tignasse pas possible de cheveux hirsutes, sombres et gras. Le visage semble mouvant également, posé sur un triple-menton-écharpe. Lèvres et nez indéfinis et indéfinissables. Ils semblent apparaître et disparaître à quelques secondes d'intervalle.
Il est effrayant. 1m10.
Il tire la langue. Une langue immonde et pustuleuse. Je ne réprime pas une grimace de dégoût qui le fait éclater d'un rire immonde et tonitruant. Je frissonne malgré moi, pourtant croyez-moi, j'en ai vu d'autres. C'est alors que résonne à nouveau la voix, plus forte et profonde, qui fait trembler sol et plafond (1m, je suis à genoux) :
- E-pi-pha-nie !
-Oui, oui, je bredouille.
Mais je n'ai pas le temps de frapper à la porte. Une enveloppe est glissée au-dessous. Je la saisis. Je ne regarde pas la dame au chignon, ni Aimé, qui tous deux me jaugent sans doute d'un regard inquisiteur, tout courbés qu'ils sont, à quatre pattes comme moi certainement, maintenant. Ils aimeraient bien le connaître, le contenu de cette enveloppe !
Je la décachette, jalousement gardée contre mon sein pour qu'ils ne discernent rien. C'est, de toute façon, très certainement, ma lettre de licenciement. Je serais soulagée, tenez, parce qu'il craint, ce boulot, j'vous'l'dis... Je m'allonge par terre pour être plus à l'aise.
Je libère la lettre, sur laquelle je lis ces mots :
10 000 euros pour vous, Epiphanie, si vous provoquez un beau scandale sur le blog, qui ferait exploser le BR. Je compte sur vous, ma belle.
Signé m.
Je rampe vers la sortie, passant devant chaises et bureau en miettes. La secrétaire fait une sieste, roide sur la moquette. Aimé n'est plus qu'une flaque au sol...
Pourtant, Aimé Brioche, c'est certainement pas le gars qu'on peut oublier. Je l'ai jamais vu, mais sa prose, elle, je l'ai lue. Un maelstrom impossible. Un ramassis glauque et dégoulinant de propos improbables...
Devant la salle d'attente, y'a la secrétaire de m. Je l'ai jamais vu non plus, lui. Elle, elle est assise devant son bureau, droite, le menton levé. Au-dessus de sa tête, un panneau accroché au mur nous prévient : La toile te toise. Je remarque à ce moment-là que le papier peint humide et beige, qui se décolle par endroits dans la pièce, est constellé de minuscules @ et de m dans toutes les typographies, qui s'embrassent et se bousculent. La secrétaire ne travaille même pas sur son ordi, c'est bizarre. Elle me met tellement mal à l'aise, cette bonne femme au chignon serré, qu'il me faut à tout prix rompre le silence. Le plafond terne et taché semble s'approcher du sol moquetté de bleu foncé.
- Heu, pardon m'dame... Il est comment, dites, le patron, hein ?
Elle pose sur moi un regard blanc glacial. Quelques muscles de son visage se mettent à frémir, son masque de fond de teint se craquelle. Après un silence qui me semble infini, quelque chose se modifie dans l'air ambiant. Le plafond touche ma tête, maintenant. Un sifflement s'échappe de ses lèvres sèches. Je perçois ces mots :
- SSSi vous penssssez que je le ssssssais... Tssssssss....
Je me raidis, détourne les yeux, et attends. J'aimerais presque qu'Aimé arrive enfin, pour ne plus être seule. Mais c'est alors qu'une voix comme venue d'outre-tombe résonne dans la pièce :
- Ma-de-moi-selle E-pi-ph-aaaaa-nie !
Le silence retombe comme dans un grands puits. Chplouf. Je jette un regard-bouée-de-sauvetage à la dame au chignon, qui me répond par un mouvement sec du menton : je dois me diriger vers la porte, immense, au moins 4 mètres sur 3, en forme de m. Etrange vu que le plafond n'est plus qu'à 1m50. Je suis toute courbée, j'ai mal au dos.
Je me noie tout à fait dans l'angoisse. Je m'approche, et m'apprête à frapper à la porte, lorsque l'air ambiant change une fois encore de consistance. J'entends comme un bruit d'éponge trempée, un glissement mouillé sur le sol. Je me retourne, effrayée. Je n'ai plus que 1m20 de latitude.
C'est alors que je le vois. Enfin. Tranquillement assis sur une chaise de la salle d'attente. La même où j'étais moi-même tout à l'heure.
Aimé Brioche.
Il me jette un regard en biais, avant de projeter un crachat sur le mur d'en face, qui n'en était pas à son premier. Il me regarde à nouveau, un peu plus longtemps. Le regard le plus scabreux que je n'ai jamais eu à subir. Il me déshabille en pensée, cette espèce de... Cette espèce de... Est-ce bien un humain, d'ailleurs ? Son corps est entièrement enveloppé dans un long manteau noir, qui ne peut dissimuler la mouvance de ce qui pourrait aussi bien être des plis de graisse que des vagues d'une matière indéterminée. Même ses mains, plaquées contre ce qui doit être son ventre, sont cachées par des gants. Il porte un feutre noir sur la tête, comme dans l'ancien temps. Sa tête ? Une tignasse pas possible de cheveux hirsutes, sombres et gras. Le visage semble mouvant également, posé sur un triple-menton-écharpe. Lèvres et nez indéfinis et indéfinissables. Ils semblent apparaître et disparaître à quelques secondes d'intervalle.
Il est effrayant. 1m10.
Il tire la langue. Une langue immonde et pustuleuse. Je ne réprime pas une grimace de dégoût qui le fait éclater d'un rire immonde et tonitruant. Je frissonne malgré moi, pourtant croyez-moi, j'en ai vu d'autres. C'est alors que résonne à nouveau la voix, plus forte et profonde, qui fait trembler sol et plafond (1m, je suis à genoux) :
- E-pi-pha-nie !
-Oui, oui, je bredouille.
Mais je n'ai pas le temps de frapper à la porte. Une enveloppe est glissée au-dessous. Je la saisis. Je ne regarde pas la dame au chignon, ni Aimé, qui tous deux me jaugent sans doute d'un regard inquisiteur, tout courbés qu'ils sont, à quatre pattes comme moi certainement, maintenant. Ils aimeraient bien le connaître, le contenu de cette enveloppe !
Je la décachette, jalousement gardée contre mon sein pour qu'ils ne discernent rien. C'est, de toute façon, très certainement, ma lettre de licenciement. Je serais soulagée, tenez, parce qu'il craint, ce boulot, j'vous'l'dis... Je m'allonge par terre pour être plus à l'aise.
Je libère la lettre, sur laquelle je lis ces mots :
10 000 euros pour vous, Epiphanie, si vous provoquez un beau scandale sur le blog, qui ferait exploser le BR. Je compte sur vous, ma belle.
Signé m.
Je rampe vers la sortie, passant devant chaises et bureau en miettes. La secrétaire fait une sieste, roide sur la moquette. Aimé n'est plus qu'une flaque au sol...
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