Pour l'amour de Pedro
Pedro a toujours eu ce regard de fin du monde, que voulez-vous il était trop beau, trop grand, trop fin, et peut-être trop sensible. J'ai toujours pensé qu'un matin il s'était réveillé avec cette sensation qui ne l'avait plus jamais quitté, depuis, ce sentiment que, bien qu'ayant une taille plus qu'honorable, ce qui se passait était trop grand pour lui. Ca lui donnait une drôle d'allure, la tête haute comme à l'affût des événements, pour ne pas être trop surpris à leur arrivée, mais le dos un peu voûté, écrasé par l'évidence de son insignifiance. Cela n'enlevait rien à son charme, son sourire ah son sourire, mon Dieu je l'ai aimé, et ça depuis ses cinq ans, lorsqu'il me l'a tendu en même temps que le crapaud éventré entre ses mains. Ce fut le premier de la longue suite de ses présents morbides, il n'avait ce sourire splendide qu'en les offrant. Je les recevais avec humilité, mon Dieu juge-t-on la teneur d'un don ? Je surmontais mon dégoût en m'accrochant à la lumière de cette figure d'ordinaire renfrognée, comme absorbée par une tâche divine. Il ressemblait en tout point à cet ange peint sur le plafond de l'église, en haut à gauche, je le fixais en écoutant le curé. Pedro était cet ange. Il avait une mission particulière que je tentais de déchiffrer dans les entrailles du crapaud, du rat, et plus tard du chien des voisins. Je me suis vite habituée au rouge écarlate de ces augures magnifiques. Les viscères avaient toujours une beauté inattendue ; la posture de l'animal était sublime de sens. J'étais seule à le comprendre, je lui pardonnais tout à l'avance. Certains disaient que je ne lui rendais pas service. Consuela, par exemple, son fils était dans la même classe, je me souviens elle est venue me voir un jour, outrée : elle avait entendu une conversation des deux garçons.
- Ils comparaient nos... Tu vois, nos...
- Nos seins ?
- Oui ! Mais tu te rends compte, Jésus Marie Joseph, comment parlent-ils de leurs mères, oh Seigneur quelle honte...
Consuela, ses nichons étaient comme deux gants de toilette qui pendaient sur son ventre.
Je n'ai rien dit, Consuela est repartie vexée, ce fut la dernière visite que j'aie jamais eue. Moi aussi j'avais une mission. Celle de servir mon fils, fut-ce dans la solitude la plus totale.
Je m'y suis employée du mieux que j'ai pu, mon Dieu soyez-en témoin. Je ne comprenais pas toujours la portée divine de ses actes, mais la foi peut se passer d'explication. Je ne connaissais pas les gens qu'il ramenait, je ne voulais pas en savoir davantage sur eux. S'il les invitait c'était dans une optique précise, il les avait choisis avec soin, guidé par le doigt de Dieu. Je nettoyais les traces, je creusais les trous, tout pour ce sourire splendide, une fois l'oeuvre accomplie.
Un jour, le jardin fut trop petit. Il fallut charger l'offrande dans le coffre de la voiture. Ce fut facile, à deux, dans le garage. Puis je m'installais au volant, et lui s'assit à mes côtés. Il imprima un baiser sur ma joue, j'étais heureuse.
Il alluma le poste. Il adorait des musiques que je ne comprenais pas non plus, mais pas désagréables. Là, il dit simplement : Bach.
C'était beau, c'est vrai. Il tourna le bouton à fond, et ferma les yeux.
Moi je réfléchissais où aller, il fallait quitter la ville, je suppose, j'attendais une indication, quelque chose, mais il était muet. Je n'osais pas le déranger dans son recueillement. Puis il posa ce regard, ce regard de fin du monde, sur moi. Jamais il ne m'avait regardé de cette façon, cela brûlait. Il prononça ces mots, que j'entendis à peine à cause de la musique si forte :
- Tu es belle, si belle, j'aimerais que tu restes toujours aussi belle.
Je restai silencieuse un instant, le feu était passé au rouge, au carrefour le plus important de Mexico. Le feu était aussi rouge que les entrailles du crapaud, du rat, des chats, des chiens, de tous ceux qui avaient eu le privilège de passer entre les mains de Pedro.
Bach.
Pedro.
J'appuyai sur l'accélérateur.
Le choc fut violent. Je crois avoir perdu connaissance quelques secondes, pas davantage. Lorsque je rouvris les yeux, ce fut pour voir le monde en rouge. Pedro, d'abord, à mes côtés, mon Pedro. Il dormait. J'esquissai un sourire, puis je détachai lentement ma ceinture. Je n'entendais rien, pourtant des gens commençaient à arriver, étonnés, si étonnés. Je sortis du véhicule, je titubai sur mes talons hauts, je fis quelques mètres puis je m'écroulai entre ces deux poteaux. L'un me soutint un peu. Je réalisai à ce seul instant la douleur intense dans mon ventre, là précisément où, il y avait très longtemps de cela, Pedro avait reposé, au fond de mes entrailles. Je baissai les yeux, et vis que j'étais transpercée, je ne sais pas par quoi, mon Dieu qu'est-ce qui était passé par le pare-brise de cette voiture ?
Je posai ma tête mi-sur le poteau, mi-sur mon épaule, et pris la pose, disloquée.
J'espère qu'il m'a vue ainsi, belle, si belle, lorsque je rendis mon dernier souffle.
- Ils comparaient nos... Tu vois, nos...
- Nos seins ?
- Oui ! Mais tu te rends compte, Jésus Marie Joseph, comment parlent-ils de leurs mères, oh Seigneur quelle honte...
Consuela, ses nichons étaient comme deux gants de toilette qui pendaient sur son ventre.
Je n'ai rien dit, Consuela est repartie vexée, ce fut la dernière visite que j'aie jamais eue. Moi aussi j'avais une mission. Celle de servir mon fils, fut-ce dans la solitude la plus totale.
Je m'y suis employée du mieux que j'ai pu, mon Dieu soyez-en témoin. Je ne comprenais pas toujours la portée divine de ses actes, mais la foi peut se passer d'explication. Je ne connaissais pas les gens qu'il ramenait, je ne voulais pas en savoir davantage sur eux. S'il les invitait c'était dans une optique précise, il les avait choisis avec soin, guidé par le doigt de Dieu. Je nettoyais les traces, je creusais les trous, tout pour ce sourire splendide, une fois l'oeuvre accomplie.
Un jour, le jardin fut trop petit. Il fallut charger l'offrande dans le coffre de la voiture. Ce fut facile, à deux, dans le garage. Puis je m'installais au volant, et lui s'assit à mes côtés. Il imprima un baiser sur ma joue, j'étais heureuse.
Il alluma le poste. Il adorait des musiques que je ne comprenais pas non plus, mais pas désagréables. Là, il dit simplement : Bach.
C'était beau, c'est vrai. Il tourna le bouton à fond, et ferma les yeux.
Moi je réfléchissais où aller, il fallait quitter la ville, je suppose, j'attendais une indication, quelque chose, mais il était muet. Je n'osais pas le déranger dans son recueillement. Puis il posa ce regard, ce regard de fin du monde, sur moi. Jamais il ne m'avait regardé de cette façon, cela brûlait. Il prononça ces mots, que j'entendis à peine à cause de la musique si forte :
- Tu es belle, si belle, j'aimerais que tu restes toujours aussi belle.
Je restai silencieuse un instant, le feu était passé au rouge, au carrefour le plus important de Mexico. Le feu était aussi rouge que les entrailles du crapaud, du rat, des chats, des chiens, de tous ceux qui avaient eu le privilège de passer entre les mains de Pedro.
Bach.
Pedro.
J'appuyai sur l'accélérateur.
Le choc fut violent. Je crois avoir perdu connaissance quelques secondes, pas davantage. Lorsque je rouvris les yeux, ce fut pour voir le monde en rouge. Pedro, d'abord, à mes côtés, mon Pedro. Il dormait. J'esquissai un sourire, puis je détachai lentement ma ceinture. Je n'entendais rien, pourtant des gens commençaient à arriver, étonnés, si étonnés. Je sortis du véhicule, je titubai sur mes talons hauts, je fis quelques mètres puis je m'écroulai entre ces deux poteaux. L'un me soutint un peu. Je réalisai à ce seul instant la douleur intense dans mon ventre, là précisément où, il y avait très longtemps de cela, Pedro avait reposé, au fond de mes entrailles. Je baissai les yeux, et vis que j'étais transpercée, je ne sais pas par quoi, mon Dieu qu'est-ce qui était passé par le pare-brise de cette voiture ?
Je posai ma tête mi-sur le poteau, mi-sur mon épaule, et pris la pose, disloquée.
J'espère qu'il m'a vue ainsi, belle, si belle, lorsque je rendis mon dernier souffle.
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