Bloub
Trois pages dithyrambiques dans Libé, Daniel Day Lewis, il fallait voir ce film.Ne tournons pas autour du derrick : j'ai adoré.
Saluons pour commencer le bon sens, pour une fois, des exploiteurs français qui n'ont pas traduit le titre en français. Imaginez la cata s'il s'était appelé un truc du genre Ca va saigner. Inutile de préciser qu'il faut aller le voir en VO, hein.
Non, dans There will be blood, on entend le bloublou de tous ces flux : sang, sueur, eau, pétrole, boue, larmes, amour, eau bénite, haine.
Depuis l'assassinat de Jesse James, je suis à nouveau émerveillée par certains amerloques. D'abord, comment fabriquent-ils de si brillants jeunes acteurs semblant issus de nulle part ? L'assassin de Jesse James et le prêtre de Little Boston sont de la même trempe, bon sang, ils sont même pas beaux et moi ils me donnent envie, chacun, d'embrasser leur présence charismatique.
Dans les deux cas, on les a confrontés à deux géants qui ont fait leur preuve et sont loin de se démentir : Brad et Daniel n'ont jamais été si merveilleux de justesse, frottés à ces blancs-becs aux regards inquiétants d'intelligence sournoise. Leurs personnages n'ont rien de manichéen, on en jubile de réflexion complexe.
On ne vous aura pas menti : il y a du sang, mais pas tant que ça. Le sang, on le voit surtout dans les regards injectés de, dans les plaies de la terre qui saigne noir. Après, ce sont les corps. Oui, après le sang les corps.
J'aime ces films où les corps sont en jeu. C'est pour ça que j'ai beaucoup de mal avec certains films français trop statiques, on a le sentiment que les humains n'ont plus que des pensées sans corps. Les américains ont au moins compris cela bien avant nous : si on montre des images qui bougent, autant montrer des corps qui bougent. Ca n'a jamais empêché les pensées ou sentiments, bien au contraire.
On sourit parfois comme dans Don Camillo, mais c'est mille fois plus âpre et violent. On ne rit plus du tout, on est saisis, scotchés sur son fauteuil, et pourtant giflés nous aussi, traînés par les cheveux dans la boue et le pétrole, puis aspergés d'eau du diable. On jubile encore, sans savoir pourquoi, de tant de violence. C'est qu'on s'y reconnaît. Ca fait du bien, bon sang, combien de films osent nous bousculer ainsi ? On est bousculés et diablement contents de l'être. Des corps qui vivent et se touchent, même si c'est pour se faire mordre la gadoue, comment n'a-t-on pas compris avant que c'était ce qui manquait au cinéma ? On regarde ces corps noirs aux membres tendus vers le ciel comme des ailes de gabians mazoutés, ce prêtre évangélique possédé qui tournoie autour de Daniel en hurlant calottant secouant se baissant se levant les quatre membres comme tirés par des ficelles hantées. Tout se mélange : l'amour la haine la croyance le jeu l'hypocrisie sincère. Chacun des deux personnages se jette l'un sur l'autre par orgueil et compétition, dieu et le pétrole ne sont plus alors que des prétextes, on se bat suivant les codes de ceux qui nous regarde, même dans la violence on ne les oublie pas mais c'est tout autre chose qui se joue, seuls les adversaires le savent. Ceux qui sont au spectacle en extase : manipulés dépassés par ces luttes de pouvoir.
Magistral, je vous dis.
Et puis il y a l'enfant.
Il y a toujours et puis l'enfant, dans toutes les histoires on le trouve, derrière ou devant l'homme qui marche ou parfois court vers sa destinée. L'enfant instrumentalisé aimé, blessé abandonné retrouvé jouet du destin de l'homme. Indispensable pourtant à l'homme. Homme meurtri de ne plus être entendu par celui qui est le plus proche, plus meurtri par cela que par la compassion face à l'enfant qui n'entend plus. N'étant plus entendu plus écouté il ne croit plus en l'humanité plus en rien.
Ne reste plus que l'ennemi farouche. Si celui-ci en vient un jour à s'écrouler aussi, il ne restera plus rien. Ni dieu ni homme.
Les lumières rallumées dans la salle de cinéma, JCD reste encore un moment immobile, et, lui qui connaît bien le milieu du pétrole, marmonne stoïquement : rien n'a changé.
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