Etre réel
Alain Bergala (critique, essayiste...) indique dans un long article sur la photographie de Van der Keuken : "La fascination de Van der Keuken pour les endormis tient à cette interrogation sur la réalité de la réalité. Cette fameuse réalité, dont il a le plus grand mal à s'assurer en tant que photographe, n'existe jamais autant, à ses yeux, que lorsque nous dormons, précisément parce que nous y sommes alors absents en conscience, et donc véritablement partie prenante du fait de cette inconscience même : " La vie, écrit-il, est un rêve ou un voyage, ou un voyage rêvé à travers un monde qui, bien entendu, existe tout à fait en dehors de nous. Nous dormons parce que le monde existe en dehors de nous (…)". La conscience, et surtout celle du photographe à l'affût, en état de sur-vigilance, autant dire le contraire de l'état de sommeil, serait ce qui nous éloigne le plus sûrement de la réalité du monde. Filmer un ou une endormie, c'est éprouver encore plus crucialement cet exil. "Tu es couché, bien douillettement contre l'aimée, écrit Van der Keuken, tu jouis de ce privilège, et cela, même si tu dors, tu le sais". L'état opposé à ce sommeil dans la chaleur de l'autre, c'est celui du même Van der Keuken prenant une photo de la femme aimée endormie : il ne dort plus, il n'est plus contre le corps familier, il est passé derrière la vitre où la chaleur de ce corps ne peut plus passer, où ce corps enclos sur lui-même redevient une énigme, où l'homme qui regarde à travers le viseur est redevenu étranger à ce monde dont il croyait partager l'intimité, seul et en retrait. En ce sens-là, il y a du Bergman dans les photographies de Van der Keuken, alors qu'il n'y en a pas trace dans son cinéma. Ingmar Bergman est sans conteste celui qui a le mieux filmé, comme une obsession, cette soudaine étrangeté du corps de l'autre dont on se sentait si proche il y a un instant, et que l'on se met à scruter, avec la garde et le retrait nécessaire à toute prise de regard". Il continue plus loin en référence à Pessoa :
"Pessoa a exploré l'autre face de ce léger décollement au monde que je vois à l'oeuvre dans les photographies de Johan van der Keuken, même celles où il a l'air d'être le plus en quête de réalité du monde :
Être réel, cela veut dire n'être pas au-dedans de moi.
De ma personne intérieure je ne tiens aucune notion de réalité.
Je sais que le monde existe mais je ne sais pas si j'existe.
Je suis plus certain de l'existence de ma maison blanche que de l'existence intérieure du maître de la maison blanche."
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