Errances d'Iris

Publié le par Iris

Il arriva que j'eus faim.

 Ce fut inattendu, presque brutal. J'avais perdu mon emploi suite à un malentendu somme toute assez cocasse. Je raconterai peut-être ceci, une autre fois. Licenciée, sans indemnité, je me retrouvai démunie. Je ne pouvais pas quitter mon appartement. Je savais que son loyer était désormais trop cher pour moi, mais je savais aussi que je ne trouverai pas moins onéreux, flambée de l'immobilier obligeait. Je décidai donc de me priver de tout le reste, afin de garder ce toit au-dessus de ma tête.
 Une série de coups du sort s'abattit sur moi. Ma voiture tomba en panne. Mes maigres économies furent englouties dans les réparations. Deux jours après sa sortie du garage, elle se volatilisa. Je me souvins avoir cherché ma petite Corsa durant de longues heures, avoir parcouru ruelles sombres et avenues au trafic dense comme en colimaçon, élargissant à pas de fourmis la distance avec l'endroit où je me souvenais l'avoir garée. Cela fut ma toute première errance éperdue, en quête d'un fantôme, fût-ce celui d'une carcasse de tôle.
 Je me souviens, au bout de deux ou trois heures, m'être arrêtée devant une fontaine. Elle figurait des personnages aquatiques qui crachaient ou laissaient s'échapper des flots lumineux issus de jarres callipyges. Elle paraissait malgré cela étonnamment sobre, peut-être à cause de sa petite taille, de sa surface matifiée par le temps, et de son emplacement, en un square modeste comme caché du reste du monde, protégé par des arbres aux branches lourdes et touffues. Je restai longtemps à observer l'écoulement régulier et fatal : il s'agissait des secondes de mon existence en liquéfaction. Je me suis approchée, fascinée par l'eau mouvante. J'imaginai qu'elle provenait de mon corps, j'en étais tout à la fois source et lit ; son abondance me rendait doucement euphorique. Ce fut un sourire aux lèvres que j'admis enfin que mon véhicule avait été volé.
 J'allai porter plainte, peu convaincue, puis rentrai chez moi. Dans la boîte aux lettres m'attendait un avis de lettre recommandée. Celle-ci, une fois récupérée à la poste, m'apprit que j'étais d'interdiction bancaire pour avoir émis un chèque de 15 euros, sans provision. La banque m'en préleva 300 en guise de représailles.
 Je n'avais pas prévu tout ça. Ainsi n'avais-je que très peu d'argent sur moi.
Le jour vint où je n'eus plus rien en poche, et un compte négatif à la banque. J'étais trop fière pour demander de l'aide à quiconque. Mon dernier repas datait de l'avant-veille au matin : un bol de céréales. Depuis je n'avais avalé que du thé sucré.
Mon dernier morceau de sucre disparut. C'était une période où les choses disparaissaient.
 Mes réactions furent étranges. La faim au ventre, j'eus la subite envie, et même un besoin irrépressible de traquer le moindre grain de poussière de mon appartement si chèrement gagné. J'entrepris un ménage frénétique. Les odeurs de produits javellisés contribuèrent à faire tourner le monde plus vite. Lorsque tout fut propre et rangé au millimètre, je sortis la table à repasser. Jamais mes vêtements ne furent aussi nets. Je me sentais rassurée par cette apparence de vie ordinaire, régulée et sans aspérité.
Je me regardai dans le miroir, avec mon chemiser lisse comme une onde sans brise, et j'attachai mes cheveux blonds en une queue de cheval serrée. Je fus alors surprise par l'intensité de mon regard. Mes yeux semblaient plus grands, plus bleus, plus profonds. J'y lus la faim, alors qu'il me semblait ne pas en souffrir. Je m'y vis transparente, aussi. Je baissai le regard vers mes pieds. je fus presque étonnée de les voir cloués au sol ; il me semblait flotter quelques centimètres plus haut.
Un malaise me saisit. Je m'effondrai sur un fauteuil.
 Lorsque je repris mes esprits, mon estomac me fit souffrir. Je me vis alors, comme flottant bien au-dessus de mon propre corps, en train de soulever tous les coussins qui ne l'avaient pas été lors du ménage marathon, pousser les meubles et chercher derrière chaque bibelot, farfouiller au fond de chaque tiroir. Je dénichai ainsi 3 euros oubliés, perdus ou déposés par les anges. J'enfilai mon manteau - nous étions au début de l'hiver - et je sortis pour m'acheter de quoi tenir le coup.
 Une fois dehors, je fus éblouie par la lumière. Jamais les couleurs de la ville ne furent aussi vives. Jamais les mouvements plus fluides, sans brusquerie, jamais les sons aussi bien placés dans leur dissonance. Je glissai sur le bitume, et oubliai aussitôt ce pour quoi j'étais sortie.
 Déconnectée d'un monde, j'entrai dans un autre en même temps que dans un tramway. Je fus soulagée d'y trouver une place assise : je savais que je n'aurais pu longtemps rester debout sans vaciller. Je ne cédai ma place à aucune personne âgée. Elles semblaient bien plus stables sur leurs deux pieds que je ne l'étais. Le tramway démarra pour m'emmener en un voyage d'une intensité surnaturelle. Au-dehors, le paysage urbain se mut en traînées de lumière. A l'arrêt, cela devenait des formes flottantes, en mouvement perpétuel. A l'inverse, les hommes et les femmes, dès qu'ils pénétraient dans l'espace limace de ma bulle glissant sur rails, je les percevais avec une rare acuité. Chaque détail me bouleversait. Une peau de porcelaine ou un teint buriné ; un col mal placé, un bouton manquant ou un accroc reprisé ; les gestes voulus ou échappés, les tics et les tocs, les regards appuyés ou fuyants ; les amoureux, les frères et les soeurs, les pères et les mères, les enfants et les nourrissons ; les sonneries agaçantes ou surprenantes, les conversations chuchotées ou aisées ; les mains, je regardais beaucoup les mains, les vies s'y dessinaient, les taches s'y ancraient, les noeuds s'y tordaient, je repérais les plus belles, les plus fines et déliées, celles qui me semblaient les plus douces, celles des hommes, je les imaginais sur moi, je fermais les yeux et sombrais en hauteur. Je tombais souvent en haut, c'est une drôle de sensation, comme un gouffre à l'envers, une chute vers les cieux dont je revenais difficilement. Tous mes sens se trouvaient exacerbés. Mon corps en manque, vide, se remplissait avec avidité de désirs et de sensations. Les odeurs, ah les odeurs ; j'étais sensible autant à leurs mains, leurs mouvements, qu'à leur voix ou leur odeur : les hommes. Voilà, il me suffisait de fermer les yeux, et tomber. Les silhouettes finissaient par s'imprimer sur ma rétine avec la netteté d'un trait dessiné au feutre noir, les couleurs des vêtements semblaient peintes à la gouache et les peaux aquarelliques. Mais les odeurs et les sons restaient d'une réalité brute et puissante.
 Je sortis enfin du tramway. Dès que je posai le pied sur le sol, je vis cette femme avec son enfant. Assises à terre. Je fus frappée par les cernes de la petite fille. Là encore j'eus une réaction étrange. Je m'approchai de la mère et commençai à discuter avec elle, pour peu à peu arriver à ce que je désirais plus que tout au monde à ce moment-là : m'asseoir à ses côtés. J'avais une soif d'humanité, mais aussi de déchéance inextinguibles. Je m'installai tout contre elle et commençai à câliner l'enfant. Je parlai ainsi longtemps. Je désirais tout lui donner, mais à aucun moment, étrangement, ne pensai aux trois euros qui reposaient au fond de ma poche. Je finis par quitter cette femme et sa fille avec le sentiment d'avoir le coeur, le ventre, le corps entier ouvert jusqu'aux entrailles. Je pensai aux tableaux d'écorchés, j'étais ainsi. L'air me brûlait.
 Je me rappelai enfin mes trois dernières pièces. Je les saisis, les regardai sur la paume de ma main comme s'il s'agissait de kryptonite dont je n'avais aucun usage. Je déposai une pièce dans une boîte aux lettres, une autre sur un banc et encore une autre dans le creux du chapeau d'un enfant.
 Au bout de quelques jours, la sensation de manque disparut. Je survivais en tentant de me faire inviter plus ou moins subtilement chez les amis qui me restaient. Je donnais le change, et mangeais autant que je pouvais. Le reste du temps, je n'étais plus que désirs, et tout était merveilleux. Il me fallait être au-dehors le plus souvent possible, m'enivrer de décors et de vie.
Je commençai mes errances nocturnes. Je marchai longtemps, je marchai loin. Je parlais aux gens qui me semblaient beaux. Ce fut une période incroyablement riche, aux rencontres étonnantes, où je me métamorphosai de façon inattendue. Cela aussi, je le raconterai une autre fois.
 Puis, dans un bar où je pris l'habitude de traîner parfois, je rencontrai Jonathan. Il me raconta plus tard que j'étais si maigre que je ressemblai à une ombre blonde et diaphane. Une aura étrange se dégageait de moi. Il fut touché, étonné, ébranlé. Nous parlâmes un moment, un long moment comme suspendu au-dessus de la mer des flux ordinaires, puis il eut ce geste : il effleura ma joue de sa main.
 Ce geste me fit pleurer, doucement, très doucement.
 Avec les larmes écoulées, je revins peu à peu parmi vos rivières.
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Publié dans Clara

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C
Touchée par tes mots...A qui parle-t-elle ? Je l'ignore.Si je l'expliquais, je ne continuerai peut-être plus à écrire pour elle.Barbara, oui tiens pourquoi Barbara ? Je crois que je renonce peu à peu à toute compréhension des mots qui viennent aux uns, aux autres, et à moi-même ! Juste les goûter, les apprécier.
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B
Mon dieu qu'elle t'inspire cette Iris...C'est beau comme tu l'es-mes.Mais à qui parle-t-elle ? Dis au moins le sais-tu que tout ce temps qui passe ne se rattrappe guère, que tout le temps perdu ne se rattrappe plus...Pourquoi ton texte me souffle-t-il les mots de Barbara...Pourquoi ?
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