Qui est Iris ?
En plus d'être asthmatique, je souffre de migraines assez régulièrement. Je pense que cela arrive à peu près une fois par mois.
Je reconnais l'arrivée d'une migraine par une tension dans la nuque, l'omoplate et le bras. Toujours du côté gauche. Une chaleur maléfique s'empare ensuite insidieusement du bas de mon crâne. C'est comme si je sentais battre, se dilater, se rétracter mon cerveau. Puis la nausée, terrassante. Je suis réduite à l'état de paralysie consciente. Si je lève un petit doigt, la terre vacille. Les vomissements, lorsqu'ils surviennent, irrépressibles, ne me soulagent en rien. La tête comme en un étau, tout est brumeux et douloureux. La lumière du jour se mue en un éclat agressif, une lampe forte orientée vers mon visage, tout près, pour me faire avouer ma culpabilité. Car tout ceci est de ma faute, chacun le sait, du plus insignifiant au plus grand des médecins, leurs regards parfois agacés me le renvoient : tout ceci est psychosomatique, mademoiselle, reprenez-vous.
La dernière fois, cela a duré trois jours, il me semblait n'être plus qu'une tête béante.
Je tremble à l'idée que cela puisse se prolonger davantage. L'angoisse de ne pas en voir la fin ajoute sans doute au mal. C'est ainsi.
Les crises sont devenues plus longues, depuis ma rupture avec Jonathan. Notre idylle aura duré trois ans. Comment puis-je parler d'idylle ? J'aimais Jonathan pour ses absences. Il m'a toujours semblé qu'un homme qui m'aimerait de façon continue devait sans doute être un fou dangereux.
Jonathan pouvait bien sûr faire preuve d'une sollicitude infinie, d'une gentillesse et d'une tendresse révélatrices d'un véritable amour. Mais il finissait toujours par se retirer de mon espace, perdre son regard dans un lointain que je ne pouvais atteindre, pendant longtemps. Cela pouvait parfois s'apparenter à une froideur calculée, qui m'obligeait à me conduire de façon humiliante. Moi, Iris, que l'on avait toujours considéré comme une femme sensée, intelligente et posée, je me surprenais à poser des questions d'une voix que je ne reconnaissais pas, plus perçante qu'à l'ordinaire, des questions pré-formatées, issues sans doute de mauvaises lectures :
- A quoi penses-tu ?
- Où es-tu ?
Cela commençait ainsi, et sur la fin :
- Tu ne m'as jamais aimée.
Comment pouvait-on proférer de telles énormités ? Que pouvait répondre Jonathan ? Je creusais ma propre solitude, avec détermination. Son regard se faisait de moins en moins chaud, de moins en moins présent. Pour compenser, je passais davantage de temps devant les miroirs, à contempler mes yeux bleus et mes cheveux blonds qui faisaient d'ordinaire mon succès immédiat auprès des hommes. Durant un peu moins de trois ans, je les ai trouvés d'une fadeur sans nom. Je les maudissais. J'aurais voulu porter des lentilles noires et me teindre en rouge, afin que l'on me trouve plus voyante, au moins piquante. Je n'osai pas. Je ne tentais même pas de changer de style. A quoi bon, pensais-je. Je partais vaincue, persuadée que je ne saurai retenir le regard de Jonathan plus d'une heure. Mais je me mirais, yeux dans mes yeux, jusqu'à ce que l'image se trouble, jusqu'à ce qu'un défaut se forme dans la surface plane du miroir, une tache grandissante qui mangeait mon visage, un trou effrayant qui me laissait sans voix, perdue.
Jonathan était beau, bien entendu. Plus je rétrécissais, plus il resplendissait. C'était un homme brillant à tout point de vue. Il aimait se produire en société, où il excellait à capter l'attention, alors que moi je cherchais toujours le coin le plus sombre où me terrer. Je l'observais derrière une plante verte ou tout au fond d'un fauteuil club. Personne n'aurait songé à m'apporter un verre, et je répugnais à m'approcher de la lumière du bar. Je mourais de soif en silence. Chaque éclat de rire de toutes les dents blanches de Jonathan me transperçait la poitrine. Je trouvais les femmes qui l'encerclaient toutes plus splendides les unes que les autres. J'oubliais le temps où il me disait que j'étais la plus distinguée, la plus lumineuse. Je ne l'étais plus, de toute façon.
J'ignore pourquoi je ne l'ai pas quitté avant. Non, je ne l'ignore pas : il me suffisait de le regarder pour être emportée par tous mes sens. J'étais dépendante physiquement.
Qui plus est, c'est lui qui m'a quittée, pas moi.
J'aurais pu souffrir encore longtemps, si je n'étais pas devenue si misérable qu'il ne me supporta plus.
Un jour, il partit. Etonnamment, il le fit cette fois avec gentillesse. Une gentillesse infinie, proche de la pitié. Je n'ai même pas tenté de le retenir. Je le comprenais. Il me caressa la joue en murmurant :
- reprends-toi, Iris.
Cela me rappela tant le discours des médecins que j'eus envie, à ce seul instant, de le gifler. Se reprendre, qu'est-ce que cela signifie ? C'est l'aveu d'une impuissance, d'une commisération sans solidarité, cela veut dire : débrouille-toi toute seule. Pourquoi l'ai-je tant entendu au cours de ma vie, ce reprends-toi, Iris ?
Je crois qu'à cet instant, je lui jetai le seul regard de haine dont j'aie jamais été capable. Il le reçut comme un coup à l'estomac. Il parut suffoqué, recula d'un pas, me toisa comme si la folie m'habitait, et s'en alla.
Il me rappela quelques semaines plus tard. Il voulait savoir comment j'allais, si je voulais boire un café avec lui.
- Non, Jonathan.
- Tu ne veux plus que j'appelle ?
- Non, Jonathan.
- Nous pourrions rester amis.
- Je t'en prie, Jonathan.
Ce fut une supplique. Qu'il ne comprenne pas l'état de ma douleur me porta le coup de grâce. S'il ne la comprenait pas, c'était qu'il se trouvait à des lieues de la ressentir. Comment pouvait-il imaginer que nous pouvions nous revoir ? Comment pouvait-il ne pas en concevoir toute l'incongruité, toute la souffrance et la frustration que cela provoquerait ?
Il ne ressentait plus rien pour moi.
Peu à peu, je fis ce que chacun attendait de moi : je "repris" possession de moi-même. Je redevins présente, séduisante, spirituelle. Mes amis me félicitaient, me complimentaient, et de nouveaux "prétendants" frappèrent à la porte de ma vie.
L'un d'eux se nommait Justin.
Je tombai dans ses bras.
Après la première soirée d'amour, il se leva, se posta dans le rai de lumière diffusé entre les volets, issu du réverbère blanc dressé devant chez moi. J'entendis des éclats de voix, les voisins sans doute qui se querellaient souvent. Une moto passa, pétaradante. Justin s'appuya contre le chambranle de la fenêtre, visage blafard et surnaturel, et perdit son regard blême au loin.
Je tentai de focaliser mon attention sur ses lèvres, qu'il avait bien dessinées. J'y cherchais une vie, un tremblement. Rien ne s'y passait, et je fus happée malgré moi par le regard semblait-il sans pupille, parti dans un ailleurs que je ne connaitrai jamais. Justin, ainsi, m'effraya davantage que s'il s'était soudain transformé en monstre prêt à me statufier. Une véritable épouvante s'empara de moi, je voulus crier mais aucun son ne sortit de ma gorge.
Je gardai cette terreur blanche jusqu'au petit matin.
Je partis, et ne rappelai jamais Justin.
C'était il y a deux ans. Depuis, je vis seule. Je n'ose plus nouer une relation d'amour avec un homme. Je suis trop terrifiée par la venue de ces absences.
Je me terre dans mon trou, à attendre une métamorphose miraculeuse.
Je reconnais l'arrivée d'une migraine par une tension dans la nuque, l'omoplate et le bras. Toujours du côté gauche. Une chaleur maléfique s'empare ensuite insidieusement du bas de mon crâne. C'est comme si je sentais battre, se dilater, se rétracter mon cerveau. Puis la nausée, terrassante. Je suis réduite à l'état de paralysie consciente. Si je lève un petit doigt, la terre vacille. Les vomissements, lorsqu'ils surviennent, irrépressibles, ne me soulagent en rien. La tête comme en un étau, tout est brumeux et douloureux. La lumière du jour se mue en un éclat agressif, une lampe forte orientée vers mon visage, tout près, pour me faire avouer ma culpabilité. Car tout ceci est de ma faute, chacun le sait, du plus insignifiant au plus grand des médecins, leurs regards parfois agacés me le renvoient : tout ceci est psychosomatique, mademoiselle, reprenez-vous.
La dernière fois, cela a duré trois jours, il me semblait n'être plus qu'une tête béante.
Je tremble à l'idée que cela puisse se prolonger davantage. L'angoisse de ne pas en voir la fin ajoute sans doute au mal. C'est ainsi.
Les crises sont devenues plus longues, depuis ma rupture avec Jonathan. Notre idylle aura duré trois ans. Comment puis-je parler d'idylle ? J'aimais Jonathan pour ses absences. Il m'a toujours semblé qu'un homme qui m'aimerait de façon continue devait sans doute être un fou dangereux.
Jonathan pouvait bien sûr faire preuve d'une sollicitude infinie, d'une gentillesse et d'une tendresse révélatrices d'un véritable amour. Mais il finissait toujours par se retirer de mon espace, perdre son regard dans un lointain que je ne pouvais atteindre, pendant longtemps. Cela pouvait parfois s'apparenter à une froideur calculée, qui m'obligeait à me conduire de façon humiliante. Moi, Iris, que l'on avait toujours considéré comme une femme sensée, intelligente et posée, je me surprenais à poser des questions d'une voix que je ne reconnaissais pas, plus perçante qu'à l'ordinaire, des questions pré-formatées, issues sans doute de mauvaises lectures :
- A quoi penses-tu ?
- Où es-tu ?
Cela commençait ainsi, et sur la fin :
- Tu ne m'as jamais aimée.
Comment pouvait-on proférer de telles énormités ? Que pouvait répondre Jonathan ? Je creusais ma propre solitude, avec détermination. Son regard se faisait de moins en moins chaud, de moins en moins présent. Pour compenser, je passais davantage de temps devant les miroirs, à contempler mes yeux bleus et mes cheveux blonds qui faisaient d'ordinaire mon succès immédiat auprès des hommes. Durant un peu moins de trois ans, je les ai trouvés d'une fadeur sans nom. Je les maudissais. J'aurais voulu porter des lentilles noires et me teindre en rouge, afin que l'on me trouve plus voyante, au moins piquante. Je n'osai pas. Je ne tentais même pas de changer de style. A quoi bon, pensais-je. Je partais vaincue, persuadée que je ne saurai retenir le regard de Jonathan plus d'une heure. Mais je me mirais, yeux dans mes yeux, jusqu'à ce que l'image se trouble, jusqu'à ce qu'un défaut se forme dans la surface plane du miroir, une tache grandissante qui mangeait mon visage, un trou effrayant qui me laissait sans voix, perdue.
Jonathan était beau, bien entendu. Plus je rétrécissais, plus il resplendissait. C'était un homme brillant à tout point de vue. Il aimait se produire en société, où il excellait à capter l'attention, alors que moi je cherchais toujours le coin le plus sombre où me terrer. Je l'observais derrière une plante verte ou tout au fond d'un fauteuil club. Personne n'aurait songé à m'apporter un verre, et je répugnais à m'approcher de la lumière du bar. Je mourais de soif en silence. Chaque éclat de rire de toutes les dents blanches de Jonathan me transperçait la poitrine. Je trouvais les femmes qui l'encerclaient toutes plus splendides les unes que les autres. J'oubliais le temps où il me disait que j'étais la plus distinguée, la plus lumineuse. Je ne l'étais plus, de toute façon.
J'ignore pourquoi je ne l'ai pas quitté avant. Non, je ne l'ignore pas : il me suffisait de le regarder pour être emportée par tous mes sens. J'étais dépendante physiquement.
Qui plus est, c'est lui qui m'a quittée, pas moi.
J'aurais pu souffrir encore longtemps, si je n'étais pas devenue si misérable qu'il ne me supporta plus.
Un jour, il partit. Etonnamment, il le fit cette fois avec gentillesse. Une gentillesse infinie, proche de la pitié. Je n'ai même pas tenté de le retenir. Je le comprenais. Il me caressa la joue en murmurant :
- reprends-toi, Iris.
Cela me rappela tant le discours des médecins que j'eus envie, à ce seul instant, de le gifler. Se reprendre, qu'est-ce que cela signifie ? C'est l'aveu d'une impuissance, d'une commisération sans solidarité, cela veut dire : débrouille-toi toute seule. Pourquoi l'ai-je tant entendu au cours de ma vie, ce reprends-toi, Iris ?
Je crois qu'à cet instant, je lui jetai le seul regard de haine dont j'aie jamais été capable. Il le reçut comme un coup à l'estomac. Il parut suffoqué, recula d'un pas, me toisa comme si la folie m'habitait, et s'en alla.
Il me rappela quelques semaines plus tard. Il voulait savoir comment j'allais, si je voulais boire un café avec lui.
- Non, Jonathan.
- Tu ne veux plus que j'appelle ?
- Non, Jonathan.
- Nous pourrions rester amis.
- Je t'en prie, Jonathan.
Ce fut une supplique. Qu'il ne comprenne pas l'état de ma douleur me porta le coup de grâce. S'il ne la comprenait pas, c'était qu'il se trouvait à des lieues de la ressentir. Comment pouvait-il imaginer que nous pouvions nous revoir ? Comment pouvait-il ne pas en concevoir toute l'incongruité, toute la souffrance et la frustration que cela provoquerait ?
Il ne ressentait plus rien pour moi.
Peu à peu, je fis ce que chacun attendait de moi : je "repris" possession de moi-même. Je redevins présente, séduisante, spirituelle. Mes amis me félicitaient, me complimentaient, et de nouveaux "prétendants" frappèrent à la porte de ma vie.
L'un d'eux se nommait Justin.
Je tombai dans ses bras.
Après la première soirée d'amour, il se leva, se posta dans le rai de lumière diffusé entre les volets, issu du réverbère blanc dressé devant chez moi. J'entendis des éclats de voix, les voisins sans doute qui se querellaient souvent. Une moto passa, pétaradante. Justin s'appuya contre le chambranle de la fenêtre, visage blafard et surnaturel, et perdit son regard blême au loin.
Je tentai de focaliser mon attention sur ses lèvres, qu'il avait bien dessinées. J'y cherchais une vie, un tremblement. Rien ne s'y passait, et je fus happée malgré moi par le regard semblait-il sans pupille, parti dans un ailleurs que je ne connaitrai jamais. Justin, ainsi, m'effraya davantage que s'il s'était soudain transformé en monstre prêt à me statufier. Une véritable épouvante s'empara de moi, je voulus crier mais aucun son ne sortit de ma gorge.
Je gardai cette terreur blanche jusqu'au petit matin.
Je partis, et ne rappelai jamais Justin.
C'était il y a deux ans. Depuis, je vis seule. Je n'ose plus nouer une relation d'amour avec un homme. Je suis trop terrifiée par la venue de ces absences.
Je me terre dans mon trou, à attendre une métamorphose miraculeuse.
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