Liseuses

Publié le par Clara

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Les liseuses ont beaucoup inspiré les peintres. Peut-être ont-ils été fascinés par la calme concentration de ces femmes qui ne les regardaient pas, qui ne pensaient pas à eux. Ici Fragonard a reproduit une liseuse qu'on imagine du soir, ou de fin d'après-midi. Elle s'est confortablement installée, un bon gros coussin dans son dos. Elle est entièrement reposée sans être afallée, attention, car elle se soucie de son apparence, cette petite demoiselle à la robe d'or et aux rubans bien noués. On sent que Fragonard eût aimé les lui délier, ces liens roses, et voir la chevelure tomber sur les épaules, il eût aimé l'abandon devant lui comme elle abandonne son esprit au livre, dans cette atmosphère de pénombre lumineuse.



liseusematisse.jpgMatisse quant à lui nous offre une liseuse d'extérieur, une liseuse d'été. On imagine les gazouillis des oiseaux, et l'heure du thé qui approche. L'ombrelle, le chapeau, mais aussi le collier et la bague sont aussi importants que le livre, qui est lu sur un coin de table, avec une certaine nonchalance, presque une distance, il ne s'agit pas d'une histoire d'amour, ou bien d'une mal racontée. Les flaques d'ombre à terre illustrent quelque tourment. Cette femme non plus n'a pas oublié qu'elle était regardée, que d'autres pouvaient passer, on sait qu'elle va lever la tête d'ici peu, et peut-être quitter sa moue faussement concentrée pour nous sourire. Un sourire lumineux ?







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Renoir, étonnament, peint sa liseuse verte de dos. Celle-ci est plongée dans son roman, à moins qu'elle ne fasse tout autre chose, ainsi cachée : elle écrit ? Liseuse du soir, liseuse bien mise, on ne peut s'empêcher de se demander quel abandon elle peut trouver ainsi corsetée.
On la plaint un peu de ne pouvoir fondre le vert dans le rouge.




liseuseAntoinewiertz.jpgMais voici une très troublante liseuse, d'Antoine Wiertz. Une amoureuse de romans, elle les dévore, elle en jouit, elle s'y abandonne. Vient-elle de faire l'amour, en se regardant dans le miroir penché vers elle ? Lire est peut-être sa façon d'aimer, elle se projette dans la peau de l'héroïne, elle tremble et frissonne avec elle, elle embrasse en même temps qu'elle. Mais qui est ce personnage sur le côté? Celui qu'elle vient d'aimer ? Que fait-il là à se cacher ? Est-il davantage intéressé par la chair ou le papier ? Que veut-il voler ? Une peau ou des mots ? Veut-il savoir ce que lit la belle ? Pénétrer son esprit comme il a pénétré son corps ? L'histoire nous échappe, celle du tableau et celle des livres. Quant à celle du miroir, n'en parlons pas.





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Nous n'en saurons pas davantage avec cette sublime oeuvre de Vermeer, qui nous livre une foultitude d'indices sans réponses. Les liseuses devant fenêtre ouverte sont nombreuses en peinture, pour trouver de la lumière, mais aussi pour illustrer l'ouverture de l'esprit et de l'âme vers un autre paysage. Cette liseuse-ci prend connaissance d'une lettre, on sent l'information d'importance, aussi lourde que les tentures. Elle fait irruption dans un quotidien abandonné le temps de la lecture : la corbeille des fruits en est bouleversée, le dossier de la chaise semble attendre l'abandon avec impatience et une certaine angoisse : de quelle nature sera-t-il, cet abandon ? Pâmoison, pleurs, soupirs ou soulagement ? Il n'est pas de miroir pour refléter les sentiments de la jeune femme, mais cette fois-ci la vitre les lui vole. Un reflet, là encore, involontaire et qui risque de s'évaporer au premier courant d'air. Mais l'air est suspendu, il n'adviendra pas de mouvement avant plusieurs longues secondes, peut-être même pas de respiration.
Retenons notre souffle encore un peu.
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Publié dans Clara

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