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Elle traversait la vie comme les enfants, sans jeter son regard au loin, où les lignes fuyaient ou se rejoignaient comme ces projets de l'existence concrète. Nous avons acquis cette habitude en passant le permis de conduire, il fallait regarder au bout de la route afin d'anticiper voir prévoir. Souvenez-vous, au tout début, vous regardiez tout proche, effrayé lorsqu'une voiture vous frôlait, vous étiez prêt à toutes les embardées. Votre premier réflexe était de détailler le véhicule d'en face mais surtout son conducteur : homme ou femme, moche ou beau, jeune ou vieux, souriant ou renfrogné, etc... Vous étiez encore un peu enfant. Désormais, vous ne faites plus attention à cela. Vous êtes un adulte responsable qui regarde au loin.Elle, non.
Elle l'avait passé, pourtant, le permis. Réussi au bout de cinq fois. Et elle était toujours terrifiée au volant. Elle n'imaginait toujours pas qu'on puisse partager la route avec des gens dont on ne pouvait pas discerner le visage. Impensable.
Alors, elle marchait.
En regardant partout autour d'elle. Emerveillée par ce brin d'herbe dans une faille du goudron, cet emballage de papillote brillant, cette chenille processionnaire à moitié écrasée, cette écorce compliquée, ce nom sur la sonnette argentée, ces flaques d'ombre à terre, d'eau brillante dans les cavités... Son esprit, alors, miroir où tournaient les nuages, où les ombres dansaient comme des mouettes, se reflétait dans ces détails. Elle ne pensait pas avoir grande conscience d'elle-même, mais du chosmos l'entourant, elle savait qu'elle en était un atome infime mais quelque peu signifiant, elle en souriait, un sourire d'une beauté cristalline, d'une intensité irisée. Ce qu'elle eût aimé, c'était découvrir incrustée dans le sol la pierre incandescente issue d'un minerai oublié. Une pierre diamantée qui diffuserait les reflets de son âme entière, celle qui l'entourait, et celle en dedans. En la tenant dans sa main, elle se réunirait. Les fragments dispersés là, là ou là se rejoindraient dans le caillou merveilleux. Enfin l'ordre du monde lui apparaîtrait, les signes auraient du sens, et elle pourrait se promener sur la route, au milieu, et tenter de distinguer les traits de chaque occupant de chaque véhicule, sans craindre la dureté du métal.
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