Boléro

Publié le par Clara

Pendant un temps, le site Internet de Télérama proposait des ateliers d'écriture. C'était drôlement bien, un peu le même système qu'ici. C'était un peu toujours les mêmes gens qui participaient, on pouvait commenter, et ça faisait pas mal progresser. J'ai aussi participé à un "vrai" atelier d'écriture, et c'était très chouette aussi, je vous en reparlerai.
Donc là, c'était sur Télérama, ils proposaient en incipit le début d'un roman déjà existant, il fallait continuer, avec une contrainte de je ne sais plus combien de signes. L'incipit est en italique, la suite, c'est moi ! Après recherches, j'avais découvert que Roslyn Taber était le nom du personnage que jouait Marilyn Monroe dans les Désaxés.
Et puis bon j'ai écrit ça sur l'air du boléro de Ravel...





J'avais découvert cet hôtel par hasard, un jour de pluie, en automne. Il paraissait pouvoir abriter les bonheurs les plus insensés, protéger un peu de la vie ordinaire. Tout à l'heure j'y suis entrée seule, prétendant m'appeler Roslyn Taber sans que la femme à l'accueil parût surprise. Je suis montée jusqu'à la chambre 11. J'ai ouvert la fenêtre, pris une douche, bu un verre d'eau et suis ressortie en remarquant le piano dans le hall d'entrée, avec un énorme bouquet de roses posé dessus.
J’ai gardé cette image en tête, les roses et le piano, tout en me dirigeant vers l’escalier qui mène à la salle de cocktail. J’ai souri, aussi. Tout ici me permettait d’abandonner mon quotidien, de me couler dans la peau de Marilyn Monroe, qui elle-même se prenait pour Roslyn Taber, dans les Désaxés, ce drame des années 50. Je suis la plus petite des poupées russes, bien protégée par mes multiples peaux emboîtées l’une dans l’autre. Je peux, ici, imaginer ma vie au rythme du Boléro de Ravel, que je joue dans ma tête.
Ici, je suis Roslyn Taber, et je vais chercher mon Gay Langland, en bas. Les clarinettes m’assurent que la vie est un roman. Je pénètre dans la salle aux merveilles : des lustres, au plafond, répandant une lueur tamisée, des tables rondes aux nappes impeccablement rouges, un bar en acajou aux verres étincelants de promesses d’ivresse, et surtout, surtout, le piano, magnifique, auréolé de mélancolie. La mélodie enfle dans ma tête, je respire un peu plus fort et attends quelques instants avant d’avancer. Car il y a là-bas, assis au bar, un homme. Et cet homme, au lieu de boire son whisky, me boit du regard. Mon cœur s’emballe. Que faire ? M’asseoir, bien sûr ! Le plus simplement du monde, avec l’assurance des grandes. Les notes en trois temps du boléro se rapprochent, se bousculent, avec une régularité de métronome. Pourquoi sont-elles si fortes, si violentes, et si indifférentes, au bout du compte ? Monocordes, insensibles, inexorables. Marilyn, c’était donc ça, ta vie ? De la passion, certes, mais plombée par l’indifférence du destin qui progresse, avec force, jusqu’à son dénouement fatal ?… L’homme approche, je passe ma langue pour faire briller mes lèvres, mais déjà le boléro a empli mon âme entière. L’homme est beau. Je suis Roslyn Taber, et je fais libérer des chevaux… qui martèlent leurs sabots dans ma tête, guidés par un chef d’orchestre maniaque déguisé en cow-boy sadique. L’homme s’approche, s’assied à ma table. Je lui souris, malgré le vacarme dans ma caboche. Tout ira bien. Mais l’homme parle. Oui, il parle, à moins que ce ne soient les trompettes dissonantes aux accents de malheur. Et l’explosion se produit, furieuse, sourde et retentissante à la fois. Vais-je mourir ? Je préférerais. J’imagine le vase se fracasser contre le sol, près du piano noir. Les roses gisant sur le sol rouge, l’eau imbiber la moquette, abandonnant ce cri, dans une trace humide et foncée, telle une tache de sang sous un corps fracassé. Il faut que je meure, plutôt que de supporter ça, la marche de ces tambours cruels et puissants, qui progressent, progressent, hurlent, hurlent !…
Puis, le silence. Je ne suis pas morte, hélas. Ses paroles flottent entre lui et moi. Je croyais être une autre, une de ces femmes qui pouvait, à tout moment, le cœur en flammes, hurler quelque chose comme « allez-vous en, menteurs, meurtriers ! » à des hommes cruels. Mais moi je réponds : non, voyez-vous, je ne baise pas, moi.
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Publié dans Clara

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C
Ah, vous êtes là, ça fait drôlement plaisir. Merci pour vos jolis compliments... Cela fait un petit moment que je me rends compte que mes textes fonctionnent beaucoup mieux quand j'y mets de la distance. A l'époque où j'ai écrit le récit de ma naissance, par exemple, je ne l'avais pas encore compris, du coup ça tombe un peu à plat, voire ça met mal à l'aise (mais bon cette fois-là je l'assume, ce texte sur la naissance, même s'il est très moyen, parce que c'est quand même très inventé).Et puis surtout, ce qui est drôle, c'est que c'est dans les textes où je mets de la distance, genre le boléro, que finalement j'en dis le plus...
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L
c'est puissant, Clara, ça roule et ça remue! <br /> L'idée est géniale, et, comme dit m, ça fonctionne très bien.<br /> Tu es une vraie artiste.
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M
C'est vrai qu'ici la superposition  fonctionne bien, et qu'elle entraîne aussi la période. Et la manière dont s'avancent les corps, et ce qui en advient. Et comment cette "matière" entraîne les sentiments et le fil de l'histoire. C'est aussi l'histoire de la littérature - l'irruption de cette matière dans la vie -, et comment elle se conjugue avec elle... et ce qui en advient. La traiter sous forme de musique - rendre la partition muette - tout en l'effectuant dans la prose fait perçevoir de manière très "sensible" ce genre de devenirs.Merci Clara
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