HUND (Le Morio)

Publié le par Blogueur d'ici et d'ailleurs

A six mois, on m’a séparé de ma mère. Mon père, je l’ai jamais connu. Toujours à courir après le cul d’une autre, d’après la mère. Elle avait raison. Et de père en fils. On m’a rien demandé. On m’a juste déposé dans une nouvelle famille. J’ai fermé ma gueule. On m’a tout appris, tout ce que je sais aujourd’hui, je l’ai appris à cette époque.

Ce matin, par exemple, quand l’humain est sorti de sa voiture, rien qu’à son odeur, mélange chimique de peur et de colère, j’ai su qu’il serait mon ennemi. Quand il est parti, je savais qu’il reviendrait me chercher, me chasser car je suis sur ses terres. Maintenant qu’il me tient en joue, je ne regrette rien. La petite femelle, c’est la seule en qui je pouvais avoir confiance. Son sexe était plein de l’odeur des autres mâles mais sa main avait la chaleur d’une langue maternelle.

 

            J’ai reçu un nom bizarre : Hund. Et ils m’ont fait un tatouage dans l’oreille. Ma mère m’a dit que la douleur passerait vite et que c’était ainsi avec tous ceux de notre race. Elle avait raison.

Mon collier m’a été enlevé par Denis, il y a une semaine. Et Denis m’a aussi arraché l’oreille. Denis, c’est l’humain qui m’a tout appris : l’attaque, la défense, l’arrêt, le flair, la vitesse. Combien avons-nous gardé d’usines ou de grands magasins ensemble. Et puis, un matin, il défait mon collier, me fait descendre du coffre, me tranche l’oreille et m’abandonne en pleine forêt. Il m’a fallu trois jours pour retrouver sa trace. Denis suit une course de vélo et moi je suis les traces de Denis en machouillant la baballe que j’avais déjà quand j’étais petit. Le jour où je le retrouverai, je le choperai à la carotide. Le goût du sang –le sien- voilà ce que j’ai dans le crâne depuis qu’il m’a abandonné.

 

Chienne de vie que celle d’un chien. J’ai tout donné aux humains. Et celui qui me tient en joue, qu’a-t-il à me reprocher ? C’est le genre de mâle avec lequel les techniques d’intimidation ne marcheront pas. Que je retrousse une babine et ce type me trouerait la peau sans hésiter. Mon salut viendra d’ailleurs ou bien ne viendra pas. En réalité je m’en fous. Et si je salive, tandis que ce con croit que c’est de la peur, c’est parce que j’ai soif. Ce qu’il a fait chaud aujourd’hui ! J’ai seulement soif et aussi faim, un peu.

 

            Au ras du sol, l’asphalte m’indique qu’une chienne en chaleur traîne dans le coin. J’aimerais bien la saillir. Comme mon père l’a fait de ma chienne de mère. Et puis détaler après, sans demander mon reste –c’est-à-dire mes restes- dans son ventre gonflé d’ici quelques mois. Combien de mes petits auront-ils survécu, à moi ou aux humains ? Je m’en fous. Ce que j’aime, c’est sentir la chaleur dans son flanc, la peur dans sa gueule et la fulgurance du plaisir qui nous colle l’un à l’autre. Le reste importe peu. Manger leur bouffe, dormir sous leur toit, pisser contre leur voiture, chier sur leurs trottoirs, ou mieux sous leurs semelles, et engrosser leurs chiennes. C’est ça ma vie, je n’en demandais pas plus. A présent, mon maître, mon cher Denis, m’a appris un nouveau truc, une espèce de truc qui me vrille le bide et à côté duquel manger, boire, dormir, saillir ne paraissent bien fades, inutiles, très humains.

 

            La petite femelle, quand elle a traversé la place, avait cette drôle d’odeur collée à elle. Elle m’a fait pensé à celles de chez nous, toujours en chaleur, toujours prête à les rendre fous, les loups. J’ai bien senti le coup fourré mais j’ai aimé la suivre toute la journée, m’imprégner de cette senteur liquide. Cela me coûtera peut-être la vie. J’ai baissé mon attention, je me suis laissé surprendre je vais sans doute payer le prix fort pour cette petite escapade sensuelle. Je ne regrette rien. Je machouille ma baballe. Il me fixe, tergiverse. Tant que je machouille, je sais que je ne risque rien. La baballe a toujours attendri les humains. Pas de technique d’intimidation. Aucune chance de m’en sortir. Mais le souvenir commun, le lien de confiance, l’aller retour du bon chien qui rapporte ce que l’on lui lance, cela peut faire la différence. Machouille, Hund, machouille et t’auras peut-être la vie sauve. Baisse les yeux aussi, comme quand Denis te hurlait dessus, baisse les yeux pour lui faire croire que tu te soumets à sa force, que tu reconnais sa supériorité. Les humains, les mâles surtout, aiment palper leur puissance. Et Denis n’était pas avare en la matière. Sa compagne et ses petits y avaient droit, comme moi. Ils baissaient les yeux, la tête, le cou, tout quoi et après il se calmait en la faisant crier. Le temps qu’il les tapait, au moins il m’oubliait un peu. J’ai jamais osé les défendre, j’aurais bien voulu mais j’ai jamais osé. On ne s’oppose pas à un chef de meute que l’on sait imbattable. La femelle, je m’en foutais. Elle ne m’aimait pas. Mais les petits, j’aurais voulu l’aider. J’ai pas osé mais je leur donnai la baballe et ils  pleuraient dans mon poil. « Hund, qu’ils disaient, je t’aime mon chien, toi au moins t’es gentil ». Je fermai ma gueule. J’étais pas gentil, j’avais peur. Ils me faisaient penser à moi. Une mère incapable, un père pouilleux et une vie pourrie jusqu’à la moelle. Leur baballe à eux, c’était quoi ?

 

            La petite femelle aurait du se méfier. Les loups rôdent la nuit et son odeur demeurait forte, malgré la douche, malgré les nouveaux vêtements, elle attirait toujours. La caresse qu’elle avait osée dans le magasin, un frôlement, m’avait fait du bien. J’en aurais voulu une autre, et une autre, et encore une avant de repartir aller tuer Denis. Mais sa main avait tremblé, trahissant son angoisse des chiens. Et son geste s’était brusquement arrêté. Sûrement avait-elle aperçu le sang collé à la place de mon oreille tatouée. Et j’avais pensé à Denis. Et je m’étais écarté de la petite.

Je l’avais suivie toute la journée, jusqu’à ce soir. Et dans la nuit, j’avais su ce qui allait lui arriver. Les pas du loup, son odeur nauséabonde, gorgée d’envie d’elle ; les pas du loup qui s’accélèrent et sa main qui attrape la petite et son corps sur son corps ; le silence de sa bouche, voilà ce qui m’a surpris, qui a ralentit mon instinct ; mais elle avait les mêmes yeux que les petits de Denis.

Pourrais-je dire, à l’homme qui me tient en joue, que le sang sur la baballe est celui d’un loup que cela ne l’attendrirait pas.

 

Machouille, Hund, machouille. Baisse les yeux et machouille. J’ai tellement soif. Il fait chaud, tellement chaud.

 

 Machouille, Hund, machouille...

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Publié dans Le Tour de nous-mêmes

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C
Magistral ! Magnifique ! Poignant et fort. Vivant. Le texte que je préfère de tout ce que tu as écrit jusqu'à présent. On vit le texte, on en oublie les mots, on en oublie qu'on lit, tu vois ? C'est ça, t'as trouvé, c'est le bon rythme, le bon style, tu sais où tu veux en venir et tu nous y amènes subtilement, tout est juste.Enfin d'après moi, hum (humilité soudaine).A qui passes-tu la patte ? Je sais plus quel ordre on avait au début...
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