Suite guyanaise
Allez, dernier extrait de mon vieux carnet de voyage. Ici je n'y parle que de moi, ne cite personne, donc cela ne devrait déranger personne !
Envie de partager ces anciennes interrogations avec vous aujourd'hui.
Jeudi 16 septembre 1999
Aujourd’hui, l’inspecteur et une conseillère pédagogique sont descendus à Saint-Georges. Ce sont deux métros. Cela me surprend, d’ailleurs, cette si faible proportion de locaux dans l’enseignement. Cela me dérange un peu. Je me rappelle souvent cette réflexion que m’avait faite une collègue (pied-noir) de mon école à Marseille : « tu vas continuer l’œuvre des colonialistes ! ». Mes élèves étant tous non-francophones, cette idée dérangeante m’effleure souvent. J’ai peur de leur ôter de leur culture première, en les obligeant à parler français. Je me reprends souvent, d’ailleurs, car parfois je m’emporte : « non, on ne dit pas « casa », mais « maison » ! », je rajoute après coup : « oui, on peut aussi dire « casa », mais en français, c’est « maison » ». Je me rassure en me disant qu’en fait c’est une richesse supplémentaire que je leur offre. Une chance, aussi, pour justement, leur permettre un jour de devenir enseignant à leur tour. Je pense aussi qu’en comparaison avec les pays voisins, le Suriname et le Brésil, si pauvres, la Guyane a une chance extraordinaire d’être un DOM français. Mais quand je vois les Indiens paumés, désœuvrés, ayant perdu l’habitude de la chasse et de la pêche, et sans doute d’autres coutumes qu’hélas je ne connaîtrai jamais, mais ayant appris à se défoncer à la bière et à attendre la manne de M’sieur Rémi, je me dis qu’il y a là-dedans quelque chose qui cloche profondément.
Fonctionnaire de l’état, n’ai-je pas une part de responsabilité ? Voilà pourquoi je hais la politique : il y a tellement de côtés positifs et tellement de négatifs dans chaque chose que je n’arrive jamais à me positionner. J’ai pris le parti de faire au mieux, à mon petit niveau, sans m’engager au-delà. Aimer et apporter son aide et son soutien aux gens que l’on côtoie, que l’on rencontre, est ma seule politique.
J’aiderai donc ces enfants à ma façon. Je ferai tout pour ne pas leur donner le dégoût de leur langue natale. J’espère qu’ils apprendront le Français tout en continuant à garder leur identité.
L’inspecteur, un barbu et chevelu qui ressemble au père Noël, et la conseillère, sont passés dans chaque classe, pour voir comment ça se passe. D’entrée, je leur ai avoué que je « pataugeais ». Alors la conseillère est venue l’après-midi et on a parlé pendant une heure. Cela m’a bien soulagée, et elle m’a donné de nombreuses pistes. Mais pour elle comme pour l’inspecteur, ma principale « mission » est de les amener à parler français. Je réalise que c’est bien la mission de mon métier : apprendre aux enfants à parler, lire et écrire… Le français. Cela me paraît soudain étrange. C’était évident, pour moi qui adore manipuler les mots, de communiquer cette envie et ce plaisir à mes élèves, et pour cela de leur donner les outils nécessaires (orthographe, grammaire…). C’est ainsi que je percevais mon métier : communiquer mon plaisir.
Là les choses sont toutes différentes. Je dois faire baigner des enfants qui ne l’ont pas choisi dans un bain de langue française. J’ai l’impression, à leur insu, de leur inculquer une chose inconnue.
Je crois que je ne suis pas faite pour la maternelle. Les enfants apprennent de façon inconsciente ce que nous voulons bien leur enseigner. Et si nous nous trompions ? C’est trop grave. J’avais le sentiment, au CE2, qu’ils prenaient ce qu’ils voulaient bien de mon enseignement. Mais à 3 ans, le peut-on ? Et leur culture, à mes enfants de CE2, maghrébine ou malgache ou autre, était déjà bien construite, ou déjà estompée au contraire. Ce que je leur apportais n’était qu’en plus, et cet enrichissement, je le maîtrisais, et j’avais le sentiment qu’il était positif. Là je n’ai rien choisi. Je remplis la mission que m’a donnée l’état. Je ne me sens plus du tout maîtresse et surtout libre dans mon enseignement. Ne suis-je qu’un petit soldat, tout d’un coup ?
Je me pose décidément, comme d’habitude, infiniment trop de questions…
Sur le chemin du retour, j’ai croisé mon premier serpent ! Il n’était pas bien gros mais il m’a quand même fait peur car il paraît que ce ne sont pas les plus gros qui sont les plus dangereux !
Envie de partager ces anciennes interrogations avec vous aujourd'hui.
Jeudi 16 septembre 1999
Aujourd’hui, l’inspecteur et une conseillère pédagogique sont descendus à Saint-Georges. Ce sont deux métros. Cela me surprend, d’ailleurs, cette si faible proportion de locaux dans l’enseignement. Cela me dérange un peu. Je me rappelle souvent cette réflexion que m’avait faite une collègue (pied-noir) de mon école à Marseille : « tu vas continuer l’œuvre des colonialistes ! ». Mes élèves étant tous non-francophones, cette idée dérangeante m’effleure souvent. J’ai peur de leur ôter de leur culture première, en les obligeant à parler français. Je me reprends souvent, d’ailleurs, car parfois je m’emporte : « non, on ne dit pas « casa », mais « maison » ! », je rajoute après coup : « oui, on peut aussi dire « casa », mais en français, c’est « maison » ». Je me rassure en me disant qu’en fait c’est une richesse supplémentaire que je leur offre. Une chance, aussi, pour justement, leur permettre un jour de devenir enseignant à leur tour. Je pense aussi qu’en comparaison avec les pays voisins, le Suriname et le Brésil, si pauvres, la Guyane a une chance extraordinaire d’être un DOM français. Mais quand je vois les Indiens paumés, désœuvrés, ayant perdu l’habitude de la chasse et de la pêche, et sans doute d’autres coutumes qu’hélas je ne connaîtrai jamais, mais ayant appris à se défoncer à la bière et à attendre la manne de M’sieur Rémi, je me dis qu’il y a là-dedans quelque chose qui cloche profondément.
Fonctionnaire de l’état, n’ai-je pas une part de responsabilité ? Voilà pourquoi je hais la politique : il y a tellement de côtés positifs et tellement de négatifs dans chaque chose que je n’arrive jamais à me positionner. J’ai pris le parti de faire au mieux, à mon petit niveau, sans m’engager au-delà. Aimer et apporter son aide et son soutien aux gens que l’on côtoie, que l’on rencontre, est ma seule politique.
J’aiderai donc ces enfants à ma façon. Je ferai tout pour ne pas leur donner le dégoût de leur langue natale. J’espère qu’ils apprendront le Français tout en continuant à garder leur identité.
L’inspecteur, un barbu et chevelu qui ressemble au père Noël, et la conseillère, sont passés dans chaque classe, pour voir comment ça se passe. D’entrée, je leur ai avoué que je « pataugeais ». Alors la conseillère est venue l’après-midi et on a parlé pendant une heure. Cela m’a bien soulagée, et elle m’a donné de nombreuses pistes. Mais pour elle comme pour l’inspecteur, ma principale « mission » est de les amener à parler français. Je réalise que c’est bien la mission de mon métier : apprendre aux enfants à parler, lire et écrire… Le français. Cela me paraît soudain étrange. C’était évident, pour moi qui adore manipuler les mots, de communiquer cette envie et ce plaisir à mes élèves, et pour cela de leur donner les outils nécessaires (orthographe, grammaire…). C’est ainsi que je percevais mon métier : communiquer mon plaisir.
Là les choses sont toutes différentes. Je dois faire baigner des enfants qui ne l’ont pas choisi dans un bain de langue française. J’ai l’impression, à leur insu, de leur inculquer une chose inconnue.
Je crois que je ne suis pas faite pour la maternelle. Les enfants apprennent de façon inconsciente ce que nous voulons bien leur enseigner. Et si nous nous trompions ? C’est trop grave. J’avais le sentiment, au CE2, qu’ils prenaient ce qu’ils voulaient bien de mon enseignement. Mais à 3 ans, le peut-on ? Et leur culture, à mes enfants de CE2, maghrébine ou malgache ou autre, était déjà bien construite, ou déjà estompée au contraire. Ce que je leur apportais n’était qu’en plus, et cet enrichissement, je le maîtrisais, et j’avais le sentiment qu’il était positif. Là je n’ai rien choisi. Je remplis la mission que m’a donnée l’état. Je ne me sens plus du tout maîtresse et surtout libre dans mon enseignement. Ne suis-je qu’un petit soldat, tout d’un coup ?
Je me pose décidément, comme d’habitude, infiniment trop de questions…
Sur le chemin du retour, j’ai croisé mon premier serpent ! Il n’était pas bien gros mais il m’a quand même fait peur car il paraît que ce ne sont pas les plus gros qui sont les plus dangereux !
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