CONCOURS DE BEAUTE
Deux heures que sa voiture tournait et retournait. Cent vingt minutes d’angoisse depuis qu’elle s’était aperçue de la disparition de son gosse. Sur l’autoroute, l’espérance de vie est de vingt minutes. Dans les grandes villes, c’est le temps moyen pour qu’un enfant perdu rencontre un pédophile. Quand le policier qu’elle avait eu au téléphone lui avait fait la remarque, tout juste si il n’avait pas cru bon d’ajouter : « en deux heures le gamin sera passé dans les bras de six adultes dont cinq –toujours selon les statistiques- avaient subi des sévices sexuels dans leur enfance, en général entre trois et quatre ans ».
Comme disait son mari, directeur financier d’une banque française nouvellement implantée dans ce pays de merde, le monde appartient aux riches, c’est-à-dire à ceux qui font l’information. Si il ne se tapait pas sa secrétaire chaque fin d’après-midi, ce connard aurait pu aller chercher leur fils à l’école et elle n’en serait pas là, Judith.
Femme européenne de race blanche, trente-trente cinq ans. Non, on a cherché… Pas trouvé. Entre la 39ème et la 42ème… Un taxi qui l’a percutée. Y a pas mal de témoins. On enregistre leurs dépositions. O.K... Je te rappelle, l’ambulance arrive.
Judith agonisait. Elle ne sentait plus rien aux niveaux des membres inférieurs. Sa poitrine lui faisait mal à chaque respiration. Elles étaient de plus en plus rares. Elle ne pensait plus à elle, ni à sa douleur. Elle savait qu’elle allait mourir. Mais elle aurait au moins voulu avoir la force de pleurer, de parler, de hurler que son fils de huit ans n’était jamais rentré à la maison, qu’il était seul dans cette ville, seul face aux dangers, face aux monstres qui peuplaient ces rues. Huit ans c’était petit pour lui faire subir ça. Huit ans et sans aucun moyen de défense. Elle songea aussi qu’exceptionnellement aujourd’hui, elle avait oublié de lui mettre un goûter dans son sac. Elle aurait voulu avoir la force de dire à la dame qu’elle devait sauver son petit -pas elle mais son petit.
A quelques mètres, un attroupement s’était formé sur le trottoir d’en face, malgré le barrage de sécurité. Des touristes, des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, il y avait de tout pour la voir crever, avoir un petit truc à raconter ce soir en rentrant. Il y avait les caméras de télévision. Crever en direct peut faire monter l’audience. Une ou deux chaînes locales pour l’instant, peut-être les nationales si elle ne mourait pas tout de suite. Et puis, il y avait cette femme, ce grand-père et certainement son petit-fils, ce môme en survêtement.
Judith n’avait plus que ses yeux et un morceau de cerveau en état de marche. Le reste était déjà mort. Pourtant, d’une force puisée on-ne-sait-où, elle sentit une larme couler sur sa joue, rien qu’une, longue et réconfortante.
Face à ce spectacle immonde, la femme avait couru jusqu’à sa voiture et, après avoir ouvert son coffre, s’était soudainement pliée en deux, sûrement en train de se vomir son dégoût de ne rien pouvoir faire pour cette femme qu’elle aurait pu être. Judith dit une prière pour elle.
Le grand-père était assis sur son banc depuis au moins une heure, parce que Judith se souvenait l’avoir vu au même endroit lorsqu’elle était passée par là, tandis qu’elle cherchait son fils, s’être arrêté et lui avoir montré la photo du garçon. Il avait un chevalet. Judith eu un sentiment d’amour pour le vieil homme : le petit, il l’avait retrouvé, il était près de lui !
Elle ne rêvait pas, c’était bien lui, même allure, même survêtement. Peu lui importait désormais, il était vivant…
Les caméras avaient zoomé. Le visage de cette inconnue ferait la une des journaux demain, comme cette petite colombienne, il y a quelques années, prise au piège de la boue, morte en direct, dont personne ne se souvenait du prénom.
Le môme en survêtement avait sorti son portable et expliquait la situation à l’un de ces copains. Il parlait d’un concours organisé sur un blog français consistant à envoyer la photo susceptible de symboliser au mieux les hommes et les femmes du XXI ème siècle. La photo gagnante ferait l’objet de commentaires de la part d’écrivains en mal d’inspiration mais surtout, précisa le môme, le premier prix s’élevait à 2 000 euros !
Le môme avait effectivement pris une photo avec son portable. Le grand-père rangea sa toile et sortit un cutter de sous son manteau. La jeune femme qui avait eu un mal fou à trouver son caméscope dans son coffre en foutoir, appuya sur le bouton arrêt. Les deux avaient entendu la conversation de l’enfant. Les deux avaient besoin d’argent. Les deux n’auraient aucun scrupule car ils avaient bien entendu le môme ajouter : « Ouais, t’as raison, la photo ne sera pas géniale mais si je leur dis que c’est ma mère… Alors là, à moi les 2000 euros ! ». Ils n’auraient aucun scrupule.
Une dame apporta une couverture à Judith. Avant de mourir, celle-ci eut la force d’un sourire. Son fils était vivant !
En partant, le môme en question ne s’est même pas aperçu qu’il était suivi par un grand-père peintre, fauché et alcoolique, et par une jeune femme, toxicomane en manque.
Mais ils n’y toucheront pas.
J’étais là avant eux…