Chapitre 1
Bientôt la ville se réveillera. Les rues et les chemins alentours irrigueront l’avenue principale de badauds, de touristes, de policiers et d’agents communaux réquisitionnés en vue des derniers préparatifs. Ils poseront barrières, lampions, affiches, banderoles publicitaires. De longs fils électriques donnent déjà au lieu l’aspect d’une immense toile d’ araignée. Un écran géant sera fini d’installer sur la place du centre ville. L’équipe municipale ne tardera pas à s’y rendre afin de peaufiner le discours de monsieur le Maire qui souhaite profiter de l’occasion : rebaptiser cette place du nom d’un grand champion cycliste.
« Ce n’est pas tous les jours que le Tour de France passe par chez nous ». Cette phrase ouvrirait son allocution, la même qui avait permis au Maire, quelques mois plus tôt, de convaincre son équipe. « Non, ce n’est pas tous les jours » avait-il insisté en fixant chaque conseiller, sur un ton dont nul n’avait ignoré le menaçant sous-entendu. Aux difficultés budgétaires s’ajoutaient les promesses non tenues, aux affres de la décentralisation la montée en puissance d’une opposition de plus en plus présente –en la personne de la «jeune » Paillard- Cela avait fini d’ébranler les dernières certitudes du Maire qui briguait son cinquième et dernier mandat.
Mais il avait convaincu et demain, demain le Tour traverserait la ville, sa ville ; demain la place Jean Jaurès deviendrait la place Bernard Hinault.
Bientôt la ville ouvrira les yeux. Les commerçants relèveront les grilles, finiront d’embellir leurs devantures, réceptionneront leurs commandes ou relanceront les fournisseurs en retard. Chacun se félicitera de la spectaculaire hausse de l’affluence touristique, donc de celle de son chiffre d’affaires, grâce au Tour.
Le taux de remplissage du camping municipal tenait lieu de baromètre local : Yves Duchemin, son responsable, affichait complet depuis plus d’une semaine. Même à la capitainerie, d’ordinaire si calme, on refusait des bateaux. Au plus grand dam des pêcheurs, le passage du Tour de France avait transformé leur port en parking de grande surface. Tous avaient pourtant mené la vie dure au Maire, faisant circuler une pétition sensibilisant la population aux risques que faisait peser l’événement sportif sur l’environnement local. Rien n’y fit, coquin de sort !
Voilà ce que se disaient encore, ce matin du Juillet, Yvon et Bébert, l’œil noir et fatigué, en déchargeant leur pêche. Le tout chargé dans la vieille titine –une 2 C qui roulait du feu de dieu- et les voilà partis, la clope au bec. Yvon déposa Bébert chez lui avant de filer vers le centre ville. Il avait à peu près tout ce qu’on lui avait demandé, bien plus d’ailleurs qu’on ne lui avait jamais demandé. « Ce Tour de France a du bon, quand même… », songea-t-il en éteignant le moteur.
Arrivé sur la place, Yvon sut immédiatement que quelque chose de nouveau était arrivé. Ce n’était ni l’écran géant, ni les première barrières… Non, son regard averti de marin avait saisi que quelque chose clochait. Il s’agissait d’une masse noire, à peine visible, cachée dans l’ombre de la fontaine.
Il lança un rapide bonjour à Christine, la patronne du restaurant « Le bon Plaisir ». Celle-ci dissimula la une du journal local qui titrait « Demain, ils seront là ! » afin de ménager les susceptibilités. Elle savait que celle de Yvon était aussi sensible que bruyante. Et puis, elle aurait bien voulu un mot gentil, quelque chose qui lui montrât que le vieil homme pouvait s’intéresser à elle, quand même. Elle en sourit tristement.
Yvon avait été marié une fois. Sa femme était tombée à l’eau un jour de tempête. Depuis il vivait ici, toujours seul. A presque soixante ans, marin de père en fils de génération en génération, il était devenu une espèce d’ours mal léché mais craint et respecté de tous. Le genre d’ours qui connaissait tout et tout le monde dans cette petite ville, porté sur la bouteille, fidèle en amitié, à qui rien n’échappe.
Yvon avait évidemment senti le changement de parfum de Christine aujourd’hui. Il s’était dit que c’était pour le Tour de France et bien gardé de tout commentaire. Il aurait quand même voulu lui demander si elle l’avait déjà vu traîné en ville mais il connaissait la réponse par avance. Plutôt que d’épiloguer, il lança un bref « bonne journée » et sortit de l’arrière salle du restaurant. L’ombre près de la fontaine était un fait nouveau dans cette ville. Or tout ce qui était nouveau ne lui plaisait guère. Il détestait l’inconnu et, bien plus que des hommes ou de la mer, depuis sa plus tendre enfance il se méfait des chiens. En montant dans sa Titine, Yvon fronça les sourcils : il s’agissait bien d’un chien.
Bientôt la journée sera caniculaire. La météo l’a annoncé. Chacun rentrera son pépé et sa mémé, les installera devant la télé, un brumisateur à portée de main. Chacun leur dira de regarder le Tour pour bien comprendre l’ étape du lendemain. « Parce que, demain, le Tour passe chez nous, Pépé ». « Parce que demain tu les verras pour de vrai, Mémé. Pour de vrai ! ».
En deux coups de pinceau, le ciel sera d’un bleu éblouissant et la place d’une blancheur aveuglante. Il n’aurait manqué en ce mardi 23 juillet que du rouge pour que la fierté tricolore animât fiévreusement l’esprit des habitants et symboliquement le cœur de la ville. Mais du rouge, il y en aura plus que de raison au cours de cette journée, sur la place Jean Jaurès.
Un rouge vif sera offert aux regards indiscrets de passants intéressés par l’entre jambe d’une jeune fille de 17 ans. Celle-ci aura passé la nuit sur la piste de danse du camping municipal. « Soirée disco, soirée maillot ! », craché par les enceintes jusqu’à 5 heures du matin.
Quel genre d’homme pourrait-elle intéresser ? Elle s’en foutait pas mal pourvu qu’il s’intéresse à elle. Et, cette nuit, son string rouge en avait affolé plus d’un.
Mal réveillée, mal coiffée, mal boutonnée, elle viendra s’asseoir au café Jean Jaurès en fin de matinée, en se moquant pas mal de laisser voir la partie la moins intime de son être.
Bientôt, le ciel sera bleu, la place toute blanche.
Du rouge encore que viendra garer Antoine, conducteur en chef du camping car de mamie Madeleine. Un rouge tacheté des écussons de toutes les villes étapes du Tour de France que la vielle dame suit avec ferveur cette année. « Mais non, monsieur l‘agent, dira mamie Madeleine, c’est juste pour acheter une carte postale ». Le policier aura la faiblesse de la croire. Le camping restera toute la journée sur la place Jean Jaurès, comme une tache de vin sur une robe de mariée.
Du rouge toujours dans les verres que ne cessera de vider un quadragénaire bougon. Ce marseillais de naissance sera venu attendre son ex femme : du mardi 23 juillet au mardi 15 août, c’est à son tour de les garder. Le juge a été assez clair sur ce point et, cependant, il ne sera pas certain de pouvoir emmener les petites le lendemain, voir passer le Tour de France.
A ces rouges là faudra-t-il enfin ajouter la mercantile superstition d’une dame qui, étape après étape, tour après tour, se place sous la flamme de du dernier kilomètre, en espérant y vendre le plus grand nombre possible de pizzas, de frites et de churros à tous ces passionnés, comme elle, de la petite reine. Fidèle lectrice de Libé, elle se rendra au tabac presse tenu par les époux Jacquemin, récemment installés dans la région. Ceux-ci, comme tous ceux qui la croisent, souriront poliment du maillot blanc à pois rouge que cette dame arbore fièrement. « La montagne, il n’y a que ça de vrai ! », leur répondra-t-elle le sourire en coin.
Bientôt la ville se réveillera, le ciel sera d’un bleu limpide, la place d’une blancheur calcaire.
Et tous ceux là viendront, homme ou femme, mais ils seront humains.
Au moment où Yvon démarre, en foudroyant la fontaine du regard, il n’a pas vu que le rouge est déjà là, sur le sol, comme une longue laisse de gouttes de sang au bout de laquelle se tient l’animal qu’il a par instinct, immédiatement repéré et, par habitude, immédiatement détesté. Il ne sait pas que la haine qu’il éprouve est totalement, démesurément partagée –est-ce là tout ce qu’il partage ?- par ce chien noir, couché sur le flanc. Celui-ci profite encore de l’ombre faite par une reproduction imposant de l’Homme de Vétruve, au pied de laquelle l’eau part en cascade.
La truffe humide, l’œil à moitié fermé, il est venu s’y coucher en gémissant un peu, juste avant l’aube. Depuis, le chien attend.
Yvon ralentit tandis que le feu passe à l’orange. A l’arrêt, il relit le montant du chèque que Christine vient de lui faire. « Le tour de France a du bon, quand même… ». Mais il ne peut s’empêcher de regarder dans son rétroviseur. N’y a-t-il donc que lui qui a remarqué ce clebbard ?
Bientôt la ville ouvrira les yeux. Le chien, lui, attend son heure.
« Ce n’est pas tous les jours que le Tour de France passe par chez nous ». Cette phrase ouvrirait son allocution, la même qui avait permis au Maire, quelques mois plus tôt, de convaincre son équipe. « Non, ce n’est pas tous les jours » avait-il insisté en fixant chaque conseiller, sur un ton dont nul n’avait ignoré le menaçant sous-entendu. Aux difficultés budgétaires s’ajoutaient les promesses non tenues, aux affres de la décentralisation la montée en puissance d’une opposition de plus en plus présente –en la personne de la «jeune » Paillard- Cela avait fini d’ébranler les dernières certitudes du Maire qui briguait son cinquième et dernier mandat.
Mais il avait convaincu et demain, demain le Tour traverserait la ville, sa ville ; demain la place Jean Jaurès deviendrait la place Bernard Hinault.
Bientôt la ville ouvrira les yeux. Les commerçants relèveront les grilles, finiront d’embellir leurs devantures, réceptionneront leurs commandes ou relanceront les fournisseurs en retard. Chacun se félicitera de la spectaculaire hausse de l’affluence touristique, donc de celle de son chiffre d’affaires, grâce au Tour.
Le taux de remplissage du camping municipal tenait lieu de baromètre local : Yves Duchemin, son responsable, affichait complet depuis plus d’une semaine. Même à la capitainerie, d’ordinaire si calme, on refusait des bateaux. Au plus grand dam des pêcheurs, le passage du Tour de France avait transformé leur port en parking de grande surface. Tous avaient pourtant mené la vie dure au Maire, faisant circuler une pétition sensibilisant la population aux risques que faisait peser l’événement sportif sur l’environnement local. Rien n’y fit, coquin de sort !
Voilà ce que se disaient encore, ce matin du Juillet, Yvon et Bébert, l’œil noir et fatigué, en déchargeant leur pêche. Le tout chargé dans la vieille titine –une 2 C qui roulait du feu de dieu- et les voilà partis, la clope au bec. Yvon déposa Bébert chez lui avant de filer vers le centre ville. Il avait à peu près tout ce qu’on lui avait demandé, bien plus d’ailleurs qu’on ne lui avait jamais demandé. « Ce Tour de France a du bon, quand même… », songea-t-il en éteignant le moteur.
Arrivé sur la place, Yvon sut immédiatement que quelque chose de nouveau était arrivé. Ce n’était ni l’écran géant, ni les première barrières… Non, son regard averti de marin avait saisi que quelque chose clochait. Il s’agissait d’une masse noire, à peine visible, cachée dans l’ombre de la fontaine.
Il lança un rapide bonjour à Christine, la patronne du restaurant « Le bon Plaisir ». Celle-ci dissimula la une du journal local qui titrait « Demain, ils seront là ! » afin de ménager les susceptibilités. Elle savait que celle de Yvon était aussi sensible que bruyante. Et puis, elle aurait bien voulu un mot gentil, quelque chose qui lui montrât que le vieil homme pouvait s’intéresser à elle, quand même. Elle en sourit tristement.
Yvon avait été marié une fois. Sa femme était tombée à l’eau un jour de tempête. Depuis il vivait ici, toujours seul. A presque soixante ans, marin de père en fils de génération en génération, il était devenu une espèce d’ours mal léché mais craint et respecté de tous. Le genre d’ours qui connaissait tout et tout le monde dans cette petite ville, porté sur la bouteille, fidèle en amitié, à qui rien n’échappe.
Yvon avait évidemment senti le changement de parfum de Christine aujourd’hui. Il s’était dit que c’était pour le Tour de France et bien gardé de tout commentaire. Il aurait quand même voulu lui demander si elle l’avait déjà vu traîné en ville mais il connaissait la réponse par avance. Plutôt que d’épiloguer, il lança un bref « bonne journée » et sortit de l’arrière salle du restaurant. L’ombre près de la fontaine était un fait nouveau dans cette ville. Or tout ce qui était nouveau ne lui plaisait guère. Il détestait l’inconnu et, bien plus que des hommes ou de la mer, depuis sa plus tendre enfance il se méfait des chiens. En montant dans sa Titine, Yvon fronça les sourcils : il s’agissait bien d’un chien.
Bientôt la journée sera caniculaire. La météo l’a annoncé. Chacun rentrera son pépé et sa mémé, les installera devant la télé, un brumisateur à portée de main. Chacun leur dira de regarder le Tour pour bien comprendre l’ étape du lendemain. « Parce que, demain, le Tour passe chez nous, Pépé ». « Parce que demain tu les verras pour de vrai, Mémé. Pour de vrai ! ».
En deux coups de pinceau, le ciel sera d’un bleu éblouissant et la place d’une blancheur aveuglante. Il n’aurait manqué en ce mardi 23 juillet que du rouge pour que la fierté tricolore animât fiévreusement l’esprit des habitants et symboliquement le cœur de la ville. Mais du rouge, il y en aura plus que de raison au cours de cette journée, sur la place Jean Jaurès.
Un rouge vif sera offert aux regards indiscrets de passants intéressés par l’entre jambe d’une jeune fille de 17 ans. Celle-ci aura passé la nuit sur la piste de danse du camping municipal. « Soirée disco, soirée maillot ! », craché par les enceintes jusqu’à 5 heures du matin.
Quel genre d’homme pourrait-elle intéresser ? Elle s’en foutait pas mal pourvu qu’il s’intéresse à elle. Et, cette nuit, son string rouge en avait affolé plus d’un.
Mal réveillée, mal coiffée, mal boutonnée, elle viendra s’asseoir au café Jean Jaurès en fin de matinée, en se moquant pas mal de laisser voir la partie la moins intime de son être.
Bientôt, le ciel sera bleu, la place toute blanche.
Du rouge encore que viendra garer Antoine, conducteur en chef du camping car de mamie Madeleine. Un rouge tacheté des écussons de toutes les villes étapes du Tour de France que la vielle dame suit avec ferveur cette année. « Mais non, monsieur l‘agent, dira mamie Madeleine, c’est juste pour acheter une carte postale ». Le policier aura la faiblesse de la croire. Le camping restera toute la journée sur la place Jean Jaurès, comme une tache de vin sur une robe de mariée.
Du rouge toujours dans les verres que ne cessera de vider un quadragénaire bougon. Ce marseillais de naissance sera venu attendre son ex femme : du mardi 23 juillet au mardi 15 août, c’est à son tour de les garder. Le juge a été assez clair sur ce point et, cependant, il ne sera pas certain de pouvoir emmener les petites le lendemain, voir passer le Tour de France.
A ces rouges là faudra-t-il enfin ajouter la mercantile superstition d’une dame qui, étape après étape, tour après tour, se place sous la flamme de du dernier kilomètre, en espérant y vendre le plus grand nombre possible de pizzas, de frites et de churros à tous ces passionnés, comme elle, de la petite reine. Fidèle lectrice de Libé, elle se rendra au tabac presse tenu par les époux Jacquemin, récemment installés dans la région. Ceux-ci, comme tous ceux qui la croisent, souriront poliment du maillot blanc à pois rouge que cette dame arbore fièrement. « La montagne, il n’y a que ça de vrai ! », leur répondra-t-elle le sourire en coin.
Bientôt la ville se réveillera, le ciel sera d’un bleu limpide, la place d’une blancheur calcaire.
Et tous ceux là viendront, homme ou femme, mais ils seront humains.
Au moment où Yvon démarre, en foudroyant la fontaine du regard, il n’a pas vu que le rouge est déjà là, sur le sol, comme une longue laisse de gouttes de sang au bout de laquelle se tient l’animal qu’il a par instinct, immédiatement repéré et, par habitude, immédiatement détesté. Il ne sait pas que la haine qu’il éprouve est totalement, démesurément partagée –est-ce là tout ce qu’il partage ?- par ce chien noir, couché sur le flanc. Celui-ci profite encore de l’ombre faite par une reproduction imposant de l’Homme de Vétruve, au pied de laquelle l’eau part en cascade.
La truffe humide, l’œil à moitié fermé, il est venu s’y coucher en gémissant un peu, juste avant l’aube. Depuis, le chien attend.
Yvon ralentit tandis que le feu passe à l’orange. A l’arrêt, il relit le montant du chèque que Christine vient de lui faire. « Le tour de France a du bon, quand même… ». Mais il ne peut s’empêcher de regarder dans son rétroviseur. N’y a-t-il donc que lui qui a remarqué ce clebbard ?
Bientôt la ville ouvrira les yeux. Le chien, lui, attend son heure.
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