Gabriel et Prisca
J'ai retrouvé un autre vieux texte (il a bien 10 ans, çui-là ! Attention c'est hy-per romantique).
L’appartement de Gabriel se trouvait au dernier étage. S’il empruntait une échelle, dans le couloir de l’entrée, il pouvait ouvrir une trappe et se promener sur son propre toit.
C’est ce qu’il fit un soir plein d’étoiles. Il s’assit contre une cheminée, alluma une cigarette et savoura la vue : d’un côté le Vieux Port, de l’autre Notre-Dame et partout les centaines de lumières de la ville bourdonnante.
Il aurait tellement aimé faire connaître une telle vue à Prisca. Elle aurait apprécié, c’est sûr. Elle l’aurait embrassé de bonheur et de reconnaissance de l’avoir emmenée là. Ils se seraient assis tous deux côte à côte, enlacés…
Mais depuis quand était-il si romantique ? Que lui arrivait-il ?
Il ne comprenait plus rien à rien. Il sentit des larmes venir. Pour la première fois depuis très longtemps, depuis l’enfance à vrai dire, Gabriel pleura. De vraies grosses larmes chaudes. Il pleurait, et en était tout étonné. « C’est cela, être vraiment triste ? ».
Une grosse goutte s’écrasa sur ses genoux. Il la regarda sans comprendre.
Gabriel vivait désormais dans l’attente. Il espérait quelque chose situé entre le hasard et le merveilleux. Cela devait arriver, voilà tout.
Gabriel eut froid, soudain.
Avec le froid lui vinrent des mots qu’il n’avait jamais prononcés. Des mots qui ne venaient pas de son esprit. Pour la première fois son cœur s’exprima. Il dit tout haut, sans en avoir réellement conscience :
« je t’aime ».
C’étaient des mots étrangers. Appris récemment. Il comprit que le dialecte qu’il avait assimilé avec Prisca n’était pas celui de la raison : elle avait éduqué son cœur. Elle l’avait découvert et le laissait s’exprimer. Il disait des mots limpides, simples et justes.
« Je t’aime ».
Ces mots ne s’adressaient qu’à un rêve, mais il avait besoin de les formuler, comme s’ils s’étaient libérés de leur lampe magique.
« Je t’aime ».
Trois vœux réalisés. Il aimait, il aimait, il aimait. Ses larmes ne cessaient pas de couler, et il commençait à se sentir ridicule, là sur son toit, dans cette glaciale nébulosité, à faire des déclarations d’amour aux étoiles.
Mais les étoiles lui répondirent.
Elles chantèrent.
Petite musique binaire.
Deux petites notes claires qui répondaient à « je » et à « t’aime ». Gling, gling. Une pause. Gling, gling. Une pause. Gling, gling.
« Cette fois je suis réellement fou ». D’effroi il lança la cigarette incandescente par-dessus les toits, et ce fut comme si son cœur se déchirait dans ce mouvement de bras.
Mais le chant des étoiles ne cessa pas. Il continua encore et encore, s’enrichissant à chaque fois de nouvelles notes, agrandissant ses phrases.
Gabriel n’avait vidé avec ce geste ni son esprit ni son cœur. Dans les deux résonnait cette mélodie de plus en plus complexe et merveilleuse.
Elle ne cessa pas de la nuit, ni le lendemain matin, ni dans la journée, ni le soir d’après, ni les autres jours. Gabriel finit par s’habituer à vivre avec elle, et il la fredonnait souvent. Dans ses rêves, la nuit, il voyait la silhouette d’une jeune fille qu’il savait être Prisca danser gracieusement dans un nuage écarlate en rythme avec la musique de son cœur.
Cette mélodie l’habitait en entier.
Elle finit même par guider ses gestes. Elle le mena un samedi par des ruelles qu’il n’avait jamais empruntées. La musique cessa brusquement au beau milieu d’une petite place charmante du quartier du Panier, berceau de la ville phocéenne. Désorienté par ce vide subit en lui, Gabriel s’arrêta aussitôt et regarda tout autour de lui, effrayé. Il s’aperçut alors qu’il était juste en face d’un magasin de musique. Il s’en approcha, attiré par le froid soleil qui frappait la vitrine, réfléchi par un objet qui l’appelait. Un objet fier et harmonieux, et compliqué, et beau. Gabriel sut que Prisca, que les étoiles, que la petite musique le poussaient à entrer dans la boutique chaleureusement feutrée. Il s’approcha du comptoir comme dans un rêve et dit à la charmante jeune fille brune en gros pull rouge qui se trouvait derrière : « mademoiselle, s’il vous plaît, je désire plus que tout au monde acquérir ce merveilleux sexophone. »
La première fois qu’il posa ses lèvres sur le saxophone il ressentit une telle charge émotive que tout son corps se mit à frémir de désir. Cet objet était spécial. C’était un sax érotique. Gabriel sut que s’il s’appliquait bien, s’il apprivoisait l’appareil et apprenait à poser son souffle et à caresser les pistons assez voluptueusement, il sut que de cette manière il jouerait à faire l’amour à Prisca. Il sut que c’était pour l’instant la seule façon de l’aimer. La mélodie aurait les mêmes notes que son dialecte à elle, si proche du cœur et des étoiles. Sans doute allait-il apprendre à en jouer de la même manière qu’il avait appris le langage Prisca.
Il s’entraîna longuement. L’instrument semblait bafouiller au début, mais petit à petit la mélodie se faisait plus précise, plus harmonieuse et magique.
Il jouait sur son toit, dans la nuit impassible et glacée. A chaque fois que ses lèvres quittaient l’embout elles se refroidissaient en même temps que l’accablait une immense mais douce fatigue, comme si tout son être s’était donné dans ce prélude. Comme s’il sortait d’une longue et exquise nuit d’amour chargée de promesses d’autres nuits encore meilleures. Il courait alors se faufiler dans la chaleur de sa couette pour mieux en prolonger la sensation.
Il joua longtemps, peut-être le temps d’une année. Il perçut que l’air se réchauffait et que les jours rallongeaient, puis à nouveau l’inverse. Il jouait, il apprenait, rien ne comptait. A nouveau le froid était là. Gabriel jouait et s’en moquait. Le monde autour devenait inexistant. Les mots qui avaient peuplé sa vie antérieure s’envolaient à petits coups d’ailes hors de sa conscience. Ne subsistèrent que « langage » et « harmonie ». Cela donna « musique ».
Lors d’une de ces nuits suaves, il réussit enfin à jouer entièrement la mélodie des étoiles. Elles chantèrent alors à leur tour, joyeusement, se répondant l’une à l’autre, tintinnabulant en un curieux concert. La Vierge, entre Gabriel et les étoiles, accrut sa lumière d’un ocre insolite. Eclaboussé par cette lueur étrange, il vit la petite Mère sacrée lui faire un signe qui voulait dire : « viens ».
Je voudrais te parler d’un soir vraiment très bizarre. Je t’explique.
C’était il y a quelques jours. Oui, c’était le premier décembre, je me souviens, parce que l'instit de notre classe de CM2 nous avait fait faire des petits rubans rouges pour le sida. Et le premier décembre c’est le jour de ça. Enfin contre ça, je crois. Bon bref, ce soir-là y’a mon frangin qui voulait se casser avec la voiture pourrave de notre vieux et sa copine, alors qu’il m’avait promis d’aller au cinoche ! C’était pas cool. Alors pour me venger, je me suis caché sur la banquette arrière pour vérifier qu’il faisait gaffe au sida. Je savais même pas où il voulait aller. Mais bon la voiture elle roulait, et eux devant ils se disaient des conneries d’amour et il la caressait et tout et tout. Je sentais que la voiture montait beaucoup. Puis elle s’est arrêtée, et là le frangin il commençait à la peloter carrément sa meuf ! Alors j’ai décidé de sortir parce que je voulais pas voir leurs cochonneries. Ils se sont même pas aperçu que j’ouvrais la portière et que je la refermais.
Dehors, il faisait noir partout sauf là-haut. J’ai compris comme ça qu’on était à la Bonne Mère. Ca tombait bien j’y étais jamais allé de nuit. Alors j’ai voulu visiter.
Eh ben t’as qu’à pas me croire mais j’ai vu que des gens vraiment marteaux là-haut. A te foutre la trouille. D’abord, sur le parking j’ai vu un vieux bonhomme avec une barbe, tout sale. J’avais un peu peur mais pour pas le montrer je lui ai demandé ce qu’il foutait là. Il m’a juste répondu, ce sourdingue, qu’il s’appelait Noémie ! « Moi c’est Noémie, moi… », il s’arrêtait plus, et il a continué sa route sans me regarder. Bon. Un peu plus loin j’ai vu une femme brune toute maigre assise devant une assiette et qu’arrêtait pas de dire : « Prisca ? Prisca, je sais que tu es là… ». Moi je connais pas de Prisca alors je me suis éloigné tellement elle me foutait le frisson cette bonne femme, et après je suis arrivé devant l’entrée de la basilique et là je vois un mec qui va à toute vitesse je sais pas où dans sa chaise roulante. Il a failli me renverser, ce con. Il a dû se fracasser dans les escaliers à cette allure… Et puis je vais vers le portail qui mène à l’autre escalier, de l’autre côté, celui où il y avait un ascenseur avant, y paraît, et comme si je rêvais je crois voir le blondinet du livre qu’on étudie en classe : « le petit Prince ». Puis il disparaît très vite. Là je me suis demandé si je devenais pas complètement fou.
Pour me donner du courage je me suis mis à compter les secondes à partir de ce moment-là. Je fais toujours ça quand j’ai peur. Alors je m’y mets : un, deux, trois, quatre… C’est alors que j’entends une très belle musique rougeâtre. Ne me demande pas pourquoi mais elle était rouge, cette musique, j’en étais sûr. Ca provenait d’une marche de l’escalier, pas très loin. J’écoute, tout en comptant toujours. Dix, onze… Je m’approche finalement. Vingt. Et là je vois un mec qui joue d’un truc. Je crois que ça s’appelle un saxophone. Et devant lui, qui monte les marches, une fille. Une mignonne petite brune pas trop mal foutue. Vingt-trois. Il s’arrête de jouer, le mec. Vingt-quatre. Il pose le sax qui fait une sorte de « clic » en cognant la marche, comme un petit déclic, et il regarde la fille avec un air étonné, et elle aussi a l’air tout drôle, et il s’approche très près d’elle. Vingt-cinq. Et là je te promets, c’est le plus beau patin que j’aie jamais vu. J’en étais à vingt-six et je me suis un peu rapproché pour bien regarder. Ca a duré une éternité, ce baiser, je te jure : le mec lui tenait les épaules et la fille elle restait les bras pendants tellement elle avait l’air surprise, puis elle a posé ses mains sur ses joues à lui et moi je trouvais ça beau, parce qu’en plus il y avait les étoiles, plein d’étoiles et j’avais jamais remarqué qu’elles brillaient autant. Et qu’elles étaient si… Ben oui, de la même couleur que la musique. Rouges.
C’était, comment on dit ?… Oui, comme quelque chose de magique.
Vingt-sept.
L’appartement de Gabriel se trouvait au dernier étage. S’il empruntait une échelle, dans le couloir de l’entrée, il pouvait ouvrir une trappe et se promener sur son propre toit.
C’est ce qu’il fit un soir plein d’étoiles. Il s’assit contre une cheminée, alluma une cigarette et savoura la vue : d’un côté le Vieux Port, de l’autre Notre-Dame et partout les centaines de lumières de la ville bourdonnante.
Il aurait tellement aimé faire connaître une telle vue à Prisca. Elle aurait apprécié, c’est sûr. Elle l’aurait embrassé de bonheur et de reconnaissance de l’avoir emmenée là. Ils se seraient assis tous deux côte à côte, enlacés…
Mais depuis quand était-il si romantique ? Que lui arrivait-il ?
Il ne comprenait plus rien à rien. Il sentit des larmes venir. Pour la première fois depuis très longtemps, depuis l’enfance à vrai dire, Gabriel pleura. De vraies grosses larmes chaudes. Il pleurait, et en était tout étonné. « C’est cela, être vraiment triste ? ».
Une grosse goutte s’écrasa sur ses genoux. Il la regarda sans comprendre.
Gabriel vivait désormais dans l’attente. Il espérait quelque chose situé entre le hasard et le merveilleux. Cela devait arriver, voilà tout.
Gabriel eut froid, soudain.
Avec le froid lui vinrent des mots qu’il n’avait jamais prononcés. Des mots qui ne venaient pas de son esprit. Pour la première fois son cœur s’exprima. Il dit tout haut, sans en avoir réellement conscience :
« je t’aime ».
C’étaient des mots étrangers. Appris récemment. Il comprit que le dialecte qu’il avait assimilé avec Prisca n’était pas celui de la raison : elle avait éduqué son cœur. Elle l’avait découvert et le laissait s’exprimer. Il disait des mots limpides, simples et justes.
« Je t’aime ».
Ces mots ne s’adressaient qu’à un rêve, mais il avait besoin de les formuler, comme s’ils s’étaient libérés de leur lampe magique.
« Je t’aime ».
Trois vœux réalisés. Il aimait, il aimait, il aimait. Ses larmes ne cessaient pas de couler, et il commençait à se sentir ridicule, là sur son toit, dans cette glaciale nébulosité, à faire des déclarations d’amour aux étoiles.
Mais les étoiles lui répondirent.
Elles chantèrent.
Petite musique binaire.
Deux petites notes claires qui répondaient à « je » et à « t’aime ». Gling, gling. Une pause. Gling, gling. Une pause. Gling, gling.
« Cette fois je suis réellement fou ». D’effroi il lança la cigarette incandescente par-dessus les toits, et ce fut comme si son cœur se déchirait dans ce mouvement de bras.
Mais le chant des étoiles ne cessa pas. Il continua encore et encore, s’enrichissant à chaque fois de nouvelles notes, agrandissant ses phrases.
Gabriel n’avait vidé avec ce geste ni son esprit ni son cœur. Dans les deux résonnait cette mélodie de plus en plus complexe et merveilleuse.
Elle ne cessa pas de la nuit, ni le lendemain matin, ni dans la journée, ni le soir d’après, ni les autres jours. Gabriel finit par s’habituer à vivre avec elle, et il la fredonnait souvent. Dans ses rêves, la nuit, il voyait la silhouette d’une jeune fille qu’il savait être Prisca danser gracieusement dans un nuage écarlate en rythme avec la musique de son cœur.
Cette mélodie l’habitait en entier.
Elle finit même par guider ses gestes. Elle le mena un samedi par des ruelles qu’il n’avait jamais empruntées. La musique cessa brusquement au beau milieu d’une petite place charmante du quartier du Panier, berceau de la ville phocéenne. Désorienté par ce vide subit en lui, Gabriel s’arrêta aussitôt et regarda tout autour de lui, effrayé. Il s’aperçut alors qu’il était juste en face d’un magasin de musique. Il s’en approcha, attiré par le froid soleil qui frappait la vitrine, réfléchi par un objet qui l’appelait. Un objet fier et harmonieux, et compliqué, et beau. Gabriel sut que Prisca, que les étoiles, que la petite musique le poussaient à entrer dans la boutique chaleureusement feutrée. Il s’approcha du comptoir comme dans un rêve et dit à la charmante jeune fille brune en gros pull rouge qui se trouvait derrière : « mademoiselle, s’il vous plaît, je désire plus que tout au monde acquérir ce merveilleux sexophone. »
La première fois qu’il posa ses lèvres sur le saxophone il ressentit une telle charge émotive que tout son corps se mit à frémir de désir. Cet objet était spécial. C’était un sax érotique. Gabriel sut que s’il s’appliquait bien, s’il apprivoisait l’appareil et apprenait à poser son souffle et à caresser les pistons assez voluptueusement, il sut que de cette manière il jouerait à faire l’amour à Prisca. Il sut que c’était pour l’instant la seule façon de l’aimer. La mélodie aurait les mêmes notes que son dialecte à elle, si proche du cœur et des étoiles. Sans doute allait-il apprendre à en jouer de la même manière qu’il avait appris le langage Prisca.
Il s’entraîna longuement. L’instrument semblait bafouiller au début, mais petit à petit la mélodie se faisait plus précise, plus harmonieuse et magique.
Il jouait sur son toit, dans la nuit impassible et glacée. A chaque fois que ses lèvres quittaient l’embout elles se refroidissaient en même temps que l’accablait une immense mais douce fatigue, comme si tout son être s’était donné dans ce prélude. Comme s’il sortait d’une longue et exquise nuit d’amour chargée de promesses d’autres nuits encore meilleures. Il courait alors se faufiler dans la chaleur de sa couette pour mieux en prolonger la sensation.
Il joua longtemps, peut-être le temps d’une année. Il perçut que l’air se réchauffait et que les jours rallongeaient, puis à nouveau l’inverse. Il jouait, il apprenait, rien ne comptait. A nouveau le froid était là. Gabriel jouait et s’en moquait. Le monde autour devenait inexistant. Les mots qui avaient peuplé sa vie antérieure s’envolaient à petits coups d’ailes hors de sa conscience. Ne subsistèrent que « langage » et « harmonie ». Cela donna « musique ».
Lors d’une de ces nuits suaves, il réussit enfin à jouer entièrement la mélodie des étoiles. Elles chantèrent alors à leur tour, joyeusement, se répondant l’une à l’autre, tintinnabulant en un curieux concert. La Vierge, entre Gabriel et les étoiles, accrut sa lumière d’un ocre insolite. Eclaboussé par cette lueur étrange, il vit la petite Mère sacrée lui faire un signe qui voulait dire : « viens ».
Je voudrais te parler d’un soir vraiment très bizarre. Je t’explique.
C’était il y a quelques jours. Oui, c’était le premier décembre, je me souviens, parce que l'instit de notre classe de CM2 nous avait fait faire des petits rubans rouges pour le sida. Et le premier décembre c’est le jour de ça. Enfin contre ça, je crois. Bon bref, ce soir-là y’a mon frangin qui voulait se casser avec la voiture pourrave de notre vieux et sa copine, alors qu’il m’avait promis d’aller au cinoche ! C’était pas cool. Alors pour me venger, je me suis caché sur la banquette arrière pour vérifier qu’il faisait gaffe au sida. Je savais même pas où il voulait aller. Mais bon la voiture elle roulait, et eux devant ils se disaient des conneries d’amour et il la caressait et tout et tout. Je sentais que la voiture montait beaucoup. Puis elle s’est arrêtée, et là le frangin il commençait à la peloter carrément sa meuf ! Alors j’ai décidé de sortir parce que je voulais pas voir leurs cochonneries. Ils se sont même pas aperçu que j’ouvrais la portière et que je la refermais.
Dehors, il faisait noir partout sauf là-haut. J’ai compris comme ça qu’on était à la Bonne Mère. Ca tombait bien j’y étais jamais allé de nuit. Alors j’ai voulu visiter.
Eh ben t’as qu’à pas me croire mais j’ai vu que des gens vraiment marteaux là-haut. A te foutre la trouille. D’abord, sur le parking j’ai vu un vieux bonhomme avec une barbe, tout sale. J’avais un peu peur mais pour pas le montrer je lui ai demandé ce qu’il foutait là. Il m’a juste répondu, ce sourdingue, qu’il s’appelait Noémie ! « Moi c’est Noémie, moi… », il s’arrêtait plus, et il a continué sa route sans me regarder. Bon. Un peu plus loin j’ai vu une femme brune toute maigre assise devant une assiette et qu’arrêtait pas de dire : « Prisca ? Prisca, je sais que tu es là… ». Moi je connais pas de Prisca alors je me suis éloigné tellement elle me foutait le frisson cette bonne femme, et après je suis arrivé devant l’entrée de la basilique et là je vois un mec qui va à toute vitesse je sais pas où dans sa chaise roulante. Il a failli me renverser, ce con. Il a dû se fracasser dans les escaliers à cette allure… Et puis je vais vers le portail qui mène à l’autre escalier, de l’autre côté, celui où il y avait un ascenseur avant, y paraît, et comme si je rêvais je crois voir le blondinet du livre qu’on étudie en classe : « le petit Prince ». Puis il disparaît très vite. Là je me suis demandé si je devenais pas complètement fou.
Pour me donner du courage je me suis mis à compter les secondes à partir de ce moment-là. Je fais toujours ça quand j’ai peur. Alors je m’y mets : un, deux, trois, quatre… C’est alors que j’entends une très belle musique rougeâtre. Ne me demande pas pourquoi mais elle était rouge, cette musique, j’en étais sûr. Ca provenait d’une marche de l’escalier, pas très loin. J’écoute, tout en comptant toujours. Dix, onze… Je m’approche finalement. Vingt. Et là je vois un mec qui joue d’un truc. Je crois que ça s’appelle un saxophone. Et devant lui, qui monte les marches, une fille. Une mignonne petite brune pas trop mal foutue. Vingt-trois. Il s’arrête de jouer, le mec. Vingt-quatre. Il pose le sax qui fait une sorte de « clic » en cognant la marche, comme un petit déclic, et il regarde la fille avec un air étonné, et elle aussi a l’air tout drôle, et il s’approche très près d’elle. Vingt-cinq. Et là je te promets, c’est le plus beau patin que j’aie jamais vu. J’en étais à vingt-six et je me suis un peu rapproché pour bien regarder. Ca a duré une éternité, ce baiser, je te jure : le mec lui tenait les épaules et la fille elle restait les bras pendants tellement elle avait l’air surprise, puis elle a posé ses mains sur ses joues à lui et moi je trouvais ça beau, parce qu’en plus il y avait les étoiles, plein d’étoiles et j’avais jamais remarqué qu’elles brillaient autant. Et qu’elles étaient si… Ben oui, de la même couleur que la musique. Rouges.
C’était, comment on dit ?… Oui, comme quelque chose de magique.
Vingt-sept.
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