"Ce n'est pas l'hôtel..."

Publié le par Jean Bérard et Gilles Chantraine dans libé de ce lundi

"Tenez-vous à carreau, et vous serez chez vous, libre, avec une chambre et des toilettes séparées. La prison, ce n'est pas l'hôtel", a répondu Rachida Dati à un détenu qui l'interpellait sur ses conditions de détention dans une prison de Metz. Le meurtre, quelque jours plus tard, d'un jeune homme par son codétenu donne à cette sortie brutale l'allure d'une provocation, d'une gaffe rendue dérisoire par le drame qui lui a succédé. 
Il faut pourtant la lire de près, car, mieux que les discours lénifiants du ministère, elle en dit long sur la façon dont la ministre conçoit la "grande" réforme des prisons promise depuis 2007, et (toujours ?) programmée pour cet automne.
Elle renoue avec le discours traditionnel de la droite sur les prisons qu'il ne faudrait pas trop modifier sous peine de les transformer en "quatre étoiles". Les moments où, comme en 2000, le personnel politique, de tous bords confondus, a regardé les prisons "en face" (selon le mot alors employé par la commission d'enquête de l'assemblée nationale) et jugé leur état "humiliant" pour la République (selon celui de la commission d'enquête du sénat), semblait prémunir contre cette rhétorique hôtelière. Il n'en est rien : lorsque la droite est lasse de réponde de l'écart criant entre les droits de l'homme et la situation des détenus, elle renoue avec une idée simple : la prison ne doit pas protéger la dignité, sans cela elle ne serait pas dissuasive. 
Cette idée permet de comprendre pourquoi la ministre se permet de renvoyer l'indignité des conditions de détention à la responsabilité des détenus eux-mêmes. Elle prolonge un argument qui a servi pour justifier de la mise en oeuvre des peines plancher de l'été 2007 : pour empêcher les délinquants de sévir, il suffirait de brandir devant eux la menace de sanctions de plus en plus lourdes. 
Un an plus tard, alors que les effets de la politique pénale se font sentir sous la forme d'une surpopulation record, il est temps de renforcer le message aux potentiels infracteurs : non seulement vous allez passer longtemps en prison, mais ne comptez pas que l'état y garantisse vos droits élémentaires, comme celui de disposer d'une cellule pour soi, ou de conserver un minimum d'intimité. 
Un tel discours ne tient que par une occultation complète des conditions de la délinquance et de l'inégalité selon le statut social, sans même parler de la présence massive en détention de personnes souffrant de graves troubles psychiatriques. En 2002, l'Insee a publié une enquête sur l'histoire familiale des hommes détenus, qui montre que celle-ci est faite, pour une immense majorité d'entre-eux, de précarité, d'échec scolaire, de ruptures familiales... Lors de la consulation organisée en 2006 par les Etats généraux de la condition pénitentiaire, et à laquelle plus de 15000 personnes détenues ont participées, 79% des réponses jugeaient nécessaire "d'élargir les possibilités d'accès des sortants de prison aux dispositifs d'accueil d'urgence, d'hébergements et de logements sociaux". Autrement dit, la provenance et la destination de très nombreux prisonniers, ce n'est pas "chez eux", ce sont des foyers, des hôpitaux, ou encore la rue. Pour le savoir, il suffirait d'entendre ce qu'ils ont à dire sur la trajectoire de leurs vie. Mais, et c'est peut-être le sens plus profond de cette déclaration, pour Rachida Dati, celui qui ne s'est pas tenu "à carreau" n'a pas le droit de se plaindre. La revendication du détenu est exorbitante et plus encore sa volonté de revendiquer comme n'importe quel citoyen dans un état de droit.
Ainsi s'engage "le  débat" sur la réforme des prisons que le gouvernement nous prépare : les prisonniers sont responsables de la surpopulation  car ils n'entendent rien à la dissuasion pénale pourtant martelée depuis un an. L'état n'est pas tenu de respecter les droits fondamentaux des personnes car, pour avoir des droits, il ne fallait pas commettre d'infraction. Les détenus voudraient-ils prendre la parole contre cette situation que la ministre leur rappellerait promptement que la condamnation pénale est également une condamnation au silence.
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« (...) Peu d'informations se publient sur les prisons ; c'est l'une des régions cachées de notre système social, l'une des cases noires de notre vie. Nous avons le droit de savoir, nous voulons savoir. C'est pourquoi, avec des magistrats, des avocats, des journalistes, des médecins, des psychologues, nous avons formé un Groupe d'Information sur les Prisons. (…) » Extrait du Manifeste du GIP annonçant sa création le 8 février 1971, signé par Jean-Marie Domenach, Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet.
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