Voiles
Elle aimait jusqu'à se perdre, se diluer, se jeter dans une dimension où les autres, qui n'étaient pas lui, se trouvaient réduits à des flaques d'ombre, des visages voilés de suaires opaques mais mouvants. Elle évoluait seule dans ce monde-là, où lui la rejoignait parfois. Elle nageait dans cette eau neutre qui s'insinuait au tréfonds d'elle, elle fermait les yeux, fort, respiration, en attendant que la douleur glacée s'éteigne, la laisse, en prenne une autre qu'elle à son tour. Il n'y avait pas de raison. Elle était persuadée que d'autres femmes aimaient comme elle. Les hommes, elle ne savait pas.Lui l'aimait avec le même enthousiasme, le même émerveillement que devant le portrait peint d'une femme, qui soudain se serait mis à bouger. Il l'aimait comme un formidable cadeau de la vie. Il l'aimait de tout son être ouvert, avec une sincérité émouvante, un défaut d'artifice non feint, oui il s'ouvrait, sans se déchirer néanmoins. Comment faisait-il ? Elle l'ignorait. Il se maintenait au bord de la falaise, tenait sa main pour qu'elle ne tombe pas, et pourtant. Il l'aimait, puis pouvait penser à autre chose, à d'autres gens qu'elle. Un amour extra-marin. Flottant.
Alors elle secouait la tête, bien décidée à ne pas se laisser emporter, piéger, humiliée. Elle reculait : ne pas se laisser happer par le vide, le néant ou le flot de cet amour qui tangue. Distance entre elle et la falaise. Elle s'approchait des autres, qui évoluaient loin de là. Elle marcha jusqu'à eux, releva leur suaire et scruta leur regard, leur sourire. Elle discerna en eux le reflet de sa beauté, elle avait fini par l'oublier.
Quelqu'un lui prit le bras et pointa son doigt vers le ciel. Cette pression sur sa chair avait la couleur de l'humanité, réchauffa subitement l'eau neutre dans ses veines. Elle suivit du regard la direction suggérée ; elle découvrit la beauté du monde, elle avait fini par l'oublier.
Puis elle oublia d'oublier, et sachant que lui oubliait d'y penser, souffrit.
Mais elle resta au milieu de ces hommes et de ces femmes. Elle releva leurs voiles un à un. Elle resta au creux de ce monde, souffla sur l'ombre couchée sur lui, qui se dispersa en fines particules avant de se déposer sur des buissons d'orties. Le coeur en sang, elle tentait cela, les larmes aux yeux, elle accomplit cet exploit.
Peu à peu, elle resplendit face aux rayons lumineux. Le monde s'ouvrit à elle, et avec lui le bonheur.
Il eut juste fallu qu'elle évite la falaise. Elle chuta. Ses bras à lui n'étaient pas ouverts.
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