Violette - fin ?

Publié le par Clara

Il regardait le porte-conteneurs au nom de musicien s'enfoncer davantage dans l'eau, à mesure qu'on le chargeait. Les dockers enfournaient les caisses multicolores dans la gueule du Bizet, qui béait sur le quai. Entre grues et portiques à palettes, des chariots élévateurs jaunes roulaient comme des fourmis vers leur reine, aux cris des petits hommes agités.
Lui, il était immobile, spectateur des mouvements devant lui, adossé au pneu d'un chariot-cavalier, son sac de sport posé à ses pieds. Il fumait avec hargne, les sourcils froncés. Il serait bientôt en Afrique, puis dans d'autres pays, il ne savait plus lesquels. Il s'en moquait. Ce qui comptait, c'était son retour à Marseille, qu'il appelait de ses vœux plus que n'importe quoi d'autre. Peut-être allait-il compter les jours, dans son impatience.
Il n'avait pas eu le temps d'accomplir sa mission.

Pour la mener à bien, il n'avait pas passé le début de son escale marseillaise chez sa copine. Il avait dormi à l'hôtel le temps qu'il avait fallu.
Tout ça, c'était la faute d'Internet. À chaque escale dans un pays étranger, il voulait s'amuser, et il en profitait bien, avec les belles filles locales. À ce vice s'en ajoutait un autre. Dans chaque ville, il repérait au plus vite un cybercafé, d'abord pour lire et envoyer des messages, mais surtout pour se délecter de sites érotiques. Une fois, il était tombé sur un site décevant, car dépourvu de photos. Mais il finit par se prendre au jeu de l'imagination. Lire ces petites histoires était bien plaisant, au bout du compte, et assez efficace, car elles recelaient des trésors d'originalité qu'on ne trouvait pas sur les autres sites. Celui-là s'appelait reverotic.com. Très vite, il aima les histoires d'une auteure qui s'était donné comme pseudonyme : Lilas. Il s'en sentait proche, sans savoir pourquoi. Sans doute parce que ça se passait à Marseille. Il devint de plus en plus évident, au fil des histoires, que le décor était celui du Panier.
Puis, il ressentit comme un malaise, de plus en plus prégnant au fil des historiettes de Lilas. Il reconnaissait chacun des protagonistes, car tous étaient des figures bien visibles, au Panier. Seules les héroïnes, à chaque fois différentes, lui étaient encore inconnues. Mais elles portaient presque toutes un prénom de fleur, allant de Rose à Iris, en passant par Capucine. D'indices en indices, il parvint à la conclusion flagrante et inéluctable : Lilas était Violette.
Il en fut abasourdi. Comment la jeune fille qu'il avait connu quelques mois auparavant, qui lui faisait l'amour mollement, et sans grand talent, pouvait-elle imaginer des situations pareilles ? Peut-être les vivait-elle, au fond ? Dans tous les cas, elle parlait de personnes qui avait éveillé sa libido, bien mieux qu'il ne l'avait jamais fait. Depuis cette révélation, la rage ne l'avait plus quittée.
Il se souvenait en particulier de ce moment passé avec Violette. Ils étaient à la terrasse d'un café de la place Estienne d'Orves, un été. Elle était vêtue légèrement, et le soleil la sublimait, rendant tous les pores de sa peau plus vivants. Elle était furieusement belle. Elle avait commandé un jus de fruits, que, par pur caprice, elle avait bu à la bouteille au lieu de le verser dans un verre. Lui n'avait pu détacher son regard de la forme de ses lèvres autour du goulot. Cette image allait le hanter longtemps, accompagnée de cette désagréable impression de frustration. Car, tout émoustillé, il avait passé sa main sous sa jupe, qu'elle avait repoussée fermement. Il l'avait titillée tout l'après-midi, sans qu'elle cédât d'un pouce. Elle n'avait tout simplement pas eu envie, pas eu envie de lui, et ça le rendait fou.
Depuis, il ne pouvait voir une de ces bouteilles sans entrer dans une fureur terrible. Il lui fallait détourner cette frustration incontrôlable.

Il jeta à terre son mégot, l’écrasa, puis alluma une autre cigarette. Il se complaisait dans ses souvenirs. Un mois et demie auparavant, par exemple, accoudé au bastingage du porte-conteneurs, il regardait grandir l'antique calanque du Lacydon, et un enthousiasme impatient s'était emparé de lui.
Il s'était installé dans un petit hôtel de Belsunce, et était allé repérer sans plus attendre le héros de la première histoire qu'il avait lue. Le boucher était si beau que sa rage se décupla. Il attendit quelques jours, le temps de se préparer, le temps aussi que la haine pour cet homme s'amplifiât encore. Il espionna les entrées et sorties à la boucherie pendant tout ce temps. Puis il s’y rendit, un jour, à une heure qu’il savait creuse. Il attendit que la femme sortît pour quelques courses.
Le boucher était seul. Il avait entamé une conversation sympathique, parlant de son métier de cuisinier en mer. Puis il avait manifesté la curiosité de voir la cuisine, dans l'arrière-boutique. Le boucher ne s'était pas méfié : il coupait un morceau de veau sur son plan de travail et tournait le dos au cuisinier tout en discutant. Pendant ce temps, lui enfilait une combinaison d'hygiène à usage unique et gants intégrés, qu’il avait récupérée dans la cuisine du porte-conteneurs ; des sur-chaussures et une charlotte sur ses cheveux, qu'il avait auparavant sortis de son grand sac de sport. Lorsque le boucher se retourna, il s'étonna de sa tenue, mais ce fut l'espace d'un instant, car très vite il reçut dans la gorge un coup de poignard mortel.
Il avait opéré avec une fureur surnaturelle. Cela ne dura qu’une dizaine de minutes, durant lesquelles aucun client ne s'était présenté. Pour répondre à son esprit embrumé, il avait entrepris une macabre mise en scène, en ricanant. Il s’occupa particulièrement de ce sexe qui, peut-être, avait touché Violette. Avec une rage froide, il s’était employé à le rendre ridicule, sur la balance Roberval.
Puis il ôta soigneusement sa combinaison, qu'il enfourna dans le sac de sport, avec les armes du crime : poignard et scie. Il lava les parties de sa peau éclaboussées, en prenant soin de ne pas laisser d’empreinte, puis ôta ses sur-chaussures, avant de poser les pieds dans la boutique, derrière le comptoir. Il sortit sans rencontrer personne. Quant au sac, il le lesta avec de gros cailloux, avant de le jeter dans l'eau complice d'une calanque entre Envaux et Cassis.
Il laissa s'écouler quelques jours, durant lesquels il resta enfermé dans sa petite chambre d'hôtel. Il réfléchissait à la suite. Mais cette fois, il ne lui vint pas d'idée. Alors il décida d'improviser.

Un soir, il suivit le serveur. Il prit le même bus que lui, s'arrêta à la plage du Prado comme lui, et le vit de loin rejoindre une jolie fille. Couché derrière des rochers, il attendit qu'ils eussent fini leurs cochonneries. Mais ils s'endormirent sur la plage, tous les deux. L'idée lui vint alors. Nuire au serveur sans l'éliminer, c'était encore plus vicieux et excitant. Il enfila des gants, et attendit. La chance lui souriait. La fille s’était éveillée, s’était levée et était allée pisser plus loin. Avant qu’elle ne retournât auprès du serveur, il lui avait plaqué la main sur la bouche, l’avait immobilisée, puis étranglée…
Le plus beau dans l'histoire, c'était que le serveur crut que c'était lui qui avait fait le coup !
Il se sentit presque l'âme d'un artiste.

Le dernier récit, ce fut chez Violette qu’il le découvrit, lorsqu'il lui avait rendu visite furtivement, sur son ordinateur, pendant qu’elle était à la boutique de fleurs. Il eut un mal fou à contenir sa fureur : elle l’avait publié la veille. Comment pouvait-elle rêver à de telles choses alors qu’elle l’avait sous la main, lui, chez elle ? Quel affront ! Il se calma lorsqu’il comprit qu’il s’agissait d’une histoire de chats. Violette s’était sans doute amusée en imaginant cette histoire. Il voulut s'amuser à son tour.
 Il se rendit au marché des Capucins, pour y acheter un flacon de piment de Cayenne. Il s'arrangea pour en verser dans la coupelle des chats, en passant, à l'insu de la vieille. Un chat plus affamé que les autres s'y jeta goulûment. La brûlure dans sa gorge et ses entrailles le rendit fou. Il se jeta sur Vestiges, dont on découvrit à l’occasion le cœur fragile.
Là, il pensa que ç'avait été fabuleux. De l'art véritable. Le crime parfait, bien qu'il ne l'eût jamais prémédité. Mais c'était bien ainsi, car la dame aux chats avait sans doute sa part de responsabilité, dans tout ça...
Il se sentit puissant. Un démiurge destructeur, qui rétablissait l'ordre des pulsions de celle qu'il aimait. Elle n'allait plus aimer que lui, s'il éliminait toute autre tentation...

Mais il en restait un.
Celui qu’il haïssait le plus, sans trop savoir pourquoi. Il avait un mauvais pressentiment à propos de celui-là. Violette avait toujours admiré les photographes, et puis… Elle avait beaucoup travaillé, tout le temps où elle l’hébergeait. C’était louche. S’il n’avait pas été préoccupé par toute cette épuration, il l’aurait davantage surveillée, espionnée peut-être. Il aurait sans doute découvert de quoi justifier la haine, pour l’instant irraisonnée, envers ce type…
La tentative d'empoisonnement avait échoué. Il s’était, lors de son voyage précédent, procuré une poudre funeste, achetée chez un sombre marabout. Il s’était dit que ça pourrait toujours servir. En effet, il eut l’occasion d’en verser dans le café que buvait ce garçon en bas de chez lui. Mais cet imbécile ne l’avait pas bu. La tentative de noyade avait échoué aussi. Costaud, celui-là. Ou plutôt chanceux…
Puis, la Compagnie Maritime l'avait appelé pour partir. Il ne pouvait plus rien faire, et ne savait plus comment s'y prendre.

Il jeta à nouveau son mégot à terre pour l'écraser. Il s'avança, sous l'astre rond et brûlant, vers le porte-conteneurs, affichant un sourire tranquille.
Après tout, il avait deux mois en mer pour y réfléchir.
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Publié dans Le roman de Violette

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L
Bon... précy lit la bible, Clara copie en cherchant Michou, m se lance sur les routes avec son tambourin et Ad méprise le tout... C'est de plus en plus compliqué... ou alors c'est un beau tableau pour la bohème..?
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C
Ah ben OK vas-y fais des propositions bohémiennes, copin M !
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M
Mattez les catégories, les copins...
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C
J'te savais d'un autre siècle, Ad, mon teigneux...<br /> (Oui Lolo, je copie lâchement le grand livre du cabanon, mais c'était trop tentant).<br /> Ah, heu, pour ceux qu'auraient pas compris : Montaigne.
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A
ton histoire ne me fait michaux ni froid
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