Juste avant
Devant la fenêtre, pour commencer, regard sur la couleur du ciel, la quantité d'oiseaux, leurs trajectoires, leurs cris, leur vol lourd ou léger ? Attention particulière sur la lumière. Chance : vue sur des bâtiments rosés, qui prennent une teinte ocre sous le soleil rasant. Le coeur prend cette couleur et la garde au chaud.
Musique.
Puis c'est la première inspiration lors du premier pied dehors. L'air extérieur, les couleurs d'en bas. Différentes. On cherche déjà un sourire, quelqu'un à qui dire bonjour. On trouve. C'est souvent un enfant, courbé par le poids de son fardeau scolaire (jargon parental pour dire cartable). Parfois, c'est un joli papa. Heureuse d'avoir soigné sa tenue. Y'a pas de petit bonheur.
Lumière dans la courette, jolie, percée de platanes. Pas celle de l'école : celle de la mairie. C'est tout à côté.
Sortie du nounours qui fait smack.
Ah oui : c'est le porte-clés. Succès garanti chez les CP.
Entrée dans la classe, grande. Presque envie d'enfiler des chaussons. Presque encore mieux que chez soi. Plus lumineux. Et puis c'est une autre qui y fait le ménage, trop bien.
Le matin c'est le mieux, ça respire le frais, le propre, le net. Les petites tables sont brillantes, vides, en attente, les petites chaises bordées de métal jaune semblent orphelines. Tout est bien rangé. Juste, repositionner les affichages qui se sont cassés la figure pendant la nuit : un exposé sur les serpents pythons, un autre sur le fond des océans, des productions d'arts plastiques (portraits au pastel, masques africains en collages, arbres de chaque saison...), un mémento sur les vivipares et ovipares (et toujours ce doute lancinant, ce vide sous les mollusques : ovipares ou vivipares ? Allez, pédagogie du doute, après tout...), et les inévitables affiches de sons. On sourit à la leçon de la veille. Trouvez des mots contenant le son (k). Et bien sûr, ces trouvailles : caca, cucul, puis au bout d'un moment, la charmante blondinette homonyme d'une certaine blogueuse, tentant avec une grimace (le doute, encore) : heu... couille ?
Décision : repasser l'éponge sur le tableau. Envie qu'il soit parfaitement propre. Hésitation. Puis, de sa plus belle écriture, noter l'emploi du temps de la matinée. Bête fierté d'écrire au tableau, sans cesse renouvelée. Tout semble bien réglé. Petite appréhension en notant : travail individuel. Faut du courage, ça y bouge, ça y fait du bruit, mais ça y écrit, expose, lit, échange, bourdonne, du vrai de vrai travail. Complètement contraire aux nouveaux programmes. On s'en fiche. Mieux : nouvelle fierté.
Satisfaction. Dernier regard sur le musée de la classe : une mâchoire artificielle de T-Rex, une tonne de coquillages, une médaille de judo, une "pierre noire trouvée dans une vigne", une arête de poisson, un fossile d'huître... Derrière la vitre, un chat passe. Comme issu d'un autre monde.
Déplacement de piles de cahiers. Translation de la mappemonde. Je la garde un moment entre les mains. Je tiens ainsi le monde rond, qu'aiment tant faire tourner les enfants.
La sonnerie retentit. Le coeur bondit. Léger regret. On se prépare dans un soupir au tourbillon.
Je ne verrai plus tout cela, de toute la journée. Je ne verrai plus que ceux pour qui tout cela existe.
Parfois, pourtant, le chat repassera derrière la vitre.