Heureux blues

Publié le par Clara

Le vent joue avec les mèches de ses cheveux coupés à la Louise Brooks. Mais ses cheveux à elle ne sont pas d'un noir profond, non.
Ils sont bleus.
Mais au fond ce n'est pas ce qui la rend étrange.
Ce qui frappe, c'est finalement son élégance.
Aujourd'hui elle a enfoncé ses poings dans les poches de son long manteau de daim noir. Droite, le nez levé, son visage pâle et rond et mutin offert au vent, elle a fermé les yeux. Une écharpe de velours blanc s'accroche à son cou. L'étoffe noire à petites fleurs bleues de sa robe longue dépasse du bas du manteau, d'où émergent de fins et souples mollets, et de petits pieds chaussés de simples chaussures plates, semblables à celles qu'elle portait, enfant.
Droite, le nez levé, immobile, les cheveux bleus, les yeux fermés, offerte au vent, au bord de l'autoroute.
Sourire aux lèvres.
Elle baisse un peu le menton, puis ouvre les yeux.
Ils sont bleus.

Elle attend.
L'autoroute vit dans un flot de mouvements. Elle est perdue dans le temps de ces véhicules qui passent, vite. Quel est le présent partagé avec leurs occupants ? Une seconde, peut-être même moins pour les plus rapides. Dans cette fraction du temps où l'automobile arrive à la hauteur de son regard, un enfant pleure, il a trop chaud, il a soif, il veut sortir, courir, faire pipi. Un homme conduit, las, se frotte le menton, les yeux, explore négligemment une narine. Une femme soupire, observe son reflet dans le minuscule miroir du pare-soleil, dort, perd son regard par la fenêtre, la voit peut-être, elle qui attend au bord de l'autoroute. Se demande ce qu'elle attend. Qui elle attend. Mais c'est trop bref. Trop pour que cela signifie quelque chose. Juste une interrogation : "qu'attend-elle ?", puis c'est oublié. Pas de compassion plus longtemps, pas de curiosité plus profonde. Juste une femme au bord de la route. Elle n'existe que la fraction de seconde où l'on passe devant elle. Echange de brefs regards.
Elle est là, au bord de l'autoroute.
Elle attend.
Le regard fixe devant elle, n'enregistrant le passage des voitures qu'au moment de leur passage dans son champ visuel. Elle est debout, là, depuis un long moment. Les pieds dans l'herbe, devant la barrière grise et métallique de sécurité. Visage souriant, la bataille de ses cheveux en cisèle la rondeur, masque par moments la lueur si bleue des yeux.

Soudain son sourire s'élargit.
Elle l'a vu.
Elle sait maintenant que c'était lui qu'elle attendait.
Lui ne le sait pas encore.
Lui a juste un problème de voiture, bête mécanique. Enervé, un peu affolé, il a dû s'arrêter, en face, sur l'autre voie. "Je me suis juste trompée de direction", pense-t-elle. Dans sa tête résonnent les paroles d'une vieille chanson de colonie de vacances qui font encore plus sourire son cœur.
Il sort de la voiture. Il est jeune, d'allure élancée, le visage énergique. Jean et pull beige à col roulé, et baskets aux pieds. Brun, beau garçon.
Du capot s'échappe une inquiétante fumée noire. Il pose ses mains sur son visage, ne sait pas quoi faire, n'est visiblement pas un féru de mécanique. Se frotte les yeux, puis, pour réfléchir, prend appui sur la rambarde.
Alors il la voit.
Il ouvre de grands yeux étonnés.
Ils s'observent quelques longues secondes.
Il tente de comprendre, d'analyser…
Lui fait des gestes, lui crie quelque chose. Trop de bruit, de circulation, de monstres mécaniques. Il s'affole à la fois pour lui et pour cette étrange créature immobile de l'autre côté. Il tente de se rappeler les statistiques : combien de temps peut-on rester au bord d'une autoroute avant de se faire faucher ? Ne se souvient pas, secoue la tête, pourquoi pense-t-il à des chiffres en un pareil moment ? Tente de se calmer. La regarde plus attentivement.
Il la trouve jolie. Très jolie. Etrange avec sa drôle de couleur de cheveux, mais de la classe, oui beaucoup. Pourquoi sourit-elle d'un air si calme ? C'est à lui qu'elle sourit.
Il lui crie : "que faites-vous là ?". Mais elle reste impassible, souriante, rayonnante.
Il réfléchit.
Et subitement se lance.
Elle pousse un cri.
C'est de la folie.
Serait-il encore plus fou qu'elle ?
Des pneus crissent, des conducteurs hurlent, de la poussière se soulève, elle ne voit plus trop, où est-il ?
Il réapparaît enfin, étonnamment calme, il est désormais en face d'elle. Le flux de la route a repris son cours normal et effréné.
Ils se regardent. Lui aussi sourit, maintenant. Il a compris. C'est l'évidence même. Elle, elle constate que ses yeux à lui sont bleus aussi, d'un bleu plus clair et limpide que les siens. Elle rit !
Il l'observe de la tête aux pieds. Trouve que cette portion de mollet découverte est ce qu'il y a de plus érotique au monde. Ose avancer ses mains, lui encadrer son doux visage, tremble un peu. Délicatement, approche son visage du sien. Elle se laisse faire, au comble du bonheur. Ils s'embrassent, doucement, tendrement, longtemps. Goûtent leurs saveurs respectives.
Il lui caresse les cheveux, s'émerveille de leur bleu qui sied tant à sa peau transparente, explore sa nuque délicate, dénoue l'écharpe qui à terre forme un serpent blanc dans l'herbe verte. Il l'embrasse toujours, déboutonne le lourd manteau qui finit par rejoindre l'écharpe. Tu n'auras pas froid, songe-t-il si fort qu'elle l'entend, confiante.
Il l'assied dans l'herbe, sous la rambarde.
Les voitures ne cessent d'emporter avec elles un temps qui n'est pas le leur, mais créent dans leur course des rafales de vent qu'ils s'approprient, qui participent à leur folie, font battre leurs cœurs plus vite, arrachent leurs vêtements de terre. L'écharpe s'envole un peu plus loin.
Elle n'a pas froid, il avait raison. Lui non plus.
Tout simplement, ils s'aiment.
Lui inspiré par le désir né de la chair d'un mollet enfantin, elle par sa foi dans le bonheur si bien récompensée.

Puis, de l'autre côté, sur l'autre voie, dans un immense fracas est fauchée la voiture en panne.
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Publié dans Clara

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A
on accepte ce cadeau avec délice
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C
C'est un texte que j'ai écrit il y a longtemps. Un petit cadeau pour vous, qui s'accorde avec le soleil d'hiver !
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