Casuistique enfantine et petites roues
Le cimetière qui entoure l’église du village est selon les assertions parentales itératives un lieu de recueillement où le respect le plus élémentaire des morts qui y siègent exige en toute rigueur que l’enfant ne crie pas, ne joue pas, ne court pas, et surtout marche d’un pas on ne peut plus mesuré… Ne faut-il pas sourire, se questionne l’enfant ?
Le cimetière est le lieu traversé quatre fois par jour, au moins, par l’enfant, d’un air grave, d’un pas retenu, pour se rendre à l’école, chez une amie, chercher le lait, ce qui peut sembler incongru au lecteur citadin contemporain, mais qui était, en zone rurale pluvieuse, il y a bien une trentaine d’années, naturel, compte tenu du raccourci considérable que représentait cette voie sacrée.
Mais, Diable ! L’heure des premières communions passée, son lot de cadeaux tombé du ciel arriva sous la forme la plus convoitée de l’enfant : une bicyclette blanche sans petites roues.
Bientôt l’autorisation de se rendre à destination est accordée contre la promesse de respecter la nécessité absolue de descendre du vélo et de traverser le cimetière en marchant. L’enfant, le cœur et les intentions purs, promet.
L’été vient. Les balades des communiants équipés désormais de deux roues sur les chemins de campagne s’organisent, s’accélèrent… Les rendez-vous sont pris, les aventures se multiplient : chutes, échanges temporaires de vélos, pneus crevés, séances de bricolage pour monter une selle, rires, courses…L’enfant, grisée de liberté nouvelle, glisse sur les routes fraîchement goudronnées après les grands travaux locaux de tout-à-l’égout emportant avec eux les rigoles où il était bon de passer, à plusieurs, pour lire sur le chemin le sillage humide de la roue du voisin, le suivre, dessiner les circonvolutions d’un détour supplémentaire…
A l’heure dite, toujours rappelée par la cloche sévère de l’église, l’enfant rentre, passant par le cimetière, descendant de la machine à bonheur, allant à pied entre les tombes aux granits polis et scintillants, d’un pas sage, compté, sans joie. Le pied s’attachant au sol à chaque pas rappelle au rythme de la marche que mouliner est agréable, combien l’air est plus vif sur le visage, combien à bicyclette se déplacer est voler. Ange déchue, l’enfant se questionne : si pédaler est faire du vélo, s’asseoir sur la selle et avancer sur le sol un pied devant l’autre ne l’est pas, c’est toujours marcher. La casuistique étant imparable, l’enfant enfourche son petit deux roues et progresse.
Fatigue d’un jour si plein accumulée, excitation de la bravade, œuvre diabolique ? L’enfant, gagnant en vitesse et en assurance, coince l’orteil dans les rayons… L’ongle est sectionné, net. Punition divine, grondent les parents qui privent l’enfant de ce qui le met en danger.
Injustice criante, intériorise l’enfant. Elle compte déjà le temps d’avant ses quatorze ans, la confirmation et un vélo à dix vitesses, rouge.