Offrir un monde
C'est sans prévenir qu'il dégringole, le manque. C'est un manque existentiel, peut-être consubstantiel à l'humanité. Il nous manque à tous quelqu'un, alors ce quelqu'un s'engouffre dans la plaie du manque, l'occupe toute.
Mais l'on se trompe.
La plupart du temps on se trompe.
Certains croient au manque de la mère, ou du père, d'autres croient au manque de l'amant, ou au manque d'enfant, mais dans tous les cas il s'agit de manque d'amour.
Ce manque d'amour se choisit des cibles presque arbitraires.
Mais qu'est-ce que ce manque d'amour ?
Est-ce bien un manque d'amour ?
Ou bien seulement la lucidité soudain brûlante que l'homme est seul ? Quoi qu'il fasse il est seul. Je suis aimée mais je suis seule, et cela, je dois l'accepter.
Qu'est-ce que le manque sinon le refus de cela ?
L'écriture, c'est un moyen, mon moyen, et c'est peut-être celui de tout écrivain, de procéder à une alchimie. Par l'écriture approcher tous les hommes. Ne plus cibler le manque sur un être unique, mais sur chacun. Distribuer le manque dans chaque mot et ainsi l'éparpiller. Peut-être en faire don. J'espère transformer le manque en mots, comme le plomb en or...
Ma grand-mère est en train de mourir.
On me l'a dit par téléphone, tout-à-l'heure.
Plus que pour quelques heures.
Elle habite dans une petite ville sombre, là-haut, à droite, de ces villes aux noms en -ange.
"Si tu pouvais être là au moins pour la messe..."
Cette grand-mère, je l'ai peu vue, je ne la connais pas. Elle n'était pas de ces mamies émouvantes ou drôles. Je n'aimais pas son odeur. Je ne me souviens que de cela, son odeur.
Je ne serai pas là pour la messe.
Vivante, jamais elle ne m'a manquée. Me manquait l'image d'une mamie émouvante ou drôle, comme dans les livres.
Morte, me manquera-t-elle ?
Manquerai-je à la messe ?
Le manque, c'est comme des silhouettes en carton découpé, du carton invisible, silhouettes déposées aux endroits où chacun aimerait déposer l'être aimé ou désiré. Mais il ne s'agit que des contours flous de la personne, non de la personne elle-même. La personne elle-même est ailleurs. Mais aussi près de nous.
Aimer c'est cela, aimer bien c'est, de façon la plus détachée possible, accepter de démultiplier les idées d'une personne. Savoir qu'elle vit une autre vie loin de nous, inconnue de nous et imprévisible, savoir qu'elle en aime d'autres que nous, savoir qu'elle vit dans bien des mondes, même si c'est celui de la mort, mais c'est aussi créer à cette personne la possibilité d'un nouveau monde près de soi. Et c'est créer ce monde. Par l'écriture, ou par le rêve.
Aimer, c'est offrir un nouveau monde possible à l'autre.
Aimer, c'est offrir un monde.
Mais l'on se trompe.
La plupart du temps on se trompe.
Certains croient au manque de la mère, ou du père, d'autres croient au manque de l'amant, ou au manque d'enfant, mais dans tous les cas il s'agit de manque d'amour.
Ce manque d'amour se choisit des cibles presque arbitraires.
Mais qu'est-ce que ce manque d'amour ?
Est-ce bien un manque d'amour ?
Ou bien seulement la lucidité soudain brûlante que l'homme est seul ? Quoi qu'il fasse il est seul. Je suis aimée mais je suis seule, et cela, je dois l'accepter.
Qu'est-ce que le manque sinon le refus de cela ?
L'écriture, c'est un moyen, mon moyen, et c'est peut-être celui de tout écrivain, de procéder à une alchimie. Par l'écriture approcher tous les hommes. Ne plus cibler le manque sur un être unique, mais sur chacun. Distribuer le manque dans chaque mot et ainsi l'éparpiller. Peut-être en faire don. J'espère transformer le manque en mots, comme le plomb en or...
Ma grand-mère est en train de mourir.
On me l'a dit par téléphone, tout-à-l'heure.
Plus que pour quelques heures.
Elle habite dans une petite ville sombre, là-haut, à droite, de ces villes aux noms en -ange.
"Si tu pouvais être là au moins pour la messe..."
Cette grand-mère, je l'ai peu vue, je ne la connais pas. Elle n'était pas de ces mamies émouvantes ou drôles. Je n'aimais pas son odeur. Je ne me souviens que de cela, son odeur.
Je ne serai pas là pour la messe.
Vivante, jamais elle ne m'a manquée. Me manquait l'image d'une mamie émouvante ou drôle, comme dans les livres.
Morte, me manquera-t-elle ?
Manquerai-je à la messe ?
Le manque, c'est comme des silhouettes en carton découpé, du carton invisible, silhouettes déposées aux endroits où chacun aimerait déposer l'être aimé ou désiré. Mais il ne s'agit que des contours flous de la personne, non de la personne elle-même. La personne elle-même est ailleurs. Mais aussi près de nous.
Aimer c'est cela, aimer bien c'est, de façon la plus détachée possible, accepter de démultiplier les idées d'une personne. Savoir qu'elle vit une autre vie loin de nous, inconnue de nous et imprévisible, savoir qu'elle en aime d'autres que nous, savoir qu'elle vit dans bien des mondes, même si c'est celui de la mort, mais c'est aussi créer à cette personne la possibilité d'un nouveau monde près de soi. Et c'est créer ce monde. Par l'écriture, ou par le rêve.
Aimer, c'est offrir un nouveau monde possible à l'autre.
Aimer, c'est offrir un monde.
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