Douze ans et des poussières
Ce treizième été de ma vie, où s'arrête le livre de mon enfance, me réapparaît, dans le lointain de ma mémoire, comme l'un des plus lumineux de nos beaux étés de France, un de ces étés comme nous en avions autrefois et qui ne se retrouvent plus de nos jours.
L'été dans nos contrées a toujours été blanc. C'est une histoire de calcaire, de réflexion de l'eau et des âmes. La candeur y coule dans les coeurs, à la façon d'une liqueur forte. Une pure joie emplit chacun d'entre nous qui hume les fleurs de tilleul. Mais c'est l'odeur des pissenlits qui propulse les esprits dans le passé. L'enfance découle de l'odeur des pissenlits, mêlée à celle des croûtes qui se soulèvent sur les genoux, laissant perler quelques gouttes de sang, que l'on suce, évidemment, étonné de son goût âcre.
C'est assise ainsi, près des pissenlits, à sucer mon genou de douze ans et demie, que je me souviens de la scène.
C'était la fin de quelque chose, le début d'autre chose. Encore enfant mais plus tout à fait, portée vers l'enthousiasme de la vie qui appelle, donne des ailes, et freinée par la crainte et le dégoût du monde alentour, celui qu'Ils nous laissaient.
J'étais ainsi courbée par le poids des contradictions, gonflée d'une mauvaise foi évidente envers Eux. C'est à cet âge que j'ai commencé à détester mon apparence. Enfin, les choses étaient floues. Parfois je surprenais mon reflet par hasard, et j'étais étonnée de m'y trouver jolie. D'autres fois même je me demandais qui était cette jeune fille mince, au teint mat et aux longs cheveux bruns, au regard un peu sauvage. Cela ne pouvait être qu'une erreur, parce que celle que je voyais dans le miroir de ma chambre, celui où je me scrutais sans cesse, elle n'était pas ainsi. Elle était vraiment très moche, oui, forcément puisque jamais personne ne lui avait dit qu'elle était jolie. C'est extraordinaire la volonté des jeunes filles de se détester.
J'y parvenais très bien. J'étais recroquevillée là sur un rocher, les bras entourant mes jambes, le soleil mordant ma peau qui était déjà presque noire, le regard perçant derrière le rideau de la lourde frange qui me mangeait le visage. Je regardais Christophe.
Il était assis tout près de Bérénice. Ils se taquinaient, riaient bêtement, je voyais clair dans leur petit jeu, je les détestais. Bien sûr, Bérénice était jolie. Une de ces filles qui se détestait certainement d'une autre manière. Mais elle se savait belle, et c'était à cela qu'elle se raccrochait. Moi, je me raccrochais aux livres de la bibliothèque municipale, il ne me manquait plus que deux rayons à lire. Quitte à être moche, au moins je serais intelligente. Moi, me disais-je, je serai capable de vivre sans les garçons, je vivrai par et pour moi-même, ouverte au monde qui chante. Je m'étais résignée, et je croyais dur comme fer que les pas jolies n'avaient pas droit à l'amour. Je me préparais donc à quelque chose de plus cosmique, voire mystique. Mais merde, Christophe me plaisait bien, quand même.
Nous étions sur un bateau de pierre, en plein coeur d'une pinède qui surplombait le port. C'était, longtemps auparavant, la propriété d'un ancien marin devenu riche. Il avait fait sculpter ce bateau au drôle de destin. La foudre s'y abattit et creusa une large faille qui le brisa en deux. Le pin qui devait faire office de mât s'y épanouit. J'étais près de la faille, eux au centre du pont, comme il se doit.
Bérénice gloussait et moi je comptais les bateaux, au loin. Pourquoi restais-je là, à subir ce spectacle écoeurant qui lacérait mon amour-propre ? J'étais là et pas là, j'attendais, je réfléchissais, persuadée au fond que Christophe finirait par s'apercevoir combien j'étais une fille intéressante. Bref je rêvais en souffrant de toutes mes forces. Plutôt souffrir que partir, car que se passait-il ailleurs, où lui n'était pas là ? Je craignais tant de rater une parcelle de lumière.
Bérénice avait une voix d'enfant, plutôt aiguë pour son âge, mais qui ne trouvait pas la hauteur adéquate, elle dégringolait ou haussait soudain sans raison, je suppose que cela ajoutait à son charme. J'en entendais le timbre sans tenter de comprendre les mots. Ils étaient stupides de toute façon. Christophe, lui, semblait gêné de ma présence. Il tentait par moments de m'inclure dans leur conversation. Bérénice l'en décourageait vite par un geste ou une parole qui signifiait que j'étais quantité négligeable. Je haussais les épaules et jouais avec un caillou.
Mais soudain j'eus de ces réactions imprévisibles qui m'adviennent parfois en pulsions. Soudain je dis d'une voix forte et posée : "les oiseaux ne chantent plus". Christophe me lança un regard déconcerté, ça y était, pour lui j'étais définitivement folle. Ce ne sont pas des phrases qu'on dit à cet âge-là. On dit c'est grave, je m'emmerde, il est trop nul ce mec, mais pas les oiseaux ne chantent plus. Faut être complètement jeté. Bérénice choisit la posture qu'elle adoptait toujours lorsqu'elle ne savait pas quoi faire : elle se mit à rire fort pour redevenir le centre de toutes les attentions, puis elle se calma. Un court silence s'établit entre nous trois, un silence étrange où tombèrent diverses choses, comme une stupéfaction mêlée d'une lucidité en forme de blessure. Soudain chacun de nous eut cette révélation de la fin de notre enfance, cela advint ainsi et pas autrement, et nul n'eut su dire pourquoi. Mais Bérénice ne voulut pas perdre la face, alors elle dit :
« Ah ! ah ! la bonne histoire !... » Et la petite voix était flûtée et bizarre ; surtout elle était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
L'été dans nos contrées a toujours été blanc. C'est une histoire de calcaire, de réflexion de l'eau et des âmes. La candeur y coule dans les coeurs, à la façon d'une liqueur forte. Une pure joie emplit chacun d'entre nous qui hume les fleurs de tilleul. Mais c'est l'odeur des pissenlits qui propulse les esprits dans le passé. L'enfance découle de l'odeur des pissenlits, mêlée à celle des croûtes qui se soulèvent sur les genoux, laissant perler quelques gouttes de sang, que l'on suce, évidemment, étonné de son goût âcre.
C'est assise ainsi, près des pissenlits, à sucer mon genou de douze ans et demie, que je me souviens de la scène.
C'était la fin de quelque chose, le début d'autre chose. Encore enfant mais plus tout à fait, portée vers l'enthousiasme de la vie qui appelle, donne des ailes, et freinée par la crainte et le dégoût du monde alentour, celui qu'Ils nous laissaient.
J'étais ainsi courbée par le poids des contradictions, gonflée d'une mauvaise foi évidente envers Eux. C'est à cet âge que j'ai commencé à détester mon apparence. Enfin, les choses étaient floues. Parfois je surprenais mon reflet par hasard, et j'étais étonnée de m'y trouver jolie. D'autres fois même je me demandais qui était cette jeune fille mince, au teint mat et aux longs cheveux bruns, au regard un peu sauvage. Cela ne pouvait être qu'une erreur, parce que celle que je voyais dans le miroir de ma chambre, celui où je me scrutais sans cesse, elle n'était pas ainsi. Elle était vraiment très moche, oui, forcément puisque jamais personne ne lui avait dit qu'elle était jolie. C'est extraordinaire la volonté des jeunes filles de se détester.
J'y parvenais très bien. J'étais recroquevillée là sur un rocher, les bras entourant mes jambes, le soleil mordant ma peau qui était déjà presque noire, le regard perçant derrière le rideau de la lourde frange qui me mangeait le visage. Je regardais Christophe.
Il était assis tout près de Bérénice. Ils se taquinaient, riaient bêtement, je voyais clair dans leur petit jeu, je les détestais. Bien sûr, Bérénice était jolie. Une de ces filles qui se détestait certainement d'une autre manière. Mais elle se savait belle, et c'était à cela qu'elle se raccrochait. Moi, je me raccrochais aux livres de la bibliothèque municipale, il ne me manquait plus que deux rayons à lire. Quitte à être moche, au moins je serais intelligente. Moi, me disais-je, je serai capable de vivre sans les garçons, je vivrai par et pour moi-même, ouverte au monde qui chante. Je m'étais résignée, et je croyais dur comme fer que les pas jolies n'avaient pas droit à l'amour. Je me préparais donc à quelque chose de plus cosmique, voire mystique. Mais merde, Christophe me plaisait bien, quand même.
Nous étions sur un bateau de pierre, en plein coeur d'une pinède qui surplombait le port. C'était, longtemps auparavant, la propriété d'un ancien marin devenu riche. Il avait fait sculpter ce bateau au drôle de destin. La foudre s'y abattit et creusa une large faille qui le brisa en deux. Le pin qui devait faire office de mât s'y épanouit. J'étais près de la faille, eux au centre du pont, comme il se doit.
Bérénice gloussait et moi je comptais les bateaux, au loin. Pourquoi restais-je là, à subir ce spectacle écoeurant qui lacérait mon amour-propre ? J'étais là et pas là, j'attendais, je réfléchissais, persuadée au fond que Christophe finirait par s'apercevoir combien j'étais une fille intéressante. Bref je rêvais en souffrant de toutes mes forces. Plutôt souffrir que partir, car que se passait-il ailleurs, où lui n'était pas là ? Je craignais tant de rater une parcelle de lumière.
Bérénice avait une voix d'enfant, plutôt aiguë pour son âge, mais qui ne trouvait pas la hauteur adéquate, elle dégringolait ou haussait soudain sans raison, je suppose que cela ajoutait à son charme. J'en entendais le timbre sans tenter de comprendre les mots. Ils étaient stupides de toute façon. Christophe, lui, semblait gêné de ma présence. Il tentait par moments de m'inclure dans leur conversation. Bérénice l'en décourageait vite par un geste ou une parole qui signifiait que j'étais quantité négligeable. Je haussais les épaules et jouais avec un caillou.
Mais soudain j'eus de ces réactions imprévisibles qui m'adviennent parfois en pulsions. Soudain je dis d'une voix forte et posée : "les oiseaux ne chantent plus". Christophe me lança un regard déconcerté, ça y était, pour lui j'étais définitivement folle. Ce ne sont pas des phrases qu'on dit à cet âge-là. On dit c'est grave, je m'emmerde, il est trop nul ce mec, mais pas les oiseaux ne chantent plus. Faut être complètement jeté. Bérénice choisit la posture qu'elle adoptait toujours lorsqu'elle ne savait pas quoi faire : elle se mit à rire fort pour redevenir le centre de toutes les attentions, puis elle se calma. Un court silence s'établit entre nous trois, un silence étrange où tombèrent diverses choses, comme une stupéfaction mêlée d'une lucidité en forme de blessure. Soudain chacun de nous eut cette révélation de la fin de notre enfance, cela advint ainsi et pas autrement, et nul n'eut su dire pourquoi. Mais Bérénice ne voulut pas perdre la face, alors elle dit :
« Ah ! ah ! la bonne histoire !... » Et la petite voix était flûtée et bizarre ; surtout elle était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
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