Taches de couleur

Publié le par Clara

J'ai regardé ce livre à la couverture bleu foncé près de mon lit. Il y est question d'une robe bleue. Il suit dans l'ordre de mes lectures celui, plus épais et moins sobre, posé à côté : il y est question d'une robe rouge.
Les femmes sont souvent des taches de couleur.
Les femmes restent, dans le souvenir des hommes et des enfants, des taches bleues ou rouges sous le soleil.
Je veux dire, les femmes dont on se souvient sous le soleil. Celles qui ont aimé. Toujours celles qui ont aimé, elles portent des robes de couleurs.
Les mères qui ont aimé, ce sont les plus colorées. Les mères insouciantes, ce sont les plus aimées des enfants. C'est étrange, elles meurent tôt, ces femmes-là, peut-être d'avoir consumé tout l'amour dévolu à un être humain à sa naissance. Il existe peut-être une mesure inconnue d'amour, seule connue des dieux ou des prophètes, ceux-là savent, ils regardent ces femmes et ont un sourire doux, elles ont atteint le quota, et soudain une balle de base-ball leur rentre dans le front.  Il n'y a pas à les plaindre, bien au contraire. Sont à plaindre peut-être ceux qui restent, mais peut-être pas non plus, car ils aimeront avec encore davantage de passion la couleur de leur robe.
Sur ces femmes-là on écrit beaucoup. On imagine, sur un air de violoncelle. De ces femmes-là, on tente par les mots de rappeler les traits, les gestes, la grâce. Les faire revivre. Les mots ne sont alors plus qu'un long fil qui tantôt raccommode, tantôt délivre une plaie. Ecrire, alors, est une blessure en soi-même, dans laquelle on invite le soleil, mais les ténèbres peuvent s'installer. Car le fil est noir comme les caractères sur l'écran, en file régulière sur une ligne droite, agaçante et imprévisible. Ecrire, alors, a le goût du souvenir imbibé de gouttes de pluie.
C'est que dehors il pleut.
Nous, lecteurs qui n'avons pas connu de femme semblable, qui n'avons pas de taches de couleur sur l'écran de nos rêves, nous écoutons la pluie. Nous pensons que ces femmes-là, qui ont su tant aimer, de cet amour insouciant, n'ont hélas pas su communiquer ce don à leurs proches. C'est que ces êtres de lumière se sont tant fait aimer en retour qu'elles ont sans le vouloir pris les coeurs en entier. Que peut faire un coeur saisi entièrement d'autre qu'écrire, écrire, encore et encore, pour se dessaisir peu à peu, ou se ressaisir d'autre chose ?
Nous lecteurs, qui n'avons pas connu de telle femme, écoutons la pluie tomber, ainsi que ces mots que nous recevons sur le front, avec un mélange de stupeur et de compassion.
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Publié dans Clara

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