Voiles

Publié le par Clara

falaise2.jpgElle aimait jusqu'à se perdre, se diluer, se jeter dans une dimension où les autres, qui n'étaient pas lui, se trouvaient réduits à des flaques d'ombre, des visages voilés de suaires opaques mais mouvants. Elle évoluait seule dans ce monde-là, où lui la rejoignait parfois. Elle nageait dans cette eau neutre qui s'insinuait au tréfonds d'elle, elle fermait les yeux, fort, respiration, en attendant que la douleur glacée s'éteigne, la laisse, en prenne une autre qu'elle à son tour. Il n'y avait pas de raison. Elle était persuadée que d'autres femmes aimaient comme elle. Les hommes, elle ne savait pas.
Lui l'aimait avec le même enthousiasme, le même émerveillement que devant le portrait peint d'une femme, qui soudain se serait mis à bouger. Il l'aimait comme un formidable cadeau de la vie. Il l'aimait de tout son être ouvert, avec une sincérité émouvante, un défaut d'artifice non feint, oui il s'ouvrait, sans se déchirer néanmoins. Comment faisait-il ? Elle l'ignorait. Il se maintenait au bord de la falaise, tenait sa main pour qu'elle ne tombe pas, et pourtant. Il l'aimait, puis pouvait penser à autre chose, à d'autres gens qu'elle. Un amour extra-marin. Flottant.
Alors elle secouait la tête, bien décidée à ne pas se laisser emporter, piéger, humiliée. Elle reculait : ne pas se laisser happer par le vide, le néant ou le flot de cet amour qui tangue. Distance entre elle et la falaise. Elle s'approchait des autres, qui évoluaient loin de là. Elle marcha jusqu'à eux, releva leur suaire et scruta leur regard, leur sourire. Elle discerna en eux le reflet de sa beauté, elle avait fini par l'oublier.
Quelqu'un lui prit le bras et pointa son doigt vers le ciel. Cette pression sur sa chair avait la couleur de l'humanité,  réchauffa subitement l'eau neutre dans ses veines. Elle suivit du regard la direction suggérée ; elle découvrit la beauté du monde, elle avait fini par l'oublier.
Puis elle oublia d'oublier, et sachant que lui oubliait d'y penser, souffrit.
Mais elle resta au milieu de ces hommes et de ces femmes. Elle releva leurs voiles un à un. Elle resta au creux de ce monde, souffla sur l'ombre couchée sur lui, qui se dispersa en fines particules avant de se déposer sur des buissons d'orties. Le coeur en sang, elle tentait cela, les larmes aux yeux, elle accomplit cet exploit.
Peu à peu, elle resplendit face aux rayons lumineux. Le monde s'ouvrit à elle, et avec lui le bonheur.
Il eut juste fallu qu'elle évite la falaise. Elle chuta. Ses bras à lui n'étaient pas ouverts.
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Publié dans Clara

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C
Mmm, oui, j'essaie de comprendre. Moi ce musée a plusieurs galeries, et c'est comme si j'avais terminé d'en remplir une. C'est parce que je démarre une nouvelle galerie que je me rends compte du désir pathologique, là. C'est parce qu'il s'agit d'un désir que cela me plaît. Peut-être pas nécessairement un besoin. C'est différent de l'écriture, c'est beaucoup plus périphérique, cela me regarde en quelque sorte, oui c'est le décor autour de moi qui écris, sans doute. L'infiniment minuscule, moi je le comprends dans ces images dont je m'entoure, c'est l'infiniment minuscule de l'humain, qui me regarde, qui me renvoie un infiniment minuscule de moi (ou l'inverse, je crois que je suis pas très claire...).
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B
Trop exigue parfois quand le musée, l'album, la boite crânienne semblent trop petits pour y mettre des tableaux, des vignettes, des images infiniment trop grandes, trop lourdes, trop difficiles...C'est là où la page blanche cache  en fait un trou noir : on l'imprègne de notre "infiniment minuscule " (pour citer M).Ensuite il peut être intéressant de savoir pourquoi...
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C
Merci, dites donc c'est trop quand même.Que veux-tu dire Barbouille, par voie trop exigue ? Voie pour arriver où, d'abord ? Je ne le sais même pas, moi, pourquoi je collectionne, soudain (enfin pas soudain, depuis un certain temps, mais je ne le savais pas).
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B
Eh ben, faut pas éviter chère Lolo : "Trop beau super bien Clara!" En plus si tu le penses, c'est que tu l'es ! (théorème des Cartes)Le coeur en sang : ce serait un joli titre de roman...La réponse (tardive) à ta question Clara concernant les collectionneurs : rien n'est trop grave, seule la voie parfois très       ai(xi)gue.
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L
très beau, Clara... (maintenant j'évite le 'trop super bien', mais je le pense)
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