Effet de réel

Publié le par Clara

Je suis aussi abonnée à une espèce d'OVNI, qu'il est pourtant "rafraîchissant" de retrouver dans sa boîte aux lettres de temps à autres.
Ca s'appelle Retorica. Il y a un site Internet, où le tout est classé par fiches :
http://retorica.pagespro-orange.fr/
L'auteur en est Roger Favry, dont j'ai appris l'existence virtuellement puisqu'il fait partie de la liste Internet Freinet, où je suis aussi inscrite (j'adore Internet, en fait). Je n'en sais pas davantage sur lui : il a certainement été ou est encore prof de français, militant Freinet c'est certain. Et écrivain, sans doute. Et un homme drôlement organisé dans le foutraque philo-littéraire, aussi : j'adore.
Donc, il a imaginé comment enseigner la littérature à partir de l'expression libre (c'est tout Freinet, ça). Je sais pas vraiment comment il s'y prend pratiquement. Comme je ne suis pas prof de français j'ai pas fouillé la question. 
Moi, je prends le truc en égoïste, comme si le gars m'avait épluché tout ça rien que pour moi, et ça me réconforte quand je rentre du boulot.

Un exemple de ce que j'ai reçu ces derniers jours :

RHE vraisembable  29_02_08 Misha
1. Le vraisemblable est ce qui est semblable-au-vrai, qui crée un effet de réel. “Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable” disait Boileau et le problème était de le rendre justement vraisemblable quand on le racontait. Il en est de même du faux comme nous le montre l’histoire de Misha Defonseca “Survivre avec les loups”. 
2. ”C’était bien une supercherie. Elle s’était inventé des parents juifs déportés et un périple de 3.000 km à travers l’Europe de l’Est aux côtés d’une meute de loups... Son histoire avait inspiré le dernier film de Véra Belmont, sorti le 16 janvier et vu par 600.000 spectateurs en France. Confondue par des historiens, l’auteur du récit autobiographique “Survivre avec les loups” a fini par avouer hier qu’elle avait tout imaginé. Misha Defonseca, 74 ans, s’appelle en réalité Monique De Wael, née de parents belges résistants mais pas juifs. C’est à cause de leur déportation qu’elle aurait échafaudé ce mensonge. 
Dans ses aveucx publiés hier par le site Internet du journal belge “le Soir”, la vieille dame “demande pardon” : “On m’appelait la fille du traître parce que mon père était soupçonné d’avoir parlé sous la torture... J’ai détesté ceux qui m’ont accueillie. Je me suis sentie juive... Je me suis raconté une autre vie, loin des hommes que je détestais. C’est aussi pour cela que je me suis passionnée pour les loups. Ce livre, cette histoire, n’est pas la réalité réelle, mais ma réalité.
La réalisatrice Véra Belmont est “tombée des nues” en découvrant le pot aux roses. “J’ai acheté les droits de son récit après l’avoir lu, nous a-t-elle confié hier. Quand j’ai rencontré Misha, elle m’a soutenu que tout était vrai. Ce qui est effrayant, et c’est pour cela que je lui en veux, c’est qu’elle m’a fait chercher dans les registres belges la trace de ses parents soi-disant déportés à Auschwitz... Je la plains. C’est pathétique.” Il y a quelques années déjà, un Suisse nommé Benjamin Wilkominski s’était inventé, dans un livre de souvenirs intitulé “Fragments”, une enfance de rescapé des camps d’extermination.” (Hubert Lizé, Parisien, 29_02_08, article complet).
3. De multiples indices créant l’effet de réel ponctent ce récit. Misha avait refusé une proposition avantage de Disney au motif qu’il fallait terminer le récit sur un happy end. Personne n’avait voulu la croire, d’où son silence pendant des dizaines d’années, etc... etc... Les remerciements de la fin du livre vont dans la même direction : 
Il y a mon patient mari, Maurice, la force tranquille, le rempart de protection, mon fils Morris Lévy dont je suis si fière, amoureux du grand Nord et de sa femme Louise, et bien évidemment tous mes autres “enfants” de fourrure, de plumes, de poils et d’écaille, qui m’entourent d’un cercle d’amour, mon monde à moi, mes amours d’amour.
Je remercie M. Bernard Fixot des éditions XO, mon éditeur et son équipe de jeunes femmes enthousiastes poue m’avoir soutenue et encouragée depuis très longtemps dans ce dur cheminement d’ouvrir mes blessures au monde.”
4. Il y a incontestablement escroquerie et Monique De Wael devrait rendre les royalties qu’elle a touchées jusqu’à présent. Il est probable, car le tort causé est incalculable, que des organisations juives dépositaires de la mémoire de la Shoah se porteront partie civile. Ce récit sera certainement utilisé par les négationnistes. Ils auraient tort de s’en féliciter. Une fois dénoncée la supercherie, le récit et le film demeurent comme œuvres d’imagination. Evidemment sans la fiction du témoignage vécu ce récit n’aurait pu avoir près des lecteurs et des spectateurs le dynamisme souhaité. Là encore l’effet de réel est inconstable car “Survivre avec les loups” est la traduction d’une véritable souffrance morale de la part de son auteur. Misha pourrait donc légitimement profiter des royalties obtenues après la découverte du mensonge. La Shoah n’a pas fini de troubler les consciences et plus globalement la conscience européenne.
5. Nous assistons à la création ou plutôt la poursuite d’un véritable genre littéraire qu’on peut appeler la Shoah et que je range d’ailleurs dans la section REC (récit) sous l’étiquette  Shoah. Y figurent en bonne place le récit de Misha et aussi celui de Benjamin Wilkominski avec “Fragments”. Dans ces deux cas il s’agit de la traduction d’un trouble intérieur tellement profond qu’il ne peut s’exprimer que dans un “mentir-vrai” pour reprendre l’expression d’Aragon. “L’oiseau bariolé”  de Jerzy Kosinski, paru en 1973, avait lui aussi soulevé des doutes. Sa quatrième de couverture me semble aller comme un gant au récit de Misha : “Il est impossible de ne pas être envoûté par la magie obscure de ce livre, bouleversé par la gravité de ce témoignage, impressionné par la simplicité tragique de ce récit qui remet en question des notions aussi fondamentales que la pitié, la violence, l’amour.” (Livre de Poche). Tous ces récits et bien d’autres reprennent des éléments, hélas bien réels, et les recomposent selon des constructions différentes.
6. Il faut faire une place particulière à Anna Langfus (1920 - 1966),  prix Goncourt 1962 pour “Les bagages de sable”. Son œuvre romanesque est toute entière nourrie de cette expérience dramatique dont elle mourut à 46 ans . J’extrais l’épisode suivant de son roman précédent “Le sel et le soufre” (1960) Un jeune soldat allemand montre à la narratrice une photographie de sa fiancée. Mais une autre photo tombe de son portefeuille .
“Je me baisse pour la ramasser. C’est une photographie d’amateur, un peu floue. Mais on distingue nettement un vieux Juif, comme on en voyait dans les villages de Pologne, en houppelande,  une calotte sur le crâne. Près de lui, une grande femme maigre aux yeux fous de terreur, un homme encore jeune mais voûté, et quatre enfants. Ces derniers sont rangés d’après leur taille, l’aîné se tenant près de l’homme ; le plus petit paraît ne pas avoir plus de deux ans.
(...)
“ Qu’est-ce que c’est ? demandais-je encore une fois.
- C’est une famille juive que j’ai exécutée, il n’y a pas longtemps.
- Que vous avez quoi ? dis-je sans comprendre.
- Vous savez très bien, m’explique-t-il avec patience, comme à un enfant que tous les Juifs doivent disparaître.
- Et c’est vous qui les avez tués ?
- Naturellement. C’est moi qui les ai découverts dans leur cachette.
- Vous avez tué ces enfants ?
- Ce sont des Juifs, Mademoiselle.
- Ce ne sont donc pas des êtres humains ?”
Il ne répond pas tout de suite. Toujours avec la même patience, il paraît chercher l’explication qui pourrait me satisfaire. Il dit enfin d’une voix douce :
- Ce sont tout simplement des Juifs.
- Et qui vous a dit que les Juifs ne sont pas des êtres humains ?
- Le Führer”, dit-il, et un accent de suprême respect vibre dans sa voix.  “Notre Führer” répète-t-il avec le même visage extasié qu’il avait tout à l’heure en parlant de sa fiancée.”
  La narratrice se sent épouvantée devant “ce jeune homme sensible, sensible, plein de délicatesse, un peu timide” (...) “Ce n’est pas un simple assassin”. (...) “Il n’assassine pas. Il exécute. Une opération aussi naturelle que d’aller enfumer un nid de guèpes.” Elle s’imagine lui avouant qu’elle est juive. Il la tuerait sans hésitation.


Ah et, coïncidence, je viens de recevoir la suite. Bon puisque j'y suis, on sait jamais, si ça vous intéresse aussi, voici :

RHE vraisemblable 02_03_08 misha2 

1. L’affaire Misha n’est pas terminée. Elle provoque dans l’immédiat les réflexions suivantes.
La série 
vrai - vraisemblable - invraisemblable - faux 
est incomplète. Il manque le probable et le possible. On a en réalité :
vrai - probable - possible - vraisemblable - invraisemblable - faux
On le voit bien à partir de la supercherie de Misha. Maintenant qu’on le sait cette histoire relève du faux. Et donc de l’invraisemblable. L’auteur a donc dû remonter mentalement et plus ou moins consciemment cette chaîne qui va du faux au vrai. Comment franchir le seuil invraisemblable - vraisemblable ? par un enchaînement rigoureux des indices, ce qu’Aristote appelle l’intrigue. Ils font que la survie apparemment miraculeuse (j’insiste sur l’adjectif voir fichier REC Miracle) de Misha devient vraisemblable puis possible, probable et enfin vraie. Le récit reçoit alors le label “réel” et non plus “effet de réel”. 
Mais des historiens s’en mêlent. On saura probablement plus tard comment le doute leur est venu. Ils ont interrogé Misha et l’ont confondue. Celle-ci s’est repliée sur sa vérité psychologique : elle avait besoin d’inventer ce récit et c’est la vigueur de son obsession, le besoin qu’elle soit reconnue qui lui permet de trouver cet “enchaînement rigoureux des indices” qui fait la vraisemblance. 
2. Comment définir la vraisemblance ?
Vraisemblance : le vraisemblable est ce qui paraît pouvoir être vrai. Aristote a érigé la vraisemblance comme la règle clef de l’écriture dramatique. Pour que la tragédie puisse avoir une efficacité sur les spectateurs, il faut qu’ils puissent croire à ce qu’ils voient. 
 (www.librio.net/data/pdf/thema/49.pdf)
Chez Aristote la mimésis (imitation) est liée à la poésie (au sens de création) de telle sorte que la poésie est supérieure à l’histoire dans la mesure où elle se donne comme objectif d’emporter l’adhésion par le biais de la vraisemblance (eikos). C’est particulièrement vrai dans la tragédie où l’intrigue est fondamentale. L’agencement de l’intrigue n’est pas l’agencement naturel, comprendre chronologique, sinon le tragédien serait un historien. Paul Ricœur commente : “Composer l’intrigue, c’est déjà faire surgir l’intelligible de l’accidentel, l’universel du singulier, le nécessaire ou le vraisembable de l’épisodique.” (d’après le site “Lettres-et-arts.net”). Il en est de même pour la poésie épique et, pour nous modernes, de tout récit et donc du roman. Aristote affirme “le possible est persuasif”. C’est là que se situe le nœud du problème, dans la chiquenaude qui fait passer le “vraisemblable” au “possible” et donc à l’adhésion du lecteur. En même temps se produit la catharsis (purgation) que Ricœur définit : “la transformation en plaisir de la peine inhérente à ces émotions”. 
3. Sous la plume de Christophe Yahia je lis des éléments complémentaires qui enfoncent le clou :
“"Le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu, mais ce qui peut se produire". C'est sur ce point qu'Aristote fonde la distinction entre l'histoire et la poésie. Cette distinction repose sur l'objet respectif de chacune des deux activités : l'histoire a pour objet le vrai, la poésie le vraisemblable. Mais ceci nous en apprend guère sur la notion de vraisemblable et il faut aller plus en avant dans le texte pour découvrir ce qui s'y rattache. Selon Aristote le vraisemblable est ce qui fait que "la poésie est chose plus noble ... que l'Histoire". On peut se demander alors en quoi l'histoire qui a pour objet la vérité pourrait être moins noble que le vraisemblable qui pour l'instant nous apparaît comme une faible copie, une apparence du vrai ? Si en effet l'histoire a pour objet le vrai n'a-t-elle pas autant de noblesse que la philosophie elle-même qui a toujours porté en elle la même finalité, le même souci d'atteindre le vrai : est-ce alors que la poésie serait plus noble pour Aristote que la philosophie elle-même ? Paradoxalement non, car précise Aristote si la poésie est supérieure à l'histoire c'est parce qu'elle vise le général alors que l'Histoire n'a en vue que le particulier . En somme si la poésie est plus noble, c'est parce qu'elle est plus philosophique, le paradoxe est à son comble : "la poésie est chose plus noble car plus philosophique que l'histoire". On l'aura compris la distinction qu'opère Aristote entre Histoire et poésie, entre vrai et vraisemblable, ne  réside pas dans l'opposition classique (pour ne pas dire platonicienne) du couple modèle / copie, mais dans l'antagonisme particulier / général.”
(Page 1 sur 3http://www.prefigurations.com/numero2vraisemblable/htm2chroniques/chron_angle2yahia.htm 
)
4. Ce qui nous ramène à l’analyse de Ricœur. Une fois l’émotion retombée, le récit de Misha gardera toute sa puissance d’évocation, même si l’on y met la mention “roman” et non plus “témoignage.” Il rejoindra alors les autres récits imaginés à partir de la Shoah et qui, à la réflexion, n’ont en rien servi les négationnistes tant leur substrat est peu discutable même s’il est nié. On sait que dans certaines classes en France, en Grande-Bretagne et ailleurs il est impossible d’enseigner la Shoah. Celui vient évidemment des enseignants qui ne savent pas, faute de réflexion, passer de la Nakba à la Shoah.
5. Le probable (endoxon) est chez Aristote l’opinion plausible. Elle peut venir de l’autorité mais Aristote lui préfère, et de loin, ce qui arrive le plus souvent. Le vraisemblable (eikos) n’est pas l’apparence du vrai, mais “ce qu’on sait arriver la plupart du temps, ou ne pas arriver, être ou ne pas être”. Le vraisemblable est ce qui est naturel de croire. Il est vrai que l’invraisemblable se produit souvent, et donc il est vraisemblable ! Boileau semble refuser ce paradoxe aristotélicien. Le persuasif (pithanon) est le but de tout discours, de tout récit. Il repose sur les faits mais habilement présentés. “Du point de vue de la poésie, l’impossible persuasif est préférable au possible non persuasif” (Aristote). Si la Rhétorique est l’art de persuader, la Poétique est l’art d’agréer. (d’après Marcel Lamy, “Le probable, le vraisemblable, le persuasif chez Aristote”, lycée Chateaubriand, Rennes, 30_01_07)
6. On en revient à Boileau : “Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable” et on a vu comment et pourquoi le rendre vraisemblable. Voici un mot de Descartes : “Je tiens pour faux tout ce qui n’est que vraisemblable.” Sur  “Vérité et vraisemblance” on peut lire une bonne dissertation de Sylvain Reboul (http://sylvainreboul.free.fr/verite.htm sur son site “Le rasoir philosophique”). Si “l’évidence est le critère de la vérité” (Descartes) il en résulte que le vraisembable relève de l’hypothèse, du virtuel dirions-nous aujourd’hui. L’évidence doit venir du réel perçu soit directement par nos sens, soit indirectement par nos instruments. 

7. Pour ne pas charger la barque je donnerai à part :
REC miracle et autres récits
REC storytelling
 

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Publié dans Clara

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