Thérapie

Publié le par Clara



Voici un autre texte écrit en atelier d'écriture. Je me souviens du nom de l'animatrice de l'atelier ! Cétait Nadia Leclerc. Cette fois-ci, nous étaient données la première et la dernière phrase....


On s'endort un point c'est tout. Le sommeil dégringole, et c'est tant mieux. Juste envie d'une félicité d'enfant, bien-être de petit garçon qui s'abandonne. Tout simplement. On est comme ça. Dormir.
On veut tout oublier. Ne plus penser à cette pénible journée dont on ne leur a rien dit. Ca les énerve. Elles veulent parler relater commenter parler. Nous écouter aussi. Nous entendre ? Pas toujours. Ca fait mal. Mal. Elles ne le savent pas. Ce sont elles qui ont mal. Si elles savaient…
Elles paradent autour du lit, brossent leurs cheveux, étalent une crème sur leur peau, exhibent leur corps. Ostensiblement. Cheveux peau corps. Un peu tristement. On ne les regarde plus. On ne les remarque plus, elles disent. Elles pleurent un peu. Pourtant…
Elles ne peuvent pas deviner. On leur cache si bien ces choses-là. Ah, leur parfum ! Comme il nous parle ! Ou ce courant d'air… Un geste gracieux. Il nous rassure ou nous surprend.
Mais non. Tout oublier. Le goût de leurs lèvres, la texture de leurs rouges. La soie de leurs cheveux. Le grain de leur peau. La pose de leur corps. Lèvres cheveux peau corps. Peau corps. Cheveux peau corps. Peau.
Juste sentir qu'elles sont là, pour mieux dormir.
On veut oublier la banalité de la vie. On s'ennuie au fond.
On veut les oublier, elles. Elles nous nuisent au fond.
On veut dormir sombrer atteindre le fond.
Un point c'est tout.
Elles c'est le contraire. Surtout ne rien oublier. Se souvenir de ce moment, il y a trois ans, mais si, c'était tellement unique, rappelle-toi. Surtout ne pas s'endormir. Que va-t-on faire demain ? Qu'a-t-on fait aujourd'hui ? N'oublions pas ce rendez-vous la semaine prochaine, dis, tu t'en souvenais j'espère. Aujourd'hui il a fait moche, non ? Ah tiens j'ai vu ton pote, là, comment il s'appelle déjà ? Hier avant-hier aujourd'hui demain. Mais arrêtez de bouger, par pitié, elles bougent, bougent tout le temps, dans le temps et l'espace. On est fatigués.
On veut tout oublier.
Qu'a-t-on fait aujourd'hui ? Aujourd'hui, 18h00 ?
Jamais elles ne le sauront. On voudrait nous-mêmes l'oublier. Mais ça nous est vital. Si elles savaient… On veut les oublier. Elles penseraient qu'on a un rendez-vous galant, qu'on les trompe, qu'on ne veut plus les voir. Oui, on ne veut plus les voir. Parce qu'on ne voit qu'elles. Pourquoi se font-elles si belles ? On voudrait tant ne pas les voir, moins y penser.
Aujourd'hui, 18h00. On est tous là, sur des chaises en plastique, dans la grande salle. On retient un cri : on veut les oublier ! Elles ne sont pas là, elles, elles ignorent qu'on est là. On a honte. Pourvu qu'elles ne sachent jamais. Elles qui  nous balancent des "je t'aime", tellement. Nous on ne dit rien. On se réunit là, une fois par semaine, comme aujourd'hui, 18h00. Et on se concentre pour les oublier. On est tous malades. Oublier qu'on ne les oubliera jamais. Nos visages hurlent de dépendance, parfois d'overdose. Elles ne sont pas là. Mais elles sont inscrites dans nos chairs, si profond. C'est pour ça qu'on est là. Essayer de parler, pour une fois. Décrire la souffrance. Expliquer ce qui nous ronge, ce qu'elles prennent pour de l'indifférence. Parce qu'on ne dit rien. Parce qu'on leur tourne le dos. Parce qu'on s'endort un point c'est tout. Parce qu'on fait tout pour oublier, elles nous en veulent. Elles nous engueulent. Parfois nous quittent. Alors on vient plus souvent, le visage plus émacié encore. On se regarde, on essaie d'en parler entre nous, mais on baisse les yeux. On a honte. Le petit docteur essaie de nous faire parler. Il dit que ça nous fera du bien, que c'est pour ça qu'on vient, comme aujourd'hui, 18h00. Pour en parler. Il paraît que c'est comme ça qu'on arrive à oublier.
Elles se décident finalement à se mettre au lit. Elles évitent, en signe de représailles, de se coller à nous. Leur chair tendre et chaude, si proche ! Leur ventre, leurs seins ! Leur absence nous brûle. On dort déjà, pour oublier, mais on se consume, doucement. Elles nous punissent, s'éloignent, se plaignent d'être si malheureuses, incomprises, niées. Seul leur contact panserait nos plaies à vif, bientôt purulentes. Finalement elles dorment mieux que nous.
Oublier notre vie déprimante.
Oublier aujourd'hui, 18h00.
Les oublier, elles, surtout.
Oublier qu'on les aime à en crever.
Oublier, dormir, sombrer, un point c'est tout. Passer la nuit. Noir si froid. Elles si loin. Mais il y a le matin. Au matin on se souvient. De tout, par vagues plus fortes, plus abrasives. Ca brûle un corps blessé. On les sent penchées au-dessus de nous, l'air inquisiteur, accusateur, quoi, on dort encore ? Leurs cheveux nous frôlent, leur parfum aussi. On se rappelle qu'elles sont si belles, qu'elles sentent si bon, qu'on les aime à en crever, nom de Dieu, oui, à en crever. On se rappelle notre corps calciné. Impossible de bouger. Juste les paupières. Ouvertes doucement. Elles nous observent et prennent un air surpris. Mais elles secouent bien vite leur adorable tête avant de vaquer à leurs occupations, sans plus se soucier de nous, de notre corps qui se décompose. Elles ont dû croire que c'était la lumière du soleil qui mettait des larmes dans nos yeux.
Publicité

Publié dans Clara

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Merci Galinette. Je me souviens que le texte était venu presque tout seul, ces deux phrases m'avaient beaucoup inspirée, ensuite oui boulot de "lissage". Les textes courts, je ne les travaille presque jamais dans l'effort (un texte avec une histoire longue et compliquée, si, c'est inévitable). D'où le bonheur d'écrire du court (et donc d'écrire sur le blog, aussi).
Répondre
G
il m'a scotché ce texte... quel boulot!!! Bravissimo
Répondre
C
Oui si tu as l'occasion fais-en, mais il faut bien tomber. J'avais retenté l'expérience au Cup of Tea, au Panier, l'endroit était beaucoup plus inspirant, mais l'animatrice avait beaucoup moins de charisme et les consignes m'inspiraient moins.
Répondre
A
exercice difficile, j'aurais bien voulu faire les ateliers d'écriture.
Répondre