Décorez votre moi intérieur

Publié le par Clara

Je me sens souvent la plus éloignée des extra-terrestres lorsque, par accident, je regarde la télévision.
Pendant longtemps, depuis la Guyane, en fait, nous n'avions plus de télévision. Nous l'avons réintroduite 5 ans après, à notre retour de Guadeloupe, un peu pour que notre fille et nous-mêmes ne nous retrouvions pas trop en décalage avec la société du nouveau monde.
Première surprise : en 5 ans, on a eu l'impression que rien n'avait changé, à la télévision, mêmes gens, mêmes émissions, mêmes feuilletons, une stagnation incroyable dans un monde pourtant en pleine mutation.
Deuxième surprise : ce qui bougeait en stagnation face à nous, cela n'avait rien à voir avec la vraie société du nouveau monde.
Un leurre incroyable, destiné à nous faire croire que c'est nous les extra-terrestres, alors que ce sont eux qui le sont, dans la boîte cathodique.
Certaines personnes se laissent prendre à ce jeu schizophrénique, et participent furtivement à ces émissions. On ne sait pas trop comment elles sont choisies. On m'a raconté un jour qu'une connaissance d'une connaissance avait accepté de laisser entrer chez elle une supernanny pour dresser son rejeton. Après quelques journées de tournage, honte, désistement, qu'allaient penser les collègues du boulot ? Mais combien osent se désister ? Combien acceptent de se faire humilier devant la France quasi-entière, juste histoire de voir sa trombine dans le poste ? Le quart d'heure de célébrité, je le comprends, mais le quart d'heure d'humiliation ?
Ce sont les émissions de M6 qui me laissent dans un abîme de perplexité, un puits sans fonds de sentiment extra-terrestre. Ces temps-ci, je m'interroge beaucoup sur l'émission Déco.
Vous avez une maison ou un appart à peu près banal, vous appelez M6 qui vous le transforme en une sorte d'écrin pour poupée Barbie, avec plein de rose, d'ocre, de petites ou grosses fleurs qui courent le long des murs, un truc à vomir. On vous fait entrer dans votre nouveau chez-vous, qui ressemble à un décor pour Hélène et les garçons, les yeux fermés, vous, votre cher et tendre et vos enfants, voire votre chien. Ouvrez vos petits pois, qu'on vous dit au moment où la caméra a bien fait la mise au point sur votre face. Et là, petit animal bien formaté à la Pavlov, vous portez vos deux mains à votre bouche, petits gémissements de surprise et d'émotion, et vous vous mettez à verser de grosses larmes, à vous jeter dans les bras de votre cher et tendre, comme aux meilleurs moments de Perdu de vue (par lapsus j'avais écrit Perdu de Vous), souvenez-vous. Sauf que là on n'a pas retrouvé la mère qui vous avait abandonnée pour nourrir vos 6 autres frères dans un squatt, non, on a juste mis un coup de peinture rose et crème à la Aimé Brioche dans vot'cuisine.
Donc moi, de là où je suis, immense perplexité.
Les émissions de télé-réalité, voyez, c'était scandaleux mais pas nouveau. C'étaient les nouveaux gladiateurs, du pain et des jeux, les gens le regardaient avec je pense la distance nécessaire, avec un voyeurisme assumé, les seules victimes étaient les emprisonnés du loft ou de la Star'ac ou que sais-je encore j'ai pas tout suivi.
Mais dans l'émission déco, là, on est censé être proche des pleureurs, s'émouvoir avec eux, les envier d'avoir un si bel appart estampillé M6, et dans le même mouvement se dire : ah ben oui c'est vrai, c'est super important une belle déco, un bel écrin, une belle prison où je puisse le mieux possible ne pas en sortir, rester replié sur moi-même, regarder la télé bien tranquille en n'étant surtout pas déconcentré par les traces de choc sur mon canapé blanc, non non rien qui puisse me détourner d'M6, ou une sale ampoule qui pète vous imaginez le drame, si ça se trouve je retrouverai plus la télécommande dans l'obscurité, non il en faut plein des ampoules, des lumières partout, que ça brille comme chez Ardisson. Dans ces apparts revisités et sans âme si vous regardez bien, on n'y voit rarement d'étagères remplies de livres, non, mais toujours la pièce avec la télévision, voire plusieurs pièces avec plusieurs télévisions.
C'est plus grave que le loft où on mettait de jeunes gens venus de partout dans un lieu créé pour l'émission. Non, là on vient directement et physiquement chez vous pour le transformer en loft. Ingénieux, isn't it ? On incite tous les autres téléspectateurs à transformer leur chez-eux en loft. On incite la France entière à vivre dans un décor de télé, à s'y enfermer, à regarder la télé, à s'y regarder, jusqu'à s'y abrutir et ensuite hocher la tête, bouche ouverte et lèvre pendante, en répétant : ouais c'est vrai c'est Sarko le plus droit le plus intègre, la preuve ils ont tous l'air d'être ses copains chez moi, heu je veux dire dans le Dieu Téloche.

Y'a des fois comme ça où j'aime bien me prendre pour Gérard Miller, voyez, c'est facile au fond, pas la peine d'avoir fait des études de psy, et puis ça fait pas de mal.
Maintenant sortez de chez vous même s'il est joli, d'ailleurs c'est plus beau dehors y'a du soleil, et allez voter !
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Publié dans Clara

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M
Quand on connait la force dévastatrice de l'humour chez Ad, Pierrot et mézigue, ch'crois qu'on peut se faire du soucis
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A
je ne suis pas chez moi et je ne peux m'empêcher de voir notre blog, je suis tout à fait d'accord avec Bourdieu et M qui sont mes maîtres à penser
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C
Oui, Bourdieu explique bien la situation, c'est vrai que la critique simpliste est dangereuse, ce ne serait pas attaquer le problème de face. Oui le problème c'est pourquoi ces émissions existent sans réelle demande, et enfin pourquoi elles sont regardées. <br /> Je vois toute cette problématique dans la littérature jeunesse, aussi, qui commence à devenir elle aussi un "mass-média", où les thèmes, et même le style tendent à devenir les plus uniformes possibles. Quelques aspérités sont encore possibles, mais alors il faut mettre le paquet sur la couverture, le titre. C'est une torture de proposer un titre refusé car non vendeur, de s'en voir proposer un autre qui n'a rien à voir avec l'histoire.<br /> Les enfants n'ont rien demandé là non plus, la seule logique c'est celle de l'éditeur : qu'est-ce qui peut faire vendre, qu'est-ce qu'il faut éviter au risque que cela ne plaise pas aux enfants/aux parents ? Le seul maillon de la chaîne qui tente de résister, c'est celui qui est le moins payé, celui qui a donc le moins voix au chapitre, bien que fournisseur de l'oeuvre : l'auteur. Le pire, c'est que s'il parvient à imposer son choix, on lui rétorquera : vous voyez, vous n'avez pas beaucoup de lecteurs, c'est de votre faute.<br /> Mais on n'en est pas encore là partout, de très bonnes maisons d'éditions jeunesse existent encore, réjouissons-nous-en.
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M
Un peu de Bourdieu pour Ad, et pasqu'on en a bien besoin, aujourd'hui<br /> <br /> "Une force de banalisation<br /> <br /> Pour revenir au problème des effets de l'émergence de la tv, il est vrai que l'opposition a existé, mais jamais avec cette intensité. Par sa puissance de diffusion, la tv pose à l'univers du journalisme écrit et à l'univers culturel en général un problème absolument terrible. A côté, la presse de masse qui faisait frémir (Raymond Williams a avancé l'hypothèse que toute la révolution romantique en poésie a été suscitée par l'horreur qu'a inspirée aux écrivains anglais la presse de masse), paraît peu de chose. Par son ampleur, son poids, tout à fait extraordinaire, la télévision produit des effets qui, bien qu'ils ne soient pas sans précédent, sont tout à fait inédits.<br /> Par exemple, la tv peut rassembler en un soir devant le journal de vingt heures plus de gens que tous les quotidiens français réunis. Si l'information fournie par un tel médium devient une information omnibus sans aspérité, homogénéisée, on voit les effets poltiques et culturels qui peuvent en résulter. C'est une loi qu'on connaît bien : plus un organe de presse ou un moyen d'expression quelconque veut atteindre un public étendu, plus il doit perdre ses aspérités, tout ce qui peut diviser, exclure - pensez à Paris-match -, plus il doit s'attacher à ne "choquer personne", comme on dit, à ne jamais soulever de problèmes ou seulement des problèmes sans histoire. Plus un journal étend sa diffusion, plus il va vers des sujets omnibus qui ne soulèvent pas de problèmes. On construit l'objet conformément aux catégories de perception du récepteur.<br /> C'est ce qui fait que tout le travail collectif qui tend à homogénéiser et à banaliser, à "conformiser" et à "dépolitiser", etc, convient parfaitement, bien que personne, à proprement parler, n'en soit le sujet, bien qu'il ne soit jamais pensé et voulu comme tel par qui que ce soit. C'est quelque chose qu'on observe souvent dans le monde social : on voit advenir des choses que personne ne veut et qui peuvent sembler avoir été voulues ("c'est fait pour").C'est là que la critique simpliste est dangereuse ; elle dispense de tout le travail qu'il faut faire pour comprendre des phénomènes comme le fait que, sans que personne ne l'ait voulu vraiment, sans que les gens qui financent n'aient eu à intervenir, on a ce produit très étrange qu'est le "journal télévisé", qui convient à tout le monde, qui confirme des choses déjà connues, et surtout qui laisse intactes les structures mentales."<br /> <br /> CQFD<br /> <br /> Bourdieu "Sur la télévision" Raison d'agir p50-51
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C
Ah, sur l'An 01, moi j'ai vu que quelques images : ça a l'air SUPER STRANGE.
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