Mélodie
Elle s'appelait Mélodie, avec ie, pas y comme écriraient ces touristes anglais qui pullulaient dans le coin ces temps-ci.
Mélodie, c'était le prénom donné par ses parents, ce qui en soi-même constituait un fait bizarre, bizarre, elle n'avait jamais compris. La musique, c'était étranger pour ces gens-là, ceux qui lui avaient donné la vie, l'éducation, la nourriture, les vêtements et la façon de la nommer. Rien de moins mélodieux que ses vieux. Il suffisait de les regarder, ces deux épaves de la vie, ces deux cruches vides aux yeux éteints, regards perdus où, mais où donc ? Mélodie se le demandait souvent : où voyageaient ces regards qui ne se croisaient jamais ? Cela l'effrayait d'imaginer que, si ça se trouvait, ils ne se tournaient jamais vers eux-mêmes. Elle pressentait quelque chose dans ce goût-là, quelque chose comme ça, un gouffre, un néant, leurs âmes vides et creuses et froides auxquelles ils ne rendaient jamais visite, certainement jamais. Elle imaginait qu'un jour ils oublieraient d'oublier, que peut-être l'un d'eux s'y tournerait quand même. Elle se préparait à entendre leur hurlement d'effroi glacé, cela s'ensuivrait d'une bonne crise cardiaque, ou d'une rupture d'anévrisme, un truc bien net et radical et puis pas de sang, surtout. Elle n'aurait plus qu'à se pencher sur leur cadavre, elle le tâterait du pied pour éprouver l'inanimé, elle s'y pencherait par curiosité, c'est donc ça un mort, ça ressemble au sommeil, c'est drôle, qu'est-ce que c'est drôle. Elle le toucherait du bout du doigt, un peu écoeurée par la texture de la chair molle, étonnée que ce ne fût pas encore froid, et puis elle aurait le réflexe d'essuyer la peau avec un bout de sa robe, pour ne pas y laisser de ses empreintes digitales. Ne rien y laisser d'elle, on ne savait jamais. Un flic en imper serait sans doute intrigué de ne pas lui voir de larmes, il ferait faire une autopsie, et puis il découvrirait la vérité si les médecins légistes disséquaient l'âme vide et creuse et froide, ils la verraient sans doute, elle, toute petite au fond, armée d'un grand sabre aiguisé, vêtue d'une combinaison jaune, le regard brûlant et décidé. Ses gestes seraient cruels et précis, ils lacéreraient les parois de l'âme de ses vieux, cela donnerait de multiples lambeaux qu'elle piétinerait ensuite, et puis peut-être qu'il aurait raison, le flic en imper, de déclarer : c'est toi la coupable.
Pour l'heure, le corps de son père respirait, bien qu'il fût allongé comme dans un cercueil. Par pure méchanceté elle s'imagina lui balançant des pétales de glaïeuls sur le bide, avant que la boîte ne se refermât puis s'enfonceât dans la fosse. Il était étendu sur le canapé en cuir recouvert d'un plaid, parce qu'en été le cuir c'est une horreur absolue, ça colle, ça glisse, c'est pas hygiénique comme dit sa mère. Alors pourquoi t'as acheté un canapé en cuir, sombre idiote ? pensait à chaque fois Mélodie sans le dire, ce qui lui donnait néanmoins un prétexte supplémentaire pour se juger mauvaise fille.
Et puis son père, il suivait le tour de France à la télé, de son oeil vide il suivait ce défilé de crétins bourrés de dope rien que pour avoir le plaisir de souffrir le martyre dans des côtes verticales, les veines des mollets prêtes à péter, ah oui le plaisir masochiste de l'effort débile sous le soleil, peut-être que ça les faisait jouir qu'on leur balanceât des bouteilles d'eau sur leur passage, peut-être bien que dans leurs rêves les plus fous ils avaient toute une collection de maillots couleur poussin et que le but dans leur vie c'était ça : dope et douleur et maillot-pisse, ah non mais quelle bande de courges. Mais il y avait pire, pensait-elle, c'étaient les décérébrés qui les regardaient au fond de leur fauteuil. Le tour passait le lendemain en lisière de la ville, son père en était tout émoustillé, ça lui donnait envie de vomir, à Mélodie.
— Hé, Mel, au lieu de glander, tu pourrais pas m'aider un peu, non ?
Ça c'était sa mère, sa chère et tendre mère ; elle la regardait, Mélodie, et ça lui donnait des bouffées d'angoisse. Bon sang ce qu'elle était moche. Pas seulement parce qu'elle était grosse, elle aurait été moche même mince comme un fil à couper le gras ; ce qu'il y avait d'impardonnable, c'était son nez, long et busqué, ça donnait l'impression d'yeux très éloignés l'un de l'autre, et des lèvres fines, fines, et pincées d'amertume, celle de voir ce qui lui tenait lieu de mari au chômage depuis deux ans, celle de devoir trimer toute seule pour pouvoir payer le loyer, et puis bientôt il y aurait les études de Mel si elle était pas trop idiote pour décrocher le bac l'an prochain, alors non vraiment, les ménages qu'elle faisait chez les gens, ça ne suffirait plus, vraiment plus, et toutes ces paroles, ces reproches l'enlaidissaient chaque jour davantage.
Mel avait le nez de sa grand-mère paternelle, fort heureusement, mais les lèvres aussi fines que sa mère. Souvent, elle s'observait dans le miroir, terrorisée à l'idée que sans s'en rendre compte un jour elle les pincerait comme elle. La colère, la révolte, la mauvaise foi, tout était acceptable, mais l'amertume, non, il lui fallait repousser l'amertume avec la force herculéenne des jeunes filles face à leurs décisions personnelles, à leurs conceptions d'elles-mêmes. Il fallait bien qu'elle se les forgeât seule, vu les adultes qu'elle côtoyait, nom de Dieu elle n'était pas aidée, ça non.
— Mel, qu'est-ce tu fous ? Encore en train de rêver, cette gamine elle a la paresse dans le sang, en plus du diable au corps, allez aide-moi à plier ce foutu drap...
Elles plièrent le tissu comme se pliait le tréfonds de l'âme de Mélodie, escamotant soigneusement les recoins les plus doux et beaux, avec une conscience déterminée, accompagnée du goût métallique de la lame du sabre tenu entre ses dents, ça lui donnait un sourire étrange et farouche, cela amenait doucement, sans bruit ni fracas, la conviction que ces recoins-là, sans aucun doute, n'existaient plus.
C'était l'été, l'été blanc et calcaire et lumineux, un été de merde de toute façon qu'est-ce qu'il y avait à foutre dans cette ville minable ? Le seul événement du mois de juillet, en plus du feu d'artifices qui avait ressemblé à un pétard mouillé applaudi par tous les péquenots du camping d'à-côté, le seul, c'était ce passage pathétique du tour de France.
Mélodie s'était assise sur une marche menant au domicile de Christine, la patronne du restaurant contigu, "Le bon plaisir". Tu parles d'un plaisir, elle soupirait à chaque passage d'Yvon le pêcheur qui lui ne s'intéressait qu'à la mer. La vie des vieux dépassait Mélodie, elle la trouvait sordide et sans intérêt. Sous le disque brûlant du soleil, léchant une glace à l'eau, parfum colorant rouge, elle considérait les préparatifs du passage de ces antihéros d'un jour ici, mais tous les jours à un endroit différent. Quelques jeunes hommes, torse nu luisant, montaient un grand écran et une estrade, dans un coin de la place Jean Jaurès. Les gars de la mairie avaient décidé d'organiser une animation musicale avant, pendant et après le passage du tour de France. Ce serait encore le même groupe d'amateurs ringards qui viendrait se dandiner sur cette estrade devant Mélodie, elle en avait mal au coeur par anticipation.
Mélodie ne fit aucun effort pour adopter une pose plus décente. Elle se mit à jouer de ses genoux levés près du menton, sans même y réfléchir. Elle les éloignait l'un de l'autre, puis les rapprochait. Elle savait que deux secondes sur quatre, sa culotte était bien visible. Elle laissa également tomber la bretelle de sa robe bain de soleil, comme disait sa grand-mère. Sa robe préférée, légère, légère comme un nuage, et bleue comme le ciel, elle aurait pu s'y sentir sans poids elle aussi, si son âme était moins lourde. Une brise, soudaine et unique, fit se balancer sa queue de cheval cendrée, retenue par un élastique blanc sale. La propreté de Mélodie était quelque chose de tout à fait relatif, tout à fait enfantin. Quelques années à peine auparavant, elle pouvait sans conséquence ne prendre de douche qu'un jour sur trois, et changer de vêtements seulement le mercredi et le dimanche. Elle ne voyait pas pourquoi elle aurait dû modifier ses habitudes sous prétexte qu'elle avait désormais une poitrine et des hanches. Elle faisait attention pendant ses règles et c'était tout. Le reste du temps, sentir sa propre odeur, âcre et salée comme les vagues rugissantes, immenses et sans cesse renouvelées de l'océan près duquel habitait autrefois sa grand-mère, ça la rassurait assez.
Les paroles de sa mère la dégoûtaient bien davantage : va te laver, transpiration, puer... Les mots, si vulgaires, les mots mettaient de la laideur où ils le désiraient, arbitrairement, les mots avaient un aspect injuste. La fumée des cigarettes de son père empestaient beaucoup plus et sa mère ne lui disait jamais rien, à lui, vu qu'elle fumait aussi. Il eût fallu leur savonner la bouche dix fois par jour pour que cette odeur de tabac se débarrassât d'eux, odeur de nicotine cancéreuse qui les préparait si bien à la mort, c'était un suicide, commissaire, pas besoin d'autopsie.
L'un des jeunes hommes commençait à la regarder avec insistance, en plaçant sa main comme une visière sur son front pour ne plus plisser les yeux, pour bien évaluer sa chair mordue par les rayons lumineux, pour tenter de percevoir la salive sur ses lèvres. La panique advint comme à chaque fois, prenant naissance au creux du ventre et gonflant jusque dans la gorge, une trouille rouge et bleue au goût de myrtille, au parfum qu'elle s'imaginait montant d'un champ de bataille de l'ancien temps, poudre à canon, chair tuméfiée, poussière, sueur, peur... Une panique agrémentée d'une satisfaction cynique. Elle ignorait encore combien le cynisme était proche de l'amertume qu'elle craignait tant, mais elle sentait le danger de sa métamorphose, elle voyait que cela ne durerait qu'un temps, elle savait que la hargne tomberait un jour, elle craignait ce moment, elle le craignait plus que tout, il lui fallait à tout prix garder sa hargne et sa colère, cette flamme dans son regard et son coeur, la haine plutôt que la mort.
La panique plutôt que le vide.
Son ventre empli d'une trouille immense, cela la remplissait, elle s'y agrippait comme à une falaise pour ne pas tomber sur les pics acérés du néant, elle leva le regard et le planta dans celui du jeune homme, tout en léchant sa glace avec une lenteur croissante, la promenant sur ses lèvres, c'était si facile, personne n'avait eu besoin de le lui apprendre. Elle l'attira sans un sourire, à quoi sert de sourire, ils s'en fichent, ce qu'ils veulent c'est sa bouche, ses hanches, son...
— T'habites ici ?
— Ouais.
— Ben dis donc, t'as l'air de bien t'emmerder, dans ce bled.
— Ça va...
Les mots, les mots, si seulement ils pouvaient s'abstenir de parler, ce serait tellement plus simple. Ce qu'elle préférait, c'était quand ils comprenaient sans parole, ça ne lui était arrivé qu'une fois, mais elle avait trouvé ça chouette, ouais au fond, ça pouvait être chouette parfois. Elle l'avait regardé, il l'avait regardée, elle s'était levée, il l'avait suivie et voilà, pourquoi compliquer les choses ? Il ne s'agissait que de sentir des bras autour d'elle, une odeur différente de celle de ses parents, et puis ce poids sur elle, c'était ce qu'elle aimait le plus, ce qui retenait son corps, qui lui rappelait qu'elle en avait un, et puis la douleur, il fallait la douleur, il fallait qu'elle fût plus forte que celle tapie au fond de son coeur, de son ventre, celle qu'elle ne pouvait pas nommer, même d'un terme aussi inapproprié que son prénom accolé à elle si dissonante. Les mots ne devaient pouvoir servir qu'à ça : nommer les sentiments, les joies ou les douleurs. Mélodie ne savait jamais ce qu'elle ressentait, elle eût aimé pouvoir parler de ses sensations, les déclarer les eût extirpées de sa poitrine, si ça se trouvait, mais elle ignorait les mots ou ne savait pas à quoi ils correspondaient. Elle ignorait si elle était triste ou désespérée, heureuse ou joyeuse, elle ne savait même pas si elle était belle ou moche, tant tout cela semblait interdépendant.
Que lui apprenait un miroir, sinon les lèvres qui menaçaient de se pincer ?
Elle était tout aussi bien incapable de décider si le jeune homme devant elle qui s'évertuait à lui faire la conversation était beau, charmant ou sans intérêt. C'était un homme, voilà tout, un qui pouvait la faire souffrir afin qu'elle sût enfin qu'elle existait réellement, qu'elle n'était pas un produit d'une imagination quelconque ; peut-être une autre fille allait-elle se réveiller soudain, elle penserait alors : comment j'ai pu rêver des conneries pareilles ?
— Tu viens ?
Elle lâcha le bâton de sa glace à côté de la marche, sur les dalles de pierre, essuya ses doigts collants contre le tissu de sa robe bleue, ils restèrent collants alors elle les fourra dans sa bouche un par un, elle savait que le gars devant elle ne tenait plus, elle le méprisait pour ce désir. Elle avait envie de lui cracher au visage mais au lieu de ça elle se leva, et le suivit jusqu'à une ruelle déserte, où était garée une Corsa blanche.
Ils n'avaient jamais beaucoup d'imagination, sans doute parce que l'imagination ça va avec le fric, et que c'étaient toujours des minables qu'elle suivait. Elle connaissait par coeur l'odeur écoeurante de l'arrière des voitures, les mêmes draps de bain que l'on coinçait contre les vitres, le même cuir pas hygiénique que le canapé où se vautrait son père, la même odeur de cigarette, alors elle s'empressait de coller son museau dans la chemise du gars, parce que, elle, elle adorait ça les odeurs de sueur, elle adorait les sentir toujours différentes, c'était pour elle la seule preuve d'humanité sur cette terre, le seul témoignage de notre essence humaine, la certitude que nos corps existent, bougent, mangent, défèquent, puisqu'ils transpirent, rien de plus rassurant au fond ; au fond de son ventre cela s'installait, cette douceur cette douleur, cette peur cette lueur, cette tranquillité d'enfant, cette tendresse violente, ce plaisir irradiant puis lancinant, ou bien était-ce encore la douleur, comment savoir, il lui manquait encore tellement de mots, tellement tellement, comment savoir ?
Parfois, après, ils étaient tendres. D'autres fois carrément salauds. Le plus souvent, ils continuaient leurs occupations avec indifférence. C'est ce que fit celui-ci. Ils se rhabillèrent sans un mot, sans un regard, sans un sourire, ils sortirent de la voiture, il disparut au détour de la ruelle, sans doute pour retourner à son estrade, et les mots manquèrent à Mélodie encore davantage que quelques minutes auparavant, entre ses bras, entre ses mains. Les mots manquèrent plus que le courage, plus que la peine, plus que quoi ? Elle l'ignorait, elle crevait de cette ignorance, alors elle mit un pied devant l'autre, rien d'autre à faire, quoi d'autre sinon, elle avança et chercha une autre raison de chercher des mots.
Être moi, être moi, être Mélodie. Être moi, être moi, être Mélodie, voilà ce qu'elle psalmodiait en cheminant mécaniquement dans les rues de cette ville qu'elle connaissait par coeur, sous ce soleil formidable qui l'accablait, la blessait, moins cependant que les regards, ceux des commerçants, des voisins, des pseudo-collègues de classe, regards froids accusateurs juges. La voilà qui passe la Marie-couche-toi-là, ils lui sont tous passés sur le corps, qu'est-ce qu'elle veut, qu'est-ce qu'elle cherche, l'approche pas, toi, reste là, la regarde pas, de nos jours si c'est pas malheureux, les femmes n'ont plus besoin de se pendre à tous les cous, de se perdre à tous les coups, de provoquer leur malheur pour des bribes de tendresse, elle a rien compris cette cloche, rien compris à la liberté, c'est une fille perdue dans le temps, l'espace, les hommes, elle a construit sa prison... Elle les entendait ces mots, toujours les mots laids, les mots vagues, les mots clés qui faisaient mal, les mots ne servaient qu'à ça, à verrouiller à double tour la porte blindée de son cachot, celui dont elle avait cimenté les murs, brique après brique, et les rats le traversaient en ricanant. Les vagues des mots, l'écume des regards s'écrasaient sur elle qui avançait, quoi qu'il arrivât elle avançait, elle les vomissait de toute façon, tirait la langue les bons jours, crachait sur leurs pas les mauvais, le mépris était réciproque, la haine trop leur donner, elle avançait par les rues qu'elle ne voyait plus, depuis l'enfance toujours les mêmes, panneaux portes trous trottoirs toujours tout pareil.
Elle se retrouva comme ça à nouveau sur la place principale, la place au nom glorieux de Jean Jaurès, elle savait qui c'était, son instit de quand elle était petite, qu'elle adorait, le lui avait expliqué. Mais maintenant il y avait ce gars sur l'estrade et devant l'écran géant, qui salissait le nom de la place, c'était dommage. De toute façon, cette place, en été, n'était jugée charmante que par les touristes, et des touristes il y en avait parce que voilà c'était une ville balnéaire ici, bord de mer, attrape-couillons, bouées en forme de canard, glaces menthe-chocolat et gendarmes apathiques, et puis le camping et puis le tour de France, tout ça, la ville grouillait de mecs rouges en short et marcel et de nanas en robe trop courte ou trop serrée pour leurs peaux brûlées.
La place c'était le centre de ce monde, le nombril de cette cité superficielle et racoleuse, un lieu où le soleil s'écrasait avec davantage de résignation et moins de retenue, elle était ceinte et serrée par la mairie, l'église des bigotes du coin, le tabac-presse-Pmu, le bistrot, la pharmacie, le primeur, "Le bon Plaisir", et piquée de quelques tilleuls et une fontaine en son centre. Des bancs de pierre, où autrefois s'abandonnaient les vieux et les lavandières regardaient la fontaine avec indifférence. Des tas de gens insouciants et inconscients de ce mépris de la pierre se baladaient ou se reposaient en buvant au goulot de bouteilles d'eau fraîche.
— Vous entendez ça, à la radio ?
Ça venait du bistrot, un gars accoudé au bar, Mélodie s'approcha légèrement de la terrasse en se déhanchant, c'était intéressant tout ce monde qui pouvait la regarder toiser apprécier, et elle tendit l'oreille.
— Merde alors, i'sont tous morts ?
— C'est rare d'y survivre, à un crash ! dit une autre voix avec un rire rentré.
— Ils allaient où ?
— En Thaïlande.
— C'est bien fait pour leur gueule au fond, ça fera toujours ça de moins pour le tourisme sexuel.
Mélodie s'assit un moment devant une table si petite que cela pouvait être un guéridon, non loin d'un gars d'une quarantaine d'années qui sirotait un verre de rouge d'un air soucieux, elle s'abîma dans la contemplation de la mosaïque de petits carreaux de faïence qui en ornaient la surface, tout en se demandant ce qu'ils avaient dû ressentir juste avant de s'écraser, elle ne put s'empêcher d'imaginer leurs visages, la terreur, comment réagit-on dans ces cas-là ? Les regards sont-ils entrés vers soi-même, ou bien a-t-on le reste d'humanité de dévisager les autres ? Quels réflexes inconscients et absurdes a-t-on alors ? Est-ce qu'avant de s'écraser ils avaient eux aussi erré sur une place comme celle-ci, est-ce que parmi eux il y avait eu une fille comme elle, est-ce qu'elle se sentait mieux, maintenant, réduite en bouillie ?
Mélodie se leva avant que le serveur ne la repérât, elle n'avait pas un sou en poche, et en se levant faillit trébucher sur un clebs qui s'était faufilé entre ses jambes, sensation terrifiante d'une fourrure fantomatique contre sa peau. Elle réprima un cri. Heureusement il se cassa vite fait ailleurs, le clébard, parce qu'elle en avait les jetons depuis l'âge de six ans, elle courait de cette course d'enfant éperdue et sans but, dans une de ces allées qu'elle connaissait par coeur, et un molosse plus grand qu'elle l'avait coursée et s'était jeté sur elle, il avait compris son jeu, il savait y jouer mais elle l'ignorait, elle se trompait souvent sur l'intention des animaux, ou bien sur celle des femmes, elle ne savait que ce que voulaient les hommes, et depuis elle ne pouvait plus approcher un chien, même un comme celui-ci qui avait l'air assez inoffensif. Mais il s'était éloigné maintenant, alors elle avança pour agrandir la distance et comme elle jetait des coups d'oeil furtifs et craintifs toujours dans la direction où il avait filé, elle rentra en pleine poitrine de ce grand mec très bronzé au regard fuyant mais profondément velouté, au nez droit et aux lèvres charnues, elle l'avait vu sortir du camping il y avait quelques jours. L'occasion était trop belle, elle avait eu le temps d'évaluer ses mains trapues aux doigts qu'elle imaginait rugueux, alors elle leva les yeux vers lui et susurra :
— Salut...
— Heu, salut.
Les paroles du gars étaient teintées d'un accent étrange, mais ses lèvres se clorent juste après les avoir prononcées, comme s'il en avait trop dit, ce simple salut c'était déjà trop, Mélodie sentit une panique en lui mais différente de la sienne, il la contourna pour s'en aller, mais elle le retint par le bras. Il se dégagea d'un geste vif, seconde importante, instant suspendu et ralenti des films d'action, geste presque offensif, presque incontrôlé, un peu trop parce que dans ce mouvement de grâce violente, la main toucha la joue de Mélodie, la griffa un peu, pas beaucoup, mais juste assez pour l'humilier, elle hurla presque :
— Aïeuh !
Ce fut immédiat, les têtes qui se tournèrent, les regards désapprobateurs, l'effroi de l'incident, de ce qui adviendra la seconde suivante, fallait-il fuir ou secourir ou plutôt rien faire, rien faire c'était plus confortable. Mélodie croisa le regard de l'homme velouté, elle y discerna la peur grandir encore, il n'y avait pas de reproche, pas de jugement envers elle, juste un regard d'homme paumé, traqué. Il fit volte-face avant d'amorcer sa fuite vers une ruelle quelconque, n'importe où hors des regards, mais il se heurta à son tour dans l'épaule d'une vieille dame qui faillit en tomber à terre, si le jeune homme qui l'accompagnait ne l'avait retenue. De son expression à elle, à la vieille dame, jaillirent des éclairs, de la foudre, de quoi provoquer un tsunami, et d'ailleurs cela ne tarda pas, elle fut vite remise d'aplomb sur ses pauvres jambes malingres qui l'avaient portée durant au moins cent ans, jugea Mélodie, et elle se mit à crier à l'adresse de l'homme bronzé qui était déjà loin :
— 'Pouviez pas faire attention ?!
Puis à Mélodie, plus bas :
— Et toi, espèce de cruche, tu peux pas choisir mieux tes relations, non ? Y'a pas assez de Français bon teint dans le coin ? Non, tu choisis un arabe qui te moleste, hein, c'est plus excitant comme ça...
Mélodie intégra dans ses yeux tout ce qu'elle y avait lu dans ceux de la vieille quelques secondes auparavant, les éclairs, la foudre, le tsunami, tout pareil, puis elle lui cracha :
— Vieille peau !
Et elle s'enfuit à son tour, par une autre ruelle, une autre issue de secours sans recours, mais loin de cette folle, cette folle qui lui avait parlé, lui avait-elle vraiment parlé, ce jeune homme derrière l'avait-il vraiment toisée, puis avait-il esquissé un sourire ; ce Tour d'Hexagone pourri charriait des gens bizarres, bizarres, décidément, les heures prochaines ne pouvaient être que désastreuses ou salvatrices, elle l'avaient décidé ainsi, Mélodie, quelqu'un devait effectuer le tour d'elle-même, dehors et dedans, et lui trouver donner offrir les mots, les bons, ceux qu'elle cherchait depuis l'enfance, tout ça sous 48 heures, comme dans les films. Top Chrono...
Mélodie, c'était le prénom donné par ses parents, ce qui en soi-même constituait un fait bizarre, bizarre, elle n'avait jamais compris. La musique, c'était étranger pour ces gens-là, ceux qui lui avaient donné la vie, l'éducation, la nourriture, les vêtements et la façon de la nommer. Rien de moins mélodieux que ses vieux. Il suffisait de les regarder, ces deux épaves de la vie, ces deux cruches vides aux yeux éteints, regards perdus où, mais où donc ? Mélodie se le demandait souvent : où voyageaient ces regards qui ne se croisaient jamais ? Cela l'effrayait d'imaginer que, si ça se trouvait, ils ne se tournaient jamais vers eux-mêmes. Elle pressentait quelque chose dans ce goût-là, quelque chose comme ça, un gouffre, un néant, leurs âmes vides et creuses et froides auxquelles ils ne rendaient jamais visite, certainement jamais. Elle imaginait qu'un jour ils oublieraient d'oublier, que peut-être l'un d'eux s'y tournerait quand même. Elle se préparait à entendre leur hurlement d'effroi glacé, cela s'ensuivrait d'une bonne crise cardiaque, ou d'une rupture d'anévrisme, un truc bien net et radical et puis pas de sang, surtout. Elle n'aurait plus qu'à se pencher sur leur cadavre, elle le tâterait du pied pour éprouver l'inanimé, elle s'y pencherait par curiosité, c'est donc ça un mort, ça ressemble au sommeil, c'est drôle, qu'est-ce que c'est drôle. Elle le toucherait du bout du doigt, un peu écoeurée par la texture de la chair molle, étonnée que ce ne fût pas encore froid, et puis elle aurait le réflexe d'essuyer la peau avec un bout de sa robe, pour ne pas y laisser de ses empreintes digitales. Ne rien y laisser d'elle, on ne savait jamais. Un flic en imper serait sans doute intrigué de ne pas lui voir de larmes, il ferait faire une autopsie, et puis il découvrirait la vérité si les médecins légistes disséquaient l'âme vide et creuse et froide, ils la verraient sans doute, elle, toute petite au fond, armée d'un grand sabre aiguisé, vêtue d'une combinaison jaune, le regard brûlant et décidé. Ses gestes seraient cruels et précis, ils lacéreraient les parois de l'âme de ses vieux, cela donnerait de multiples lambeaux qu'elle piétinerait ensuite, et puis peut-être qu'il aurait raison, le flic en imper, de déclarer : c'est toi la coupable.
Pour l'heure, le corps de son père respirait, bien qu'il fût allongé comme dans un cercueil. Par pure méchanceté elle s'imagina lui balançant des pétales de glaïeuls sur le bide, avant que la boîte ne se refermât puis s'enfonceât dans la fosse. Il était étendu sur le canapé en cuir recouvert d'un plaid, parce qu'en été le cuir c'est une horreur absolue, ça colle, ça glisse, c'est pas hygiénique comme dit sa mère. Alors pourquoi t'as acheté un canapé en cuir, sombre idiote ? pensait à chaque fois Mélodie sans le dire, ce qui lui donnait néanmoins un prétexte supplémentaire pour se juger mauvaise fille.
Et puis son père, il suivait le tour de France à la télé, de son oeil vide il suivait ce défilé de crétins bourrés de dope rien que pour avoir le plaisir de souffrir le martyre dans des côtes verticales, les veines des mollets prêtes à péter, ah oui le plaisir masochiste de l'effort débile sous le soleil, peut-être que ça les faisait jouir qu'on leur balanceât des bouteilles d'eau sur leur passage, peut-être bien que dans leurs rêves les plus fous ils avaient toute une collection de maillots couleur poussin et que le but dans leur vie c'était ça : dope et douleur et maillot-pisse, ah non mais quelle bande de courges. Mais il y avait pire, pensait-elle, c'étaient les décérébrés qui les regardaient au fond de leur fauteuil. Le tour passait le lendemain en lisière de la ville, son père en était tout émoustillé, ça lui donnait envie de vomir, à Mélodie.
— Hé, Mel, au lieu de glander, tu pourrais pas m'aider un peu, non ?
Ça c'était sa mère, sa chère et tendre mère ; elle la regardait, Mélodie, et ça lui donnait des bouffées d'angoisse. Bon sang ce qu'elle était moche. Pas seulement parce qu'elle était grosse, elle aurait été moche même mince comme un fil à couper le gras ; ce qu'il y avait d'impardonnable, c'était son nez, long et busqué, ça donnait l'impression d'yeux très éloignés l'un de l'autre, et des lèvres fines, fines, et pincées d'amertume, celle de voir ce qui lui tenait lieu de mari au chômage depuis deux ans, celle de devoir trimer toute seule pour pouvoir payer le loyer, et puis bientôt il y aurait les études de Mel si elle était pas trop idiote pour décrocher le bac l'an prochain, alors non vraiment, les ménages qu'elle faisait chez les gens, ça ne suffirait plus, vraiment plus, et toutes ces paroles, ces reproches l'enlaidissaient chaque jour davantage.
Mel avait le nez de sa grand-mère paternelle, fort heureusement, mais les lèvres aussi fines que sa mère. Souvent, elle s'observait dans le miroir, terrorisée à l'idée que sans s'en rendre compte un jour elle les pincerait comme elle. La colère, la révolte, la mauvaise foi, tout était acceptable, mais l'amertume, non, il lui fallait repousser l'amertume avec la force herculéenne des jeunes filles face à leurs décisions personnelles, à leurs conceptions d'elles-mêmes. Il fallait bien qu'elle se les forgeât seule, vu les adultes qu'elle côtoyait, nom de Dieu elle n'était pas aidée, ça non.
— Mel, qu'est-ce tu fous ? Encore en train de rêver, cette gamine elle a la paresse dans le sang, en plus du diable au corps, allez aide-moi à plier ce foutu drap...
Elles plièrent le tissu comme se pliait le tréfonds de l'âme de Mélodie, escamotant soigneusement les recoins les plus doux et beaux, avec une conscience déterminée, accompagnée du goût métallique de la lame du sabre tenu entre ses dents, ça lui donnait un sourire étrange et farouche, cela amenait doucement, sans bruit ni fracas, la conviction que ces recoins-là, sans aucun doute, n'existaient plus.
C'était l'été, l'été blanc et calcaire et lumineux, un été de merde de toute façon qu'est-ce qu'il y avait à foutre dans cette ville minable ? Le seul événement du mois de juillet, en plus du feu d'artifices qui avait ressemblé à un pétard mouillé applaudi par tous les péquenots du camping d'à-côté, le seul, c'était ce passage pathétique du tour de France.
Mélodie s'était assise sur une marche menant au domicile de Christine, la patronne du restaurant contigu, "Le bon plaisir". Tu parles d'un plaisir, elle soupirait à chaque passage d'Yvon le pêcheur qui lui ne s'intéressait qu'à la mer. La vie des vieux dépassait Mélodie, elle la trouvait sordide et sans intérêt. Sous le disque brûlant du soleil, léchant une glace à l'eau, parfum colorant rouge, elle considérait les préparatifs du passage de ces antihéros d'un jour ici, mais tous les jours à un endroit différent. Quelques jeunes hommes, torse nu luisant, montaient un grand écran et une estrade, dans un coin de la place Jean Jaurès. Les gars de la mairie avaient décidé d'organiser une animation musicale avant, pendant et après le passage du tour de France. Ce serait encore le même groupe d'amateurs ringards qui viendrait se dandiner sur cette estrade devant Mélodie, elle en avait mal au coeur par anticipation.
Mélodie ne fit aucun effort pour adopter une pose plus décente. Elle se mit à jouer de ses genoux levés près du menton, sans même y réfléchir. Elle les éloignait l'un de l'autre, puis les rapprochait. Elle savait que deux secondes sur quatre, sa culotte était bien visible. Elle laissa également tomber la bretelle de sa robe bain de soleil, comme disait sa grand-mère. Sa robe préférée, légère, légère comme un nuage, et bleue comme le ciel, elle aurait pu s'y sentir sans poids elle aussi, si son âme était moins lourde. Une brise, soudaine et unique, fit se balancer sa queue de cheval cendrée, retenue par un élastique blanc sale. La propreté de Mélodie était quelque chose de tout à fait relatif, tout à fait enfantin. Quelques années à peine auparavant, elle pouvait sans conséquence ne prendre de douche qu'un jour sur trois, et changer de vêtements seulement le mercredi et le dimanche. Elle ne voyait pas pourquoi elle aurait dû modifier ses habitudes sous prétexte qu'elle avait désormais une poitrine et des hanches. Elle faisait attention pendant ses règles et c'était tout. Le reste du temps, sentir sa propre odeur, âcre et salée comme les vagues rugissantes, immenses et sans cesse renouvelées de l'océan près duquel habitait autrefois sa grand-mère, ça la rassurait assez.
Les paroles de sa mère la dégoûtaient bien davantage : va te laver, transpiration, puer... Les mots, si vulgaires, les mots mettaient de la laideur où ils le désiraient, arbitrairement, les mots avaient un aspect injuste. La fumée des cigarettes de son père empestaient beaucoup plus et sa mère ne lui disait jamais rien, à lui, vu qu'elle fumait aussi. Il eût fallu leur savonner la bouche dix fois par jour pour que cette odeur de tabac se débarrassât d'eux, odeur de nicotine cancéreuse qui les préparait si bien à la mort, c'était un suicide, commissaire, pas besoin d'autopsie.
L'un des jeunes hommes commençait à la regarder avec insistance, en plaçant sa main comme une visière sur son front pour ne plus plisser les yeux, pour bien évaluer sa chair mordue par les rayons lumineux, pour tenter de percevoir la salive sur ses lèvres. La panique advint comme à chaque fois, prenant naissance au creux du ventre et gonflant jusque dans la gorge, une trouille rouge et bleue au goût de myrtille, au parfum qu'elle s'imaginait montant d'un champ de bataille de l'ancien temps, poudre à canon, chair tuméfiée, poussière, sueur, peur... Une panique agrémentée d'une satisfaction cynique. Elle ignorait encore combien le cynisme était proche de l'amertume qu'elle craignait tant, mais elle sentait le danger de sa métamorphose, elle voyait que cela ne durerait qu'un temps, elle savait que la hargne tomberait un jour, elle craignait ce moment, elle le craignait plus que tout, il lui fallait à tout prix garder sa hargne et sa colère, cette flamme dans son regard et son coeur, la haine plutôt que la mort.
La panique plutôt que le vide.
Son ventre empli d'une trouille immense, cela la remplissait, elle s'y agrippait comme à une falaise pour ne pas tomber sur les pics acérés du néant, elle leva le regard et le planta dans celui du jeune homme, tout en léchant sa glace avec une lenteur croissante, la promenant sur ses lèvres, c'était si facile, personne n'avait eu besoin de le lui apprendre. Elle l'attira sans un sourire, à quoi sert de sourire, ils s'en fichent, ce qu'ils veulent c'est sa bouche, ses hanches, son...
— T'habites ici ?
— Ouais.
— Ben dis donc, t'as l'air de bien t'emmerder, dans ce bled.
— Ça va...
Les mots, les mots, si seulement ils pouvaient s'abstenir de parler, ce serait tellement plus simple. Ce qu'elle préférait, c'était quand ils comprenaient sans parole, ça ne lui était arrivé qu'une fois, mais elle avait trouvé ça chouette, ouais au fond, ça pouvait être chouette parfois. Elle l'avait regardé, il l'avait regardée, elle s'était levée, il l'avait suivie et voilà, pourquoi compliquer les choses ? Il ne s'agissait que de sentir des bras autour d'elle, une odeur différente de celle de ses parents, et puis ce poids sur elle, c'était ce qu'elle aimait le plus, ce qui retenait son corps, qui lui rappelait qu'elle en avait un, et puis la douleur, il fallait la douleur, il fallait qu'elle fût plus forte que celle tapie au fond de son coeur, de son ventre, celle qu'elle ne pouvait pas nommer, même d'un terme aussi inapproprié que son prénom accolé à elle si dissonante. Les mots ne devaient pouvoir servir qu'à ça : nommer les sentiments, les joies ou les douleurs. Mélodie ne savait jamais ce qu'elle ressentait, elle eût aimé pouvoir parler de ses sensations, les déclarer les eût extirpées de sa poitrine, si ça se trouvait, mais elle ignorait les mots ou ne savait pas à quoi ils correspondaient. Elle ignorait si elle était triste ou désespérée, heureuse ou joyeuse, elle ne savait même pas si elle était belle ou moche, tant tout cela semblait interdépendant.
Que lui apprenait un miroir, sinon les lèvres qui menaçaient de se pincer ?
Elle était tout aussi bien incapable de décider si le jeune homme devant elle qui s'évertuait à lui faire la conversation était beau, charmant ou sans intérêt. C'était un homme, voilà tout, un qui pouvait la faire souffrir afin qu'elle sût enfin qu'elle existait réellement, qu'elle n'était pas un produit d'une imagination quelconque ; peut-être une autre fille allait-elle se réveiller soudain, elle penserait alors : comment j'ai pu rêver des conneries pareilles ?
— Tu viens ?
Elle lâcha le bâton de sa glace à côté de la marche, sur les dalles de pierre, essuya ses doigts collants contre le tissu de sa robe bleue, ils restèrent collants alors elle les fourra dans sa bouche un par un, elle savait que le gars devant elle ne tenait plus, elle le méprisait pour ce désir. Elle avait envie de lui cracher au visage mais au lieu de ça elle se leva, et le suivit jusqu'à une ruelle déserte, où était garée une Corsa blanche.
Ils n'avaient jamais beaucoup d'imagination, sans doute parce que l'imagination ça va avec le fric, et que c'étaient toujours des minables qu'elle suivait. Elle connaissait par coeur l'odeur écoeurante de l'arrière des voitures, les mêmes draps de bain que l'on coinçait contre les vitres, le même cuir pas hygiénique que le canapé où se vautrait son père, la même odeur de cigarette, alors elle s'empressait de coller son museau dans la chemise du gars, parce que, elle, elle adorait ça les odeurs de sueur, elle adorait les sentir toujours différentes, c'était pour elle la seule preuve d'humanité sur cette terre, le seul témoignage de notre essence humaine, la certitude que nos corps existent, bougent, mangent, défèquent, puisqu'ils transpirent, rien de plus rassurant au fond ; au fond de son ventre cela s'installait, cette douceur cette douleur, cette peur cette lueur, cette tranquillité d'enfant, cette tendresse violente, ce plaisir irradiant puis lancinant, ou bien était-ce encore la douleur, comment savoir, il lui manquait encore tellement de mots, tellement tellement, comment savoir ?
Parfois, après, ils étaient tendres. D'autres fois carrément salauds. Le plus souvent, ils continuaient leurs occupations avec indifférence. C'est ce que fit celui-ci. Ils se rhabillèrent sans un mot, sans un regard, sans un sourire, ils sortirent de la voiture, il disparut au détour de la ruelle, sans doute pour retourner à son estrade, et les mots manquèrent à Mélodie encore davantage que quelques minutes auparavant, entre ses bras, entre ses mains. Les mots manquèrent plus que le courage, plus que la peine, plus que quoi ? Elle l'ignorait, elle crevait de cette ignorance, alors elle mit un pied devant l'autre, rien d'autre à faire, quoi d'autre sinon, elle avança et chercha une autre raison de chercher des mots.
Être moi, être moi, être Mélodie. Être moi, être moi, être Mélodie, voilà ce qu'elle psalmodiait en cheminant mécaniquement dans les rues de cette ville qu'elle connaissait par coeur, sous ce soleil formidable qui l'accablait, la blessait, moins cependant que les regards, ceux des commerçants, des voisins, des pseudo-collègues de classe, regards froids accusateurs juges. La voilà qui passe la Marie-couche-toi-là, ils lui sont tous passés sur le corps, qu'est-ce qu'elle veut, qu'est-ce qu'elle cherche, l'approche pas, toi, reste là, la regarde pas, de nos jours si c'est pas malheureux, les femmes n'ont plus besoin de se pendre à tous les cous, de se perdre à tous les coups, de provoquer leur malheur pour des bribes de tendresse, elle a rien compris cette cloche, rien compris à la liberté, c'est une fille perdue dans le temps, l'espace, les hommes, elle a construit sa prison... Elle les entendait ces mots, toujours les mots laids, les mots vagues, les mots clés qui faisaient mal, les mots ne servaient qu'à ça, à verrouiller à double tour la porte blindée de son cachot, celui dont elle avait cimenté les murs, brique après brique, et les rats le traversaient en ricanant. Les vagues des mots, l'écume des regards s'écrasaient sur elle qui avançait, quoi qu'il arrivât elle avançait, elle les vomissait de toute façon, tirait la langue les bons jours, crachait sur leurs pas les mauvais, le mépris était réciproque, la haine trop leur donner, elle avançait par les rues qu'elle ne voyait plus, depuis l'enfance toujours les mêmes, panneaux portes trous trottoirs toujours tout pareil.
Elle se retrouva comme ça à nouveau sur la place principale, la place au nom glorieux de Jean Jaurès, elle savait qui c'était, son instit de quand elle était petite, qu'elle adorait, le lui avait expliqué. Mais maintenant il y avait ce gars sur l'estrade et devant l'écran géant, qui salissait le nom de la place, c'était dommage. De toute façon, cette place, en été, n'était jugée charmante que par les touristes, et des touristes il y en avait parce que voilà c'était une ville balnéaire ici, bord de mer, attrape-couillons, bouées en forme de canard, glaces menthe-chocolat et gendarmes apathiques, et puis le camping et puis le tour de France, tout ça, la ville grouillait de mecs rouges en short et marcel et de nanas en robe trop courte ou trop serrée pour leurs peaux brûlées.
La place c'était le centre de ce monde, le nombril de cette cité superficielle et racoleuse, un lieu où le soleil s'écrasait avec davantage de résignation et moins de retenue, elle était ceinte et serrée par la mairie, l'église des bigotes du coin, le tabac-presse-Pmu, le bistrot, la pharmacie, le primeur, "Le bon Plaisir", et piquée de quelques tilleuls et une fontaine en son centre. Des bancs de pierre, où autrefois s'abandonnaient les vieux et les lavandières regardaient la fontaine avec indifférence. Des tas de gens insouciants et inconscients de ce mépris de la pierre se baladaient ou se reposaient en buvant au goulot de bouteilles d'eau fraîche.
— Vous entendez ça, à la radio ?
Ça venait du bistrot, un gars accoudé au bar, Mélodie s'approcha légèrement de la terrasse en se déhanchant, c'était intéressant tout ce monde qui pouvait la regarder toiser apprécier, et elle tendit l'oreille.
— Merde alors, i'sont tous morts ?
— C'est rare d'y survivre, à un crash ! dit une autre voix avec un rire rentré.
— Ils allaient où ?
— En Thaïlande.
— C'est bien fait pour leur gueule au fond, ça fera toujours ça de moins pour le tourisme sexuel.
Mélodie s'assit un moment devant une table si petite que cela pouvait être un guéridon, non loin d'un gars d'une quarantaine d'années qui sirotait un verre de rouge d'un air soucieux, elle s'abîma dans la contemplation de la mosaïque de petits carreaux de faïence qui en ornaient la surface, tout en se demandant ce qu'ils avaient dû ressentir juste avant de s'écraser, elle ne put s'empêcher d'imaginer leurs visages, la terreur, comment réagit-on dans ces cas-là ? Les regards sont-ils entrés vers soi-même, ou bien a-t-on le reste d'humanité de dévisager les autres ? Quels réflexes inconscients et absurdes a-t-on alors ? Est-ce qu'avant de s'écraser ils avaient eux aussi erré sur une place comme celle-ci, est-ce que parmi eux il y avait eu une fille comme elle, est-ce qu'elle se sentait mieux, maintenant, réduite en bouillie ?
Mélodie se leva avant que le serveur ne la repérât, elle n'avait pas un sou en poche, et en se levant faillit trébucher sur un clebs qui s'était faufilé entre ses jambes, sensation terrifiante d'une fourrure fantomatique contre sa peau. Elle réprima un cri. Heureusement il se cassa vite fait ailleurs, le clébard, parce qu'elle en avait les jetons depuis l'âge de six ans, elle courait de cette course d'enfant éperdue et sans but, dans une de ces allées qu'elle connaissait par coeur, et un molosse plus grand qu'elle l'avait coursée et s'était jeté sur elle, il avait compris son jeu, il savait y jouer mais elle l'ignorait, elle se trompait souvent sur l'intention des animaux, ou bien sur celle des femmes, elle ne savait que ce que voulaient les hommes, et depuis elle ne pouvait plus approcher un chien, même un comme celui-ci qui avait l'air assez inoffensif. Mais il s'était éloigné maintenant, alors elle avança pour agrandir la distance et comme elle jetait des coups d'oeil furtifs et craintifs toujours dans la direction où il avait filé, elle rentra en pleine poitrine de ce grand mec très bronzé au regard fuyant mais profondément velouté, au nez droit et aux lèvres charnues, elle l'avait vu sortir du camping il y avait quelques jours. L'occasion était trop belle, elle avait eu le temps d'évaluer ses mains trapues aux doigts qu'elle imaginait rugueux, alors elle leva les yeux vers lui et susurra :
— Salut...
— Heu, salut.
Les paroles du gars étaient teintées d'un accent étrange, mais ses lèvres se clorent juste après les avoir prononcées, comme s'il en avait trop dit, ce simple salut c'était déjà trop, Mélodie sentit une panique en lui mais différente de la sienne, il la contourna pour s'en aller, mais elle le retint par le bras. Il se dégagea d'un geste vif, seconde importante, instant suspendu et ralenti des films d'action, geste presque offensif, presque incontrôlé, un peu trop parce que dans ce mouvement de grâce violente, la main toucha la joue de Mélodie, la griffa un peu, pas beaucoup, mais juste assez pour l'humilier, elle hurla presque :
— Aïeuh !
Ce fut immédiat, les têtes qui se tournèrent, les regards désapprobateurs, l'effroi de l'incident, de ce qui adviendra la seconde suivante, fallait-il fuir ou secourir ou plutôt rien faire, rien faire c'était plus confortable. Mélodie croisa le regard de l'homme velouté, elle y discerna la peur grandir encore, il n'y avait pas de reproche, pas de jugement envers elle, juste un regard d'homme paumé, traqué. Il fit volte-face avant d'amorcer sa fuite vers une ruelle quelconque, n'importe où hors des regards, mais il se heurta à son tour dans l'épaule d'une vieille dame qui faillit en tomber à terre, si le jeune homme qui l'accompagnait ne l'avait retenue. De son expression à elle, à la vieille dame, jaillirent des éclairs, de la foudre, de quoi provoquer un tsunami, et d'ailleurs cela ne tarda pas, elle fut vite remise d'aplomb sur ses pauvres jambes malingres qui l'avaient portée durant au moins cent ans, jugea Mélodie, et elle se mit à crier à l'adresse de l'homme bronzé qui était déjà loin :
— 'Pouviez pas faire attention ?!
Puis à Mélodie, plus bas :
— Et toi, espèce de cruche, tu peux pas choisir mieux tes relations, non ? Y'a pas assez de Français bon teint dans le coin ? Non, tu choisis un arabe qui te moleste, hein, c'est plus excitant comme ça...
Mélodie intégra dans ses yeux tout ce qu'elle y avait lu dans ceux de la vieille quelques secondes auparavant, les éclairs, la foudre, le tsunami, tout pareil, puis elle lui cracha :
— Vieille peau !
Et elle s'enfuit à son tour, par une autre ruelle, une autre issue de secours sans recours, mais loin de cette folle, cette folle qui lui avait parlé, lui avait-elle vraiment parlé, ce jeune homme derrière l'avait-il vraiment toisée, puis avait-il esquissé un sourire ; ce Tour d'Hexagone pourri charriait des gens bizarres, bizarres, décidément, les heures prochaines ne pouvaient être que désastreuses ou salvatrices, elle l'avaient décidé ainsi, Mélodie, quelqu'un devait effectuer le tour d'elle-même, dehors et dedans, et lui trouver donner offrir les mots, les bons, ceux qu'elle cherchait depuis l'enfance, tout ça sous 48 heures, comme dans les films. Top Chrono...
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