chapitre trois

Publié le par precy

-Dites donc, mon p’tit gars, vous auriez le cran de répéter ce que vous v’nez de dire ??

Et voilà, elle recommençait son cinéma, la vieille. Le grand jeu de la dignité ancestrale offensée, et tout l’attirail. L’autre en face commençait à perdre son calme, et avec lui le souvenir des conseils pédagogiques prodigués lors de son tout récent stage de formation.

-Pour la dernière fois, mémé : le p’tit gars, qu’est de la police municipale soit dit en passant , vous demande de dégager bien gentiment votre épave de ce trottoir, parce que c’est exactement ici qu’on doit installer les barrières, ET CECI A CAUSE…

Un cri outré l’interrompit.  D’un geste autoritaire, l’aïeule planta ses ongles dans l’avant bras du jeune homme assis au volant. Il sursauta à peine, signe d’une endurance vieille de quinze jours. L’air mi-indifférent, mi-amusé qu’il exprimait discrètement semblait participer du même entraînement.

-Antoine ! vous avez entendu comme moi ? il vient de redire « épave », ce morveux en bleu !Un peu de respect pour la marque Volkswagen, mon p’tit !! Parce que j’vous garantis que ça, c’est du minibus !

Elle fulminait juste ce qu’il fallait, la peau du cou tremblotante et la main agitée. Ce procédé dont on sentait qu’il était le fruit de longues années d’application, avait depuis le début de leur petit voyage toujours parfaitement fonctionné. L’interlocuteur finissait en général  par lever les yeux au ciel et  tourner les talons, avec un sentiment d’impuissance très divertissant pour les témoins de la scène. Le scénario en cours semblait justement tendre vers un achèvement, le jeune flic ayant présenté le côté pile de sa chemise azur, et esquissé un vague geste de la main vers sa tête. Antoine le regarda traverser la place sous le soleil.

Une place Jean Jaurès comme tant d’autres, dans notre douce France, se dit-il. Justement. Ne pas se laisser aller à la facilité du stéréotype : après tout la vieille Madeleine, vue de loin, gracile silhouette un peu penchée et  chevelure blanche, ressemblait à une mamie gâteau, ce qu’elle n’était assurément pas. Cet endroit, carte postale attendue des vacances réussies (« et en plus, y avait le Tour de France ! Je te dis pas l’ambiance ! »), devait donc détoner. Il trouverait. Mais il n’avait que peu de temps. La mémé, ses 82 balais sous le bras, avait déjà sauté de l’engin, et, resplendissante, s’offrait au regard amusé de la terrasse de l’inévitable café du coin. Il la rejoindrait dans quelques instants.

L’espace d’un battement de paupières, il obligea le monde à se solidifier. Cet exercice le tranquillisa. Tout n’était effectivement pas uni. A travers le pare-brise du minibus rouge, il fixa mentalement quelques figures stupéfiantes : quelque chose clochait dans l’une d’entre elles, vaporeuse et bleue, comme si son balancement maîtrisé cherchait à donner le change. Il verrait ça plus tard. En traçant une  droite en partant de ce point, on tombait pile sur une masse sombre, une sorte de bloc de mauvaise humeur, un type attablé sans réaction alors qu’un gros chien baillait juste à sa hauteur. Chacun sa combine pour avancer, observa-t- il en claquant sa portière, il y avait ceux qui, ramassés sur eux-mêmes, paraissaient irrémédiablement clos, et d’autres qui n’étaient que tension vers l’extérieur, vers un au-delà de leur être. Cela revenait peut-être au même ?

Mais pas le temps de lambiner. Il avait un boulot. Gardien de mémé. Mais où était-elle passée ? Ah, il l’apercevait, dans la cohue d’une file d’attente, tournée vers une silhouette à pois rouges qu’elle semblait toiser copieusement. Elle était comme ça, mamie Madeleine. Sous son regard acéré, tout individu pourtant dans son bon droit se trouvait immédiatement transmué en satyre spécialiste es-maltraitance-d’octogénaires.

Antoine se dirigea nonchalamment  en direction du PMU, qui vendait aussi la presse. En chemin, il s’avisa de la fontaine qui l’intriguait. Sa protégée en aurait pour quelques minutes. D’après ce qu’il avait compris, il s’agissait de se procurer une carte de voeux pour un filleul, apparemment seul individu mâle de moins de 70 ans qui trouvait grâce à ses yeux.

-Et c’est quand, cet anniversaire ? avait tranquillement demandé Antoine un quart d’heure auparavant, alors qu’elle lui ordonnait sèchement de brûler un deuxième feu rouge.

-Mais c’est aujourd’hui, le 23, pardi ! s’était-elle exclamée.

-Alors, vous êtes en retard…

-C’est pourquoi je vous demande de faire fissa mon gars…on expédie ça en deux coups les grosses, tiens, arrêtez-vous là…on achète l’Equipe et hop, on file trouver un p’tit coin de route tranquille, loin de tous ces blaireaux.

Il y a quelques mois, à l’annonce des projets de vacances, ils s’étaient bien moqués de lui, les autres. Antoine avait eu beau protester que l’idée n’était pas la sienne, ils s’étaient étouffés de rire derrière leurs bières. Non, ce n’était pas une nouvelle conquête, il ne la connaissait pas. Oui, l’annonce avait paru dans La Croix et sa mère était tombée dessus par hasard. On cherchait un jeune homme bien sous tous rapports, genre scout serviable, muni d’un permis de conduire et de quelques kilos de bonne volonté pour véhiculer une « senior » (le doux euphémisme lui arracha un sourire) et lui permettre de s’adonner une année de plus à son passe-temps favori, qui était de suivre la course cycliste à la trace (à moins que ce n’eût été de casser les pieds à ses semblables, mais cela, on s’était bien gardé de le mentionner). Il n’avait pas eu le choix, après une année passée à « mener une vie de barreau de chaise » selon les termes de son colonel de père. Et puis, « cela lui changerait les idées », parce qu’on l’avait trouvé déprimé ces derniers mois…Ce n’était rien de le dire. Bref, c’était pour ces bonnes  raisons qu’il avalait stoïquement le Co2 de la caravane du Tour et qu’il subissait les commentaires sportifs abscons d’une Janie Longeau hors d’âge.

Assis sur la margelle de la fontaine dont il reconnaissait maintenant la statue, il trempa sa main dans une eau à peine fraîche. D’ici, il pouvait surveiller du coin de l’œil la file d’attente. Inutile d’aller se mêler à ces pingouins en bob et en sandales.

Il se souvint de la première entrevue dans un appartement de banlieue. Il avait d’abord rencontré uniquement la fille de mamie Madeleine, polie mais pressée, qui lui avait dépeint la situation : on se faisait du souci pour la grand-mère vadrouilleuse, qui avait certes conservé nombre de ses facultés, mais faiblissait côté code de la route. N’avait-elle pas l’année dernière écopé de 14 contraventions, avant de finir, le dernier jour, dans le fossé à cause, selon sa propre analyse, de « conditions météorologiques peu favorables à la tenue de route » ? Mais malgré les frayeurs qu’elle leur causait chaque mois de Juillet, aucun de ses proches n’avait osé lui suggérer d’abandonner la course. Il aurait été anathématisé sur place par la vieille harpie en short. (Renoncer à une habitude qui remontait à 1964, vous n’y pensiez pas, « mon p’tit » !) Et puis, il y avait « ses difficultés relationnelles ». Avec qui ? avait-il naïvement demandé. Silence gêné. « Vous savez, avec l’âge, on ne s’arrange pas » avait simplement répondu la fille de Madeleine. Il allait pouvoir le vérifier sur le champ : mamie avait surgi, à peine essoufflée par la montée des six étages, le regard aigu, la moue bougonne. De toute évidence, elle avait flairé l’entourloupe. On la préparait à se voir accompagnée depuis plusieurs mois. On ne lui avait pas laissé le choix : les clés du minibus rouge étaient confisquées. Antoine et elle s’étaient longuement dévisagés. La situation était gênante pour les deux : un jeune blanc-bec de 23 ans allait devoir veiller sur une vieille dame qui de toute évidence n’avait eu ni l’habitude ni l’envie de tels égards de sa vie entière. Pendant que la fille s’était éclipsée pour préparer un café, une averse de questions s’étaient abattues sur la tête du pauvre garçon. La conclusion fut sans appel : « pfff…même pas sportif ! ».

Antoine était donc parti avec un sérieux handicap. Au départ, ce qu’il prenait pour de la bouderie lui pesait terriblement. Puis il s’était habitué, réalisant qu’elle n’était pas capable d’autre forme d’expression que ces longs soliloques, les yeux attachés à ses jumelles, au bord de la route, ou le nez plongé dans ses journaux sportifs, dans sa chaise de camping. Ce qu’il savait d’elle, il l’avait attrapé au vol, elle l’avait laissé échapper dans l’intimité de leurs journées. Cela tenait en quelques mots : Madeleine, un prénom honni, une fille, qu’elle voyait peu (cela pouvait se comprendre), une ancienne activité de directrice de MJC, et pendant trente ans la tête d’une équipe féminine de cyclisme amateur (totalement masochiste, sans aucun doute). Et sinon, peu d’aménité pour les « métèques », les chômeurs, les divorcés, les étudiants, les intermittents du spectacle (mais qu’avaient-ils bien pu lui faire ?) mis dans le même sac, et tous accusés de « profiter du système ». Ah, et puis, quelques points faibles peut-être : un certain Robert (« vous vous débrouillez mal, mon p’tit. Rob…, enfin, j’veux dire n’importe qui à votre place y serait arrivé, à faire ce créneau »), les myrtilles (« tâchez de rapporter une tarte comme les dernières fois, vous voyez ce que j’veux dire »), et Bernard Hinault, qui revenait fréquemment dans ses monologues (« cinq Tours de France ! » il avait au moins retenu quelque chose).

Antoine cessa d’agiter sa main dans l’eau et releva la tête. Il ne voyait plus l’objet de ses pensées. En quelques enjambées, il se retrouva dans le bistrot. C’était presque au tour de mamie, qui devait en vouloir à l’univers entier pour cette attente. Il se faufila à sa hauteur.

Soudain lui réapparut, avec sa netteté de cliché, la silhouette bleue fixée dix minutes plus tôt. Mais cette fois-ci, un mouvement la lia à d’autres figures. Comme en un ralenti cinématographique, il vit cette fille porter la main à sa joue, puis une silhouette athlétique se détacher d’elle en ricochant au passage sur la maigre épaule de Madeleine. Trois êtres se trouvèrent ainsi joints par une unique impulsion. Quatre, même, si on le comptait, lui, dans l’ombre. Le plus étonnant fut le brouillage musical qu’il perçut durant ce bref épisode, un peu comme une bande-son qu’on distend. Ce fut mamie qui se chargea de lui rappeler la réalité avec l’exclamation outragée dont elle avait le secret. Le regard qui accompagnait le fuyard en disait long. En se frottant l’épaule, elle s’attaqua ensuite à la petite délurée dont le regard n’allait  pas avec la mise, semblait-il. Elle en fut pour ses frais. L’insulte qu’elle récolta, Antoine l’avait souvent marmonnée en secret. Est-ce pour cela qu’il lui sourit, avant qu’elle ne disparaisse? Quoiqu’il en fût, en raccompagnant une Madeleine au bord de l’apoplexie vers la place, il ne cessa de se repasser le film de la scène, troublé par la perfection esthétique de ce qui venait enfin d’arriver.

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Publié dans Le Tour de nous-mêmes

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L
  Oh, la, la... Le retard pris ! Bon je vais tout relire avec attention !  je ne suis pas au point pour le contre-la-montre, mais Clara me rassure quand elle dit que nous déborderons un peu après l'été... Et déborder me plait...Pour être un peu efficace tout de même, l'achat du libé le matin sur la place J.J rebaptisée le lendemain (j'suis, m'dame ?), je prends (vous avez travaillé, je ne vais pas tout chambouler). Le matin, c'est possible, le réassort du camion est fait, la marchandise est prête, le coup de feu, les pizzas à réchauffer et tout, c'est un peu avant l'arrivée, et après. Le soir la dame est à ramasser à la petite cuillère et sent l'huile recuite... Pas reluisante. Mais le matin, tous les espoirs sont permis : elle attend l'amour, le vrai, celui qui lui ferait grimper des sommets, avec le maillot à pois, ce serait l'Himalaya, pas moins... Après plusieurs déceptions sentimentales (une ou deux chaque été  depuis qu'elle est sur le Tour, la dame pas-toute fraîche- mais-qui-se-sent-jeune, pétrie dans ses lieux communs) attend. Voilà pour la description du personnage. Je rassure tout le monde, je ne ferai pas virer " LeTour... " vers le roman rose.Pour bien tout comprendre, j' vais me faire un schéma... Après je me lance... Euh, ou bien je vais demander comme Précy une foule de petites choses à dénouer...
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C
Je suis ennuyée pour répondre parce que je n'en suis plus à ma première lecture. J'ai l'impression que oui, mais il va falloir demander à des lecteurs neufs.Bon allez je vais acheter des fraises bio sur le marché !
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P
ok je comprends mieux et tu as certainement raison.pour moi c'était le regard ironique d'antoine sur le jeune flic qui a bien intégré ce qu'on lui a dit lors de sa formation mais dont mamie vient à bout très facilement...si ce n'est que ça, ouf!si on supprime la phrase en question est ce que ça change l'impression de "confiance" dont tu parles?
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C
Bon allez je retente ma recherche de la ptite bêbête (je n'oserais pas le faire si je ne trouvais pas ton texte très bon, hein !). Eh bien je crois que ce qui me gêne, c'est ce choix indéterminé entre un point de vue omniscient, et celui d'un personnage (lequel ?), seulement au début du texte. J'ai été un peu perdue à la première lecture, parce qu'au début, tu parles de Mamie Madeleine : "Le grand jeu de la dignité ancestrale offensée, et tout l’attirail", et juste après tu parles du policier municipal. Il y a là un malentendu. Comme tu parles, toi narrateur, un langage familier et complice, on croit que tu t'es mise dans la tête du policier, d'autant que tu parles de sa vie intérieure à lui (il perd son calme, le souvenir des conseils pédagogiques...). Alors on croit que le policier connaît bien Madeline, puisqu'il dit que ça recommence, etc...Puis Mamie plante ses ongles dans le bras d'Antoine, et hop on est tout du long dans le discours indirect libre (pas tout à fait le point de vue du narrateur, pas tout à fait celui d'Antoine, mais on sait qu'on est vers là, entre les deux, on l'accepte en tant que lecteur et ça fonctionne très bien d'ailleurs).Je pense que c'est ce début qui m'a déstabilisée, d'entrée (dois-je être dans la tête du narrateur, ou dans celle du policier ? Ah ben non dans celle d'Antoine...)  Ce début où j'ai navigué dans l'incertitude, où je ne savais où me placer, m'a ôté une confiance tout au long du reste du texte, comme si je n'y croyais plus, comme si je craignais que tu me perdes encore.Voilà, je crois que cette fois j'ai vraiment trouvé la vraie raison de ce qui a dérangé ma lecture !En fait, il te suffit juste, je pense, d'ôter la phrase : "L’autre en face commençait à perdre son calme, et avec lui le souvenir des conseils pédagogiques prodigués lors de son tout récent stage de formation." Et peut-être la remplacer par une observation du genre : "l'autre en face se lissa le front d'impatience", un truc qu'Antoine serait en mesure d'observer. Ou bien par rien du tout, ce qui serait peut-être encore mieux.Encore une fois, c'est tout personnel comme impression !
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P
finalement je me rends compte que je redis ce que tu dis et qu'on a fait la même chose : "ni complètement point de vue du narrateur ni complètement ppint de vue du personnage" dis-tu... donc, ??là il est tard et j'ai mangé trop de crèpes!!
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