Un jour de semaine comme un autre
Voici encore un texte écrit en atelier d'écriture. Je ne me souviens plus bien de la consigne, il fallait décrire un jour de semaine comme un autre, c'est tout ce dont je me rappelle...
C'est ce qu'on appelle une cité. Une de ces cités craintes par les autres mais dont ceux qui y vivent s'accommodent. Pas le luxe, non, mais un esprit de communauté. Cosmopolite. L'ascenseur qui mène à son septième étage : souvent en panne. Les couloirs : des murs aux peintures défraîchies, des tags intéressants, parfois. Il s'était souvent demandé si ces numéros de téléphone étaient vrais. Ceux accompagnés de messages salaces. Jamais il n'avait essayé. Il aimait les lire, c'est tout. Il aimait son immeuble, sa cité. Il se dit ça, là, dans son petit appartement, à sa fenêtre. Au soleil. Au-dessus, ce sont des Comoriens. En bas, des français, des "vrais". Sympathiques, tous. Non vraiment, une cité bien, vivante. Des petits jeunes un peu trop ardents peut-être, mais sympathiques, rien à redire. La vie, partout. Les gamins qui courent et hurlent, les mères qui crient, les pères qui poussent des coups de gueule. Il les entend, ça le rassure. Mais il y a aussi cette fantastique cuisine issue de tous les coins du monde, surtout les tajines. Son enfance au Maroc… Les épices, la semoule, les légumes… Certains brûlent des encens, d'autres fument cigares, cigarettes ou narguilé, d’autres encore se parfument beaucoup, ou ne sentent que le savon, ou même la transpiration, et il y a les animaux aussi, les chiens, les chats, leur pisse, leur poil mouillé…. Tout ça. Toutes ces fragrances. Partout.
Il ne la sent plus, l'odeur. Il vient d'en avoir la confirmation au téléphone. C'est drôle, il le savait pourtant, depuis quelques temps, qu'il sentait de moins en moins. Mais on le lui a dit, comme s'il fallait qu'il en soit sûr. C'est une maladie rare, paraît-il, voilà, il a perdu le sens de l'odorat.
Il offre son visage au soleil, les yeux fermés. La caresse de l'astre réchauffe à en pleurer. Il sait qu'il y a quelques arbres, en face, il joue à les imaginer, comme s'il était aveugle. C'est drôle ce jeu. Il sent une brise légère et il voit dans sa tête les feuilles se déplaçant gracieusement, les branches se tordre un peu. En bas une fille retiendrait sa jupe fluide et courte un peu trop tard. Des enfants joueraient les cheveux mouvants. Soleil et brise. Cela ressemble au bonheur.
Une petite jeune fille vend des fruits et légumes, sur la petite place au creux des quatre grandes tours. Elle, ses fruits, ses légumes, sont des touches de couleur d'une gaieté infinie au milieu du bitume. Elle est si jolie, le teint si frais; ses lèvres vermeilles ont le goût, sans doute, de cerise écrasée. De longs cheveux noirs et frisés. Taille fine. Elle est heureuse entourée de son oasis de couleurs et de senteurs fraîches, elle se sait privilégiée. Elle se sait observée, aussi. Elle l'accepte. Elle s'aime en rayon de soleil. Tout autour, des hommes accoudés à leur fenêtre absorbent un peu de sa lumière. Elle aime leur faire du bien. C'est pas toujours facile pour tout le monde. Il faut s'entraider. Elle, elle distribue sa lumière, son parfum, ses tomates ou ses aubergines.
Il ne sent plus rien. Il a fermé les yeux pour voir si ce serait pire. Pas sûr. Il se sent seul. Il se sait seul. Personne ne le voit d'ici. Il ouvre les yeux. Il ne voit personne. Beaucoup lui envient sa vue sur les collines, et loin derrière, un bout de mer. Lui aurait préféré une vue sur la petite place, toujours grouillante de vie. Personne n'a entendu le coup de fil qu'il a reçu. Personne ne l'a vu reposer le combiné doucement. Avant il avait eu le réflexe de le porter à ses narines, comme il le fait depuis quelques temps avec tous les objets, tous sans exception. Pour voir. Pour voir s'il les sent. Mais rien n'a d'odeur, décidément. Non, on vient de lui dire : c'est lui qui n'a plus d'odorat. Il ne sent rien. Il ne sent rien dans son cœur. Devrait-il pleurer ?
La jeune fille sourit. Elle vient de voir celui qui fait battre son cœur. Il lui a fait un clin d'œil ! Quel bonheur. Cette fois elle a trouvé le sien de rayon de soleil. C'est lui, il est beau et fort, et gentil surtout. Il vient de rentrer dans son immeuble mais elle garde son image, son regard dans le cœur. Elle est heureuse. Oui c'est ça le bonheur. Elle attrape une tomate bien brillante, hume son odeur avec gourmandise avant de la croquer à belles dents.
Il se souvient d'un article là-dessus, sur les gens qui perdent le sens de l'odorat. Ces gens-là, progressivement, à force de ne plus les sentir, perdaient le goût de tous les aliments. Ils finissaient par ne plus manger, plus rien. Ils maigrissaient, dépérissaient. Perdaient le goût de la vie. Beaucoup finissaient par se supprimer.
Morts, qu'est-ce que cela changeait ?
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