Noyade
Doumé était resté un moment chez Violette, après qu’il l’eût raccompagnée ce soir-là, sanglotante.
Il leur était encore difficile de regarder en face la lumière trop crue de la vérité. Ils fuyaient leurs regards respectifs. Violette avait encore des larmes sur les joues lorsqu’il l’avait bordée, dans son petit lit de métal blanc. L’épais maquillage avait coulé jusque dans son cou. Elle avait fermé les yeux aussitôt. Doumé resta un peu, goûtant l’atmosphère de cet endroit, là où vivait Violette. Voilà, pensa-t-il alors, lorsque je tombe amoureux d'une fille, il faut non seulement qu'elle soit dérangée, mais en plus qu'elle soit fille de pute. Et qui sait ? Peut-être une criminelle...
Amoureux ? C'était la première fois qu'il osait le penser... Oui, il était plus qu’attiré par cette fille. Il avait vécu jusque-là avec Muriel, parce qu'elle représentait tout ce qui le fascinait, et ce qu'il eût aimé atteindre : le monde protégé des fortunés. Mais c'était Violette qui l'émouvait. Une simple fleuriste, fille de pêcheur... Et fille de pute.
Peut-être qu’il serait temps que j'accepte ce milieu, pensa-t-il...
Il entendait la respiration irrégulière de Violette, entrecoupée de brefs sanglots. Il alla poser un baiser sur son front, et s’éclipsa en silence.
Une fois chez lui, il s’écroula sur son lit et dormit d’un sommeil de plomb.
Il se réveilla le lendemain vers midi. Vêtu seulement d’un caleçon, il prit le temps de penser à Violette, les yeux dans le vague, assis sur son futon, sans regarder les clichés qu'il avait pris d'elle. Violette telle qu’elle était, et non telle qu’elle apparaissait. Non pas une jeune femme belle, saine et forte, mais un oiseau écorché qui tentait de cacher sa détresse derrière une audace qui, il le réalisait alors, avait dû lui coûter beaucoup d’efforts. Et lui, que cachait-il ? Ainsi, presque nu, sans ses vêtements noirs, il se devait à lui-même. Il ne pouvait cacher plus longtemps sa propre vérité. Il devait avoir le courage de Violette, celui d’accepter d’où il venait, et qui définissait une bonne partie de ce qu’il était réellement.
Il se leva, chercha un moment son portable, qu’il trouva finalement dans la poche de son jean, puis composa un numéro qu’il savait encore par cœur. Il s’en étonna. Une voix familière et réconfortante, à l’accent du nord, répondit, et au bout de quelques échanges, Doumé proposa :
– Dis, papa, ça te dirait de venir prendre des vacances avec maman, à Marseille… Chez moi ?
Il tremblait un peu lorsqu’il s’habilla. En revêtant une chemise noire, il se dit qu’il devrait en acheter de plus colorées. Puis il sortit avec son Leica, dans un état d’esprit rare.
Mais il lui arrivait encore de rechuter. On ne se dévoile pas à soi-même aussi aisément. Il avait parfois encore du mal à supporter sa vérité, et pour en oublier le poids, il retrouvait son errance de nuit sur la Canebière, et dans ses alentours.
Ce fut ce qui arriva deux jours après la révélation de la rue Curiol. À minuit, il se trouvait cette fois au bord de l'eau du Vieux-Port. Il était tenté, plus encore que les autres fois, de s'y laisser tomber. Il jetait parfois un regard désespéré vers la Bonne Mère toute éclairée là-haut, songeant aux maquettes de bateau pendues à du fil de pêche, dans la basilique. Notre-Dame protégeait les marins. Eût-elle protégé les photographes, s'ils étaient près de se noyer ?
Son reflet dans l'eau lui déplaisait. Celui de la lune, à ses côtés, brillait comme une insulte. Elle semblait patiemment attendre son naufrage imminent.
L'image de Violette dansait dans son âme, la meurtrissant davantage. Instinctivement, il regarda le bracelet de sa montre à son poignet, et lut à voix haute :
– Minuit cinq.
À minuit six, il perdit l'équilibre. Il jeta son bras en arrière et se raccrocha à celui qui l'avait violemment poussé en avant.
– Mais qu'est-ce que ...
L'homme derrière lui se débattit, mordit la main droite de Doumé qui poussa un cri de chat blessé, avant de basculer dans l'eau froide, non sans se racler le dos contre le bord du quai. Accusant le choc du changement brutal de température, il but involontairement une goulée d'eau saumâtre avant de refaire surface, pour une seconde. Car la seconde suivante, une main plaquée sur sa tête la lui enfonça dans l'eau, avec une poigne de fer. Doumé s'agita de longs instants, une éternité sans doute. L'eau sale s'insinuait dans tous ses orifices. La panique et l'horreur firent place à un sentiment de bête résignation : il allait mourir.
Mais, alors que tout son corps s'abandonnait déjà, la main disparut. Deux autres l'attrapèrent sous les bras, avant de le remonter péniblement. Étendu sur le sol du quai des Belges, il perçut des lèvres sur les siennes, qui tentaient un bouche-à-bouche, une pression sur sa poitrine, et des phrases :
– P'tain, j'ai pas pu le rattraper, ce salaud, et j'ai même pas pu voir sa tête !
– Bon çui-là, ça a l'air d'aller, il va s'en sortir.
– T'imagine, ce mec-là, quand même, il a bien failli se noyer.
Cette dernière phrase tournoya longtemps dans l'esprit de Doumé, avant qu'il réalisât : Merde, on a voulu me noyer !
Il était minuit douze, lorsqu’on le sortit de l’eau. Il était important de le mentionner, car, à ce moment précis, il sembla aux sauveteurs que brillât la fin d’un sortilège. Ils ne purent jamais expliquer davantage cette impression.
Il leur était encore difficile de regarder en face la lumière trop crue de la vérité. Ils fuyaient leurs regards respectifs. Violette avait encore des larmes sur les joues lorsqu’il l’avait bordée, dans son petit lit de métal blanc. L’épais maquillage avait coulé jusque dans son cou. Elle avait fermé les yeux aussitôt. Doumé resta un peu, goûtant l’atmosphère de cet endroit, là où vivait Violette. Voilà, pensa-t-il alors, lorsque je tombe amoureux d'une fille, il faut non seulement qu'elle soit dérangée, mais en plus qu'elle soit fille de pute. Et qui sait ? Peut-être une criminelle...
Amoureux ? C'était la première fois qu'il osait le penser... Oui, il était plus qu’attiré par cette fille. Il avait vécu jusque-là avec Muriel, parce qu'elle représentait tout ce qui le fascinait, et ce qu'il eût aimé atteindre : le monde protégé des fortunés. Mais c'était Violette qui l'émouvait. Une simple fleuriste, fille de pêcheur... Et fille de pute.
Peut-être qu’il serait temps que j'accepte ce milieu, pensa-t-il...
Il entendait la respiration irrégulière de Violette, entrecoupée de brefs sanglots. Il alla poser un baiser sur son front, et s’éclipsa en silence.
Une fois chez lui, il s’écroula sur son lit et dormit d’un sommeil de plomb.
Il se réveilla le lendemain vers midi. Vêtu seulement d’un caleçon, il prit le temps de penser à Violette, les yeux dans le vague, assis sur son futon, sans regarder les clichés qu'il avait pris d'elle. Violette telle qu’elle était, et non telle qu’elle apparaissait. Non pas une jeune femme belle, saine et forte, mais un oiseau écorché qui tentait de cacher sa détresse derrière une audace qui, il le réalisait alors, avait dû lui coûter beaucoup d’efforts. Et lui, que cachait-il ? Ainsi, presque nu, sans ses vêtements noirs, il se devait à lui-même. Il ne pouvait cacher plus longtemps sa propre vérité. Il devait avoir le courage de Violette, celui d’accepter d’où il venait, et qui définissait une bonne partie de ce qu’il était réellement.
Il se leva, chercha un moment son portable, qu’il trouva finalement dans la poche de son jean, puis composa un numéro qu’il savait encore par cœur. Il s’en étonna. Une voix familière et réconfortante, à l’accent du nord, répondit, et au bout de quelques échanges, Doumé proposa :
– Dis, papa, ça te dirait de venir prendre des vacances avec maman, à Marseille… Chez moi ?
Il tremblait un peu lorsqu’il s’habilla. En revêtant une chemise noire, il se dit qu’il devrait en acheter de plus colorées. Puis il sortit avec son Leica, dans un état d’esprit rare.
Mais il lui arrivait encore de rechuter. On ne se dévoile pas à soi-même aussi aisément. Il avait parfois encore du mal à supporter sa vérité, et pour en oublier le poids, il retrouvait son errance de nuit sur la Canebière, et dans ses alentours.
Ce fut ce qui arriva deux jours après la révélation de la rue Curiol. À minuit, il se trouvait cette fois au bord de l'eau du Vieux-Port. Il était tenté, plus encore que les autres fois, de s'y laisser tomber. Il jetait parfois un regard désespéré vers la Bonne Mère toute éclairée là-haut, songeant aux maquettes de bateau pendues à du fil de pêche, dans la basilique. Notre-Dame protégeait les marins. Eût-elle protégé les photographes, s'ils étaient près de se noyer ?
Son reflet dans l'eau lui déplaisait. Celui de la lune, à ses côtés, brillait comme une insulte. Elle semblait patiemment attendre son naufrage imminent.
L'image de Violette dansait dans son âme, la meurtrissant davantage. Instinctivement, il regarda le bracelet de sa montre à son poignet, et lut à voix haute :
– Minuit cinq.
À minuit six, il perdit l'équilibre. Il jeta son bras en arrière et se raccrocha à celui qui l'avait violemment poussé en avant.
– Mais qu'est-ce que ...
L'homme derrière lui se débattit, mordit la main droite de Doumé qui poussa un cri de chat blessé, avant de basculer dans l'eau froide, non sans se racler le dos contre le bord du quai. Accusant le choc du changement brutal de température, il but involontairement une goulée d'eau saumâtre avant de refaire surface, pour une seconde. Car la seconde suivante, une main plaquée sur sa tête la lui enfonça dans l'eau, avec une poigne de fer. Doumé s'agita de longs instants, une éternité sans doute. L'eau sale s'insinuait dans tous ses orifices. La panique et l'horreur firent place à un sentiment de bête résignation : il allait mourir.
Mais, alors que tout son corps s'abandonnait déjà, la main disparut. Deux autres l'attrapèrent sous les bras, avant de le remonter péniblement. Étendu sur le sol du quai des Belges, il perçut des lèvres sur les siennes, qui tentaient un bouche-à-bouche, une pression sur sa poitrine, et des phrases :
– P'tain, j'ai pas pu le rattraper, ce salaud, et j'ai même pas pu voir sa tête !
– Bon çui-là, ça a l'air d'aller, il va s'en sortir.
– T'imagine, ce mec-là, quand même, il a bien failli se noyer.
Cette dernière phrase tournoya longtemps dans l'esprit de Doumé, avant qu'il réalisât : Merde, on a voulu me noyer !
Il était minuit douze, lorsqu’on le sortit de l’eau. Il était important de le mentionner, car, à ce moment précis, il sembla aux sauveteurs que brillât la fin d’un sortilège. Ils ne purent jamais expliquer davantage cette impression.
Publicité