Empêchement
Drôle comme les films peuvent nous toucher différemment suivant vécu, sensibilité, et toutes ces choses inconscientes...Je n'ai pas vu Les liens du sang, beau titre c'est vrai, mais je repense à Paris. Tout y était plutot lisse et léger (ce qui fait drôlement du bien des fois). Même le personnage du peut-être mourant ne m'a pas vraiment touchée.
Mais les scènes sur le marché, et à la plateforme de Rungis, étaient me semble-t-il en surimpression de tout cela. Il s'y dégageait une vérité tout autre, une force qui manquait au reste du film. Très touchée par le personnage de Caroline (ci-contre), qui travaille à Rungis, aux côtés de son ex, et de son futur amant. Personnage à la fêlure apparente, qui tente de la cacher par des allures bravaches. Ce qui est extraordinaire, et je pense que le jeu de l'actrice est en ce sens formidable, c'est qu'on ne connait pas davantage son histoire, on ne sait pas ce qui l'a cassée, pourtant on le sait, on le voit, on le sent : elle est cassée.
La scène qui suit le moment de cette photo est d'une grande violence. Oh, on n'y voit pas de sang, de coups, de mort, pas encore, non rien de tout cela. Les gens du marché se sont réunis dans ce restau pour fêter un anniversaire. Ils tentent de se détendre. Puis il est question d'empêchement du corps. Ce n'est pas un viol, non, l'intention n'y est même pas, juste s'amuser et croire que l'autre s'amuse aussi. Un peu comme ces jeux d'enfants, ces chatouilles souvenez-vous-en, qui à force laissaient croire qu'on allait en mourir, et on riait pourtant. Qui fait partie d'une famille nombreuse a forcément connu cela, ces défoulements enfantins et cruels sans intention de l'être. On sait qu'il n'y a plus qu'à attendre d'être plus fort, juste attendre l'écoulement des années, pour ne plus subir sans pouvoir rien faire. Ensuite on se défendra, voire on rendra la pareille, c'est la loi. Ou bien on ruse. Je me souviens, quand mon grand frère tentait de m'étouffer avec un oreiller plaqué sur moi, en me concentrant très fort je parvenais à respirer entre les fibres. Je devais rester bien calme et les imaginer toutes, les fibres, les plumes ou la mousse, et trouver le chemin de l'air entre elles toutes. J'y parvenais si bien qu'à chaque fois mon frère me croyait morte. J'étais étonnée de voir sa peur, après. Puis assez fière de moi.
Ainsi vont les relations humaines. Les expérimenter assez tôt dans une famille nombreuse est sans doute une force pour après. On est moins étonné, et on se connaît mieux. Sans doute.
Caroline, le personnage de ce film, prend cet air bravache, parce qu'elle sait ce qui l'attend. A la limite, elle le provoque, à la limite elle le désire. Et pourtant, malgré tout, elle est étonnée quand ça arrive.
Une fois debout, une fois libérée, Caroline, la femme fêlée, peut enfin pleurer.
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