Mon Maximonstre à moi

Le jour s'effiloche en traînées poudreuses. On peut distinguer encore quelques plumes cramoisies, celles d'Icare issu de Dédale, plumes danseuses et lentes à atteindre le sol. Des grains de sable brillant se trouvent aussi en suspension, ceux tombés des sacs trop remplis du marchand de sable ambitieux. Il a voulu nous faire trop rêver. Mais la nuit tombe devant nos pupilles, nuit noire et effrayante entre les troncs serrés, derrière se cachent les monstres de l'enfance.
Avant la forêt, il faut traverser un long tunnel. Quelle enfance n'a pas connu ces tunnels-là ? Sombres bien sûr et malodorants, des bêtes y ont pissé, et quelle est cette ombre au loin ? On n'ose avancer et on le fait pourtant car à l'autre bout se trouvent les promesses, ou un ami, un frère peut-être, ou un arbre muni d'une balançoire fantastique qui mène jusqu'aux cieux. Un enfant ne recule jamais, de toute façon. Enfant, j'avance en tremblant mais j'avance, car je veux voir la forêt. Je veux en humer l'humidité et caresser l'écorce des monstres, éprouver l'haleine des arbres et les griffes des branches. Je veux y poser mes pieds nus, sur la langue étalée des feuilles accortes, sur les orteils des pattes mortes. Je suis la reine de ma vie et je souhaite être effrayée en mon royaume.
J'avance donc, et j'entends résonner mes pas, les gouttes pliquent-ploquent autour de moi et une brume dense s'élève du sol. Je suis seule en mon tunnel et c'est bien ainsi. L'enfance est une longue solitude que supporteraient peu d'adultes. L'enfance est un palais merveilleux mais aussi ce tunnel sombre.
L'enfance c'est la gorge serrée de trop de chagrins, par contraste avec l'immensité des bonheurs. L'enfance, ce sont ces peurs délicieuses lorsqu'on sort des tunnels sombres. Car à ce moment-là une forte brise nous gifle la joue et nous envoie aiguilles et brindilles dans les yeux. La lune nous adresse un sourire torve et les ténèbres ricanent entre les frondaisons. Mais l'enfant est fier, figurez-vous. Il redresse le buste et ne pleurera pas. Il affrontera les souffles fétides et les caresses griffues, il criera plus fort que les chouettes effraies, il tirera la langue aux vampires chauves et aux souris volantes. Il en a envie pourtant, de déverser ses sanglots retenus en plein coeur de sa poitrine, de hurler sa peur de voir ses désirs mangés, ses plaisirs volés, sa lumière éteinte et son amour étouffé. Mais la peur est une autre sorte de brasier, et il avance, l'enfant, porté par la flamme de son âme qui carbonise la réalité.
Ce n'est pas un conte de fée. Désolée de vous dire que l'enfant sera dévoré. Le serial monster s'en lèchera les griffes ensanglantées, ses pattes meurtrières, et aiguisera ses crocs sur les os. Il lustrera sa fourrure avec le calme de l'animal repu, le désintérêt de toutes choses autres que lui-même sous la lune triste de rater le spectacle : un nuage passe. La nuit est noire, noire, et on ne voit pas le petit cadavre. Qu'importe, le monstre, lui, est heureux, de son bonheur de bête.
Et puis il sent comme une flamme monter en lui, lui aussi. Il se fiche du sort du monde, ne montrera jamais de désappointement ni de tristesse, il est encore plus fier que l'enfant. Pour le prouver soudain, d'un rire tonitruant il éclate, chassant le nuage qui escamotait la lune. Elle le regarde en silence.
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