La trottinette

Publié le par Clara

Lorsque j'étais petite, enfin préado comme on dit aujourd'hui, je me souviens, je me disais qu'un jour je serais capable d'écrire un bouquin de 300 pages qui décrirait seulement une heure de ma vie. C'était l'époque où les parents n'étaient pas terrifiés à l'idée de laisser leurs gamins s'ennuyer, ne rien faire, rêver. Je n'étais inscrite à aucune activité et c'était très bien comme ça. Je pouvais passer des heures à simplement observer le dessin du papier peint ou bien les inégalités du plafond. Je me disais qu'un jour je pourrais noircir des pages pour décrire un seul bibelot, et toutes les pensées afférentes, peut-être même que de cette façon le bibelot penserait lui-même. Je raconterais dans ce bouquin qu'à un moment je me suis déplacée de mon lit à la fenêtre, et ce déplacement prendrait 50 pages, au bas mot. Je faisais exprès de ne pas me déplacer très lentement, pourtant. Mais je veillais à tout : à la sensation de la moquette sous mes pieds, au déplacement d'air infime sur mon visage, à mon champ visuel qui changeait, à la position de mes mains, de mes pieds, à mon équilibre gravitationnel, que sais-je encore. Et bien sûr à tout ce qui me traversait l'esprit à ce moment-là. Je me doutais bien que ça ne ferait pas un roman passionnant, mais pas inintéressant pourtant. Je me disais que c'était important, ce que je non-vivais à ce moment-là, de cette façon-là. Après tout, je vivais, comme ça. C'était aussi ça la vie, et peut-être surtout ça. A cet âge-là, on ne se demande pas si on perd du temps, on s'en fiche éperdument, on vit ce qu'on veut comme on veut.
De la fenêtre, je regardais des minots jouer au skate dans la pente entre deux immeubles.  Nous on devait être quelque chose comme au onzième étage. Je me souviens quand on oubliait quelque chose on se postait en bas et on criait comme tous les autres : maaaamaaan, pour qu'elle nous jette la corde à sauter délaissée puis soudain désirée.
Pour l'heure j'observais les skaters, et j'aimais l'idée de leur mouvement et de mon immobilisme à moi. Je me disais que de les décrire eux, et tout ce qui était à l'extérieur, de mon point de vue à moi surélevée et statique, pfiou, ça ferait une série de 3 tomes. Ca s'appellerait les skaters, et ça parlerait de soleil, de jeux, de bitume, de chute, de contre-plongée, de pensées et de sensations de ces minots-là, oh passionnant d'imaginer ça.
Je me souviens bien de ce moment devant la fenêtre, de ce moment précis, parce que quelques  jours plus tard, ma mère m'a offert une trottinette, toute rouge la trottinette, magnifique, c'était étonnant parce que c'était rare les cadeaux à cette époque, elle me l'a donnée en me disant : tu me fais trop de peine à rester enfermée comme ça en regardant dehors, il faut que tu sortes... Alors là je vous dis pas tout ce qui m'a traversé l'esprit, au moins 600 pages. Je vous résume : maman ne me comprend pas du tout, maman ne sait pas, ne peut pas savoir ce que j'ai dans la tête, ce que j'ai dans la tête est à moi toute seule - sauf si je l'écris - sauf si je le fais lire un jour - maman croit que je suis comme tous les autres enfants, elle croit que je suis triste quand je ne bouge pas, quand j'observe, elle ne sait pas combien je suis vivante quand je ne bouge pas, mais tiens je n'ai pas envie qu'elle le sache, j'ai envie que personne ne le sache, sauf si un jour je décide d'écrire et de faire lire, si je veux continuer à le cacher, il faut peut-être que je donne le change, que je fasse croire, que je me coule dans le moule, que je colle à l'image qu'elle se fait de moi, oui voilà je serai comme elle croit, et puis en plus comme ça elle sourira, elle sera contente, et j'aurai encore plus la paix qu'avant, et je pourrai rêver encore plus librement, oui voilà.
En plus j'avais été traumatisée par Poil de Carotte, y'avait un passage sur un tambour ou une trompette en cadeau, je sais plus, dans tous les cas, quelle que soit sa réaction face au cadeau il se recevait une torgnole le Poil de Carotte, je me suis toujours méfiée des cadeaux depuis. Alors j'ai dit merci maman, et je me suis précipitée dehors avec la trottinette. J'ai joué avec les skaters dans la pente, je me suis bien éclatée, je me suis égratigné les genoux, c'était bien. En plus maman était contente de son cadeau.
J'ai appris, ce jour-là, que pour pouvoir rêver-créer en paix, il fallait faire preuve d'une  certaine malignité. Il fallait rassurer les autres, bouger, parce que ça terrifie les autres, l'immobilisme apparent. Et puis on se rend compte qu'en se forçant à ça, ça nous fait du bien, quand même. On s'amuse, on en a besoin, on se ressource, on rit, on rend les autres heureux. Ensuite, on peut rêver-créer.
Le tout, c'est de savoir trouver le bon équilibre.

Plusieurs années plus tard, je suis tombée sur un livre qui était un peu le livre dont je rêvais enfant : un livre où il ne se passe pas grand-chose, juste des vagues de pensées et de sensations souterraines. Un livre écrit par Virginia Woolf.

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Publié dans Clara

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M
Sourire
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L
J'habite au deuxième. En face, au premier: une fenêtre toujours éclairée. A l'intérieur, un homme. le cheveu gris et terne, une grosse moustache de la même couleur et texture, le menton en galoche, torse nu, un énorme estomac. Sur la table, une bouteille de vin. Un femme, à l'arrière, traverse les pièces en sous-vêtements blancs, nuque courbée, ventre en avant. Je la suis du regard d'une fenêtre à l'autre. Elle passe, puis s'assoit. A côté de l'homme et de la bouteille. Toute la journée. Tous les jours. Une ambulance, parfois, en bas de la maison. Puis un jour, plus rien. Plus personne. Tiens, ça bouge, en face, ça fait des travaux de peinture, on dit 'propretés', ça s'installe, tiens un bébé! ... Rideaux bordeaux, on ferme, on m'exclut. Je tourne le dos à ma fenêtre en regrettant cependant un peu.
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A
j'adorais moi aussi  passer des heures à la fenetre, avant j'habitais dans un quartier populaire, il s'y passait toujours quelque chose, alors que maintenat  dans ma rue il ne se passe plus rien, ça fait un bail que je n'ai pas mis  le nez à la fenetre
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