Iris ?

Publié le par Iris


J'ai toujours cru que ma plus forte aspiration aurait été de décoller, voler, sentir les ondes aériennes sur mes plumes, trouer les nuages, voir le monde plus petit et les lignes des cieux infinies, converser avec Jonathan Livingston, les treize oies sauvages ou Nils Holgersson. Je me suis souvent imaginée blanche et fine, le port altier puis la pose effilée lorsque j'aurais traversé les airs à la vitesse des rêves, les sons auraient alors été des espaces fins remplis d'éclairs vifs absolument insaisissables et mus en notes tranchantes à traverser mon crâne. Tout aurait ainsi été traversé et traversant, les éléments et moi dedans ou dehors, dehors et dedans, tout aurait été aigu et d'une clarté blessante.
Pourtant cette nuit-là, je ne me suis pas déplacée planante et rapide au-dessus de vous tous, majestueuse et gracieuse, non, ce n'est pas volante que je suis devenue.

Comme tous les soirs errante, j'étais parvenue cette fois-là jusqu'au noir écoulé sur chaque branche, chaque ronce, et mélangé à l'onde amère et ligneuse de Sugiton. Tout était paisible et bruissant à la fois, de plus en plus bruissant et de moins en moins paisible à vrai dire. Une vie intense s'imposa à mes sens, et m'envahit, grimpa. Les étoiles brillaient fort mais m'indifféraient de plus en plus, c'était la vie qui m'attirait, ce qui se passait à terre près de moi, à mes pieds de plus en plus impatients, de plus en plus proches de mes sens en cours d'être exacerbés. Une brise me gifla en une foultitude de senteurs. La grande Importance, que j'avais jusqu'alors ignorée, s'offrit à ma conscience, l'Importance du monde, des serpents qui le peuplaient, serpents de terre de mer et d'air ; ceux des airs étaient les plus enveloppants, prégnants, comment ne les avais-je jamais vus, ils étaient transportés d'ondes métalliques, parfois argentées, qui grésillaient d'énergie et me brûlaient à flammèches léchées.
Je pensais percevoir le monde en formes floues et mouvantes, je m'étais bien trompée. Tout devint au contraire fabuleusement géométrique et sensé, d'une cohérence fabuleuse, d'un encastrement magnifique et infini. La ligne d'horizon, noire, découpant le ciel ou l'eau, se tordait sous ma vision, ou se raidissait au contraire, suivant qu'elle choisissait de se trouver par-dessus ou par-dessous le vaste plan du monde. De ligne elle pouvait se transformer en surface plane et lisse, elle-même surmontée d'autres lignes, d'autres surfaces, puis elle devint section de cercle, le cercle devenant lui-même section de globe qui devint section d'une autre dimension inconnue des hommes, et cela ne finissait jamais, je le sentais, pourquoi cela aurait-il eu une fin ? Je percevais la vanité des limites : sous quelle force mystérieuse et insensée existerait-il un début et une fin ? C'était beaucoup plus inconcevable que l'infini.
J'étais là aussi pourtant dedans et dehors, même de plus en plus proche du sol. Cela n'avait plus grand sens de toute façon, dedans ou dehors quoi ? Tout était infini. Des mouvements partout, brusques ou hésitants. Des frôlements. Des cris, des appels, des odeurs. Des feulements. Je me mis à me déplacer plus vite que je ne l'avais jamais fait, je ne sais plus comment. Je devais les rejoindre, je les avais sentis, je les avais entendus, ils étaient là, m'attendaient pour border leur meute. Tout alla vite, peut-être plus vite qu'un vol d'oiseau, et j'étais heureuse d'être près de l'humidité de la terre, près de la boue, des herbes sèches et des ronces, des épines, des écorces blessées. J'aimais les sentir crever mon existence, la prouver, en être. Je ne vis d'eux d'abord que leurs regards brûlants, puis ce fut leurs grognements et leurs mouvements d'une grâce infinie, leurs allers et retours infinitésimaux sur eux-mêmes, leurs façons de me renifler, m'accepter, m'appeler. Au-delà de moi ce n'était plus eux, ils le sentaient, le savaient, je leur étais précieuse. Je les suivis confiante, dans cet univers de plus en plus cohérent et mien et indéfini. Je n'étais plus qu'une, une indéfinie parmi eux. Je n'avais plus de nom ni d'autre distinction que différente d'eux, mais différente dans mon uniformité. J'étais eux pas comme eux. J'étais le monde. Le monde m'indéfinissait. Je les suivis à une vitesse folle, je parcourus des chemins, grimpai des rochers, m'insinuaient dans les buissons denses et griffants.
Je courus me roulai me frottai jouai chassai me battis mordis léchai gémis sentis le goût du sang l'aimai le cherchai l'attendis, le sang, puis dormis.
Dormis.
Puis un jour, le soleil se leva.
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Publié dans Clara

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