Il serait une fois...

Publié le par Iris

Dans une autre vie, je me nommais Iris, j'avais fait d'autres choix, pris d'autres chemins, et il m'arriva ceci :


A l'époque, je travaillais sur ma thèse de philosophie : "Penser le sensible : du rythmique à l’esthétique". J'étais toute entière imprégnée de cette tentative, somme toute plus aristotélicienne que platonicienne, lorsque je les vis.
J'avais quitté ma chambre de bonne minuscule mais confortable située en plein centre d'Aix-en-Provence, tout près d'une fontaîne à dauphins, pour me rendre à la bibliothèque. Je voulais y dénicher un PUF : "Le rythme grec, d'Héraclite à Aristote". Mais auparavant je ne pouvais résister à l'envie de faire quelques boutiques. J'avais de ces bouffées de frivolité soudaines, lorsque j'étais trop longtemps restée le nez dans mes bouquins. Je rêvais plus ou moins à un couvre-chef qui m'aurait donné l'air spirituel, je me voyais le porter avec grâce, une cigarette à la main, nonchalamment accoudée devant un café, sur le cours. Il le fallait noir, pour contraster avec la blondeur de mes cheveux fins coupés courts. A la Gavroche, il aurait été un point sur le i de ma silhouette que je voyais menue, dans le reflet des vitrines.
Ainsi me dirigeais-je, l'esprit oscillant entre l'esthétique de ma mise et celle des érudits grecs, vers le centre ancien. Sur la place des Cardeurs, quelques étudiants aux vêtements souillés se poursuivaient en criant. Un bizutage de grande école, commun en ce mois d'octobre.
Ils étaient assis sur un banc, de l'autre côté de ce remue-ménage urbain. Tous deux plus élégants l'un que l'autre, c'était ce qui m'avait frappée au premier abord. Je stoppai ma marche pour mieux les voir, à distance respectable du groupe en ébullition. L'un était vêtu d'un pantalon de toile brune, d'une chemise blanche et d'une veste de costume. C'était le plus grand, au visage fin et à la chevelure fournie. L'autre, en jean, chemise à fines rayures et veste de velours, portait les cheveux très courts. Son regard me paraissait intense. Tous deux avaient des chaussures noires vernies, tous deux étaient bruns. Ils se parlaient, semblait-il à voix basse, penchés l'un vers l'autre, un fin sourire aux lèvres. Un charme puissant irradiait de leur couple. Je détachai un instant mon regard de ce spectacle pour scruter les autres passants. Je fus étonnée que pas un ne fut aimanté comme moi vers eux.
Je ne savais comment m'y prendre pour m'approcher d'eux. Je n'ai jamais été de ces femmes audacieuses qui risquent le tout pour le tout, savent aller vers les autres avec une aisance naturelle, ou une gaucherie étudiée. J'admirais ces femmes-là, sans jamais avoir su les imiter. Pourtant, je ne pouvais pas laisser partir ces deux garçons. Je ne pouvais vraiment pas. L'évidence de ce sentiment jamais ressenti auparavant m'effraya un instant, si bien que je finis par oublier de respirer. Tout en songeant que la vie me semblerait fade à tout jamais s'ils partaient sans que je leur aie adressé la parole, je continuais à manquer d'air. Je me mis à paniquer. Je farfouillai fébrilement dans mon sac à main, titubant légèrement. Je me laissai tomber sur un banc non loin, proche du malaise. Je ne parvenais décidément pas à trouver la Ventoline, parmi le bazar innommable de mon sac. J'allais mourir là, sans jamais avoir approché ces deux garçons, sans jamais avoir porté de joli chapeau ni avoir fini ma thèse. Insignifiante. Oubliée par tous sous quelques jours. Fait divers sans lendemain. Chienne écrasée. Néantissime.
Le ciel acquit des reflets métalliques, des ombres colorées s'approchèrent de moi, je crois qu'un oiseau se posa non loin.
Je me mis à rêver éveillée.
J'imaginai que ces deux garçons se nommaient Michael et Thomas. Etudiants en histoire de l'art, ils menaient une vie de dilettante. Je rêvai que je m'intégrais sans mal à leur duo. Ils seraient du genre à ne pas côtoyer grand-monde. Leur plus grand plaisir serait d'inviter un ou deux amis dans l'appartement qu'ils colouaient près de la fac, ils allumaient quelques bougies, inséraient un disque méconnu mais "furieusement beau" dans leur lecteur, fumaient clope sur clope et discutaient jusqu'au bout de la nuit d'art et de littérature. J'aurais aimé les observer. Ils avaient chacun une élégance propre, un charme individuel, mais c'était ensemble, j'en étais sûre, qu'ils s'avéraient irrésistibles. Leurs gestes, alors, étaient autres, sans aucun doute. Ils se frôlaient du bout des doigts, se parlaient plus bas car plus proches qu'avec aucun autre, se regardaient avec une chaleur dénuée pourtant de séduction. Ils semblaient toujours vouloir sonder l'autre en l'ayant néanmoins déjà compris. Une alchimie mystérieuse s'opérait, dont je me serais sentie souvent exclue. Au début, il m'aurait suffi d'être acceptée près d'eux pour être contentée. Je me serais délectée de leur aura, je les aurais quittés repue de beauté.
Mais je ne tarderais certainement pas à en souffrir. Cela, ç'aurait été comme si je l'avais toujours su, dès que je les avais vus ici, sur la place des Cardeurs. La première lame, fine, insérée vicieusement en plein centre de mon coeur, ne m'étonnerait nullement. Michael, le plus grand, aurait eu de l'estime et de la tendresse pour moi mais il mépriserait sans doute mon humour. Thomas se prendrait moins au sérieux, et ne tarderait pas à se rapprocher de moi. Lui seul me contacterait pour que l'on se retrouve sans Michael. Nous aurions des discussions passionnées, et des fous rires mémorables.
Un soir, la nuit aurait été enveloppante, nous rentrerions un silence d'un troquet où nous aurions convoqué Boulgakov et Claudel, qui auraient fait tourner nos tables. Je réaliserais que c'était la première fois que nous marchions ainsi sans paroles. Ce silence serait dense, je le trouverais laiteux sans que je puisse expliquer pourquoi. De fait, mes mouvements seraient plus souples, comme si je nageais dans une mer à l'eau lourde et sombre. Je sentirais à peine sa main sur mon bras. Thomas me retiendrait et se posterait devant moi. Il replacerait une mèche de mes cheveux, la calerait dans le chapeau que j'aurais fini par acheter. Je dirais :
- Ne fais pas ça.
Mais il le ferait quand même.
- Mademoiselle, tenez, voilà, vous l'avez à la main, là, attendez, je la porte à vos lèvres.
Je sentis le froid plastique dans ma bouche. L'air s'infiltra dans mes poumons. Des larmes jaillirent de mes yeux. Je tremblai.
Je  serais entourée des deux garçons. Ce serait Thomas qui aurait saisi la Ventoline, qui m'aurait sauvée.
Je repris peu à peu mes esprits.
Lorsque j'ouvris les yeux tout à fait, je vis un vieux monsieur plein de sollicitude, assis à mes côtés. Charmant, mais vieux. Je le remerciai distraitement, puis je tournai le regard vers le banc, de l'autre côté de la place.
Plus personne n'y était assis.

Je discernai soudain, juste derrière ce banc, la boutique d'un chapelier.
Le chapeau de mes rêves s'y trouvait.
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Publié dans Clara

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M
Ouaip.
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I
Un Bernard Pivote en grande forme hier soir ! N'était-ce pas plutôt lui retourné dans l'eau de ses délires - très réussis- ?Chère Isa, tout semble virtuellement vrai  et vraiment virtuel, surtout ici. On vit les mondes qu'on invente.
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B
A grâce soit rendue à votre commentaire, gentille blogeuse.Isa Noé de mon arche perdue, retournée, coque en l'air, mat dans l'eau, comme une épée dans un rocherIsa Noé, je suis ta table ronde, et comme coule l'ondeje suis à fleur de ta peau.Bon sur ce, faut pas traîner ici, m'ssieurs dames, y a plus rien à voir pour ce soir.Allez, allez, faire dormir les yeux.Bonsoir madame.Votre bien aimé mâle Bernard.
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I
C très bo. vraiment vraiment. est-ce que tu as ressentie tout ça ou imaginer ressentir tout ça ? Comme un beteau qui se retrouve le mat dans l'eau, et qui, finalement retourne sa coque pour être à fleur d'eau...
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B
Nous sommes là, ne vous inquiétez pas...On vous surveille du coin-coin de l'oeil, un groin de folie dans la tête, et on vous fait remarquer les  stétismes de la formule H20 "trop super méga bien" qui est trop super méganova géantePeau et scie du soir :Je t'ai à l'oei Iriset à la bouche Lolola bouche pleine :"Voyons voir voyeuristes le voirée à veux que voilà..."votre dévoué Vernardo
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