Chronique d'une mère
Et je vois aujourd'hui dans la rue cette femme, cheveux blonds réunis maladroitement en une queue de cheval rapide. Elégante dans la nonchalance, charismatique dans l'absence. Elle paie, répond à la bonne humeur du primeur, puis reprend son chemin, ses enfants à côté, à surveiller, en vélo, en trottinette, et ne peut s'empêcher de chercher quelque chose. Elle est à la fois là avec ses enfants qui filent loin, s'arrêtent, elle leur dit de faire attention en traversant, elle les appelle quand elle ne les voit plus, elle est inquiète, mais elle est aussi dans cette quête constante, elle cherche. Elle voit les sculptures, vertes, elle en voit chaque détail, chaque défaut, l'usure, l'érosion, bien mieux que nous, les passants. Elle ne nous voit pas. Elle pense à ceux qu'elle aime, qui lui manquent, elle refoule le manque, et cherche.
Elle doit encore acheter un roti, et du thym, puis se dit que c'est absurde d'acheter du thym. Elle aimerait aller le cueillir dans les collines, s'y promener les jambes nues, laisser sa peau se griffer, et rien ne serait meilleur que de regarder et sentir ses infimes blessures. Elle écouterait les oiseaux autant qu'elle occulte en ce moment le bruit de la circulation. Elle court soudain : son enfant est tombé. Elle le console, l'enlace un peu trop fort peut-être, tente de rattraper ainsi ces rêves qu'on n'autorise guère aux mères, que les mères s'autorisent guère. La petite troupe reprend sa route, chacun dans les roues de l'autre, chacun dans l'ivresse de les faire tourner côte à côte. Elle pense à sa vie, mais peu de temps, sa vie n'est pas de celles où l'on peut s'attarder, sa vie, c'est ce qu'elle regarde en ce moment derrière une vitre, c'est un livre, serré au milieu d'autres livres, heureux simplement d'être rempli de signes, dans une langue que souvent elle ne comprend pas elle-même. Elle a attrapé ses deux enfants par les capuches, cette route-ci est plus fréquentée, plus dangereuse, elle leur dit attention. Attention les enfants, la vie n'a pas de sens, d'ailleurs savez-vous seulement quelle direction nous allons prendre après ça, mais elle est précieuse, à préserver, miraculeuse, écartez-vous des bulles mobiles qui vous ignorent, vous nient, même si elles semblent vouloir vous emporter. Vous vivrez, les enfants, oui je vous lâche allez-y, vous vivrez de tels bonheurs, à gauche, à gauche, on va à la boulangerie, de telles surprises, de tels désirs, de tels espoirs, l'amour, vous verrez, sera toujours différent. Elle pense qu'elle doit aussi acheter des légumes, cinq par jour il paraît, elle n'y arrive jamais, ils ne les mangent pas de toute façon, peut-être des beignets de courgettes ce soir ? Elle a vu une amie en faire récemment, ça avait l'air facile. Facile, facile, comme le gateau que tente de faire Julianne Moore dans The Hours, elle voit souvent cette actrice, sa rousseur, s'allonger sur ce lit d'hôtel, hôtel qu'elle a pris comme pour retrouver un amant, pour s'échapper, partir, souffler, s'évader, mais c'est pour lire Mrs Dalloway. Elle aimerait faire pareil, et coincidence, devant elle un hôtel, elle aimerait y louer une chambre, et ce ne serait pas pour y retrouver un homme, mais pour se retrouver elle. Maman ? lui dit un enfant. Elle a le même sourire que Julianne Moore, je l'ai reconnu, infiniment tendre et infiniment absent, elle replace une mèche derrière son oreille, lui caresse la joue, et rappelle le deuxième au loin, avant de continuer sa route.
(Tableau de Klein)
Elle doit encore acheter un roti, et du thym, puis se dit que c'est absurde d'acheter du thym. Elle aimerait aller le cueillir dans les collines, s'y promener les jambes nues, laisser sa peau se griffer, et rien ne serait meilleur que de regarder et sentir ses infimes blessures. Elle écouterait les oiseaux autant qu'elle occulte en ce moment le bruit de la circulation. Elle court soudain : son enfant est tombé. Elle le console, l'enlace un peu trop fort peut-être, tente de rattraper ainsi ces rêves qu'on n'autorise guère aux mères, que les mères s'autorisent guère. La petite troupe reprend sa route, chacun dans les roues de l'autre, chacun dans l'ivresse de les faire tourner côte à côte. Elle pense à sa vie, mais peu de temps, sa vie n'est pas de celles où l'on peut s'attarder, sa vie, c'est ce qu'elle regarde en ce moment derrière une vitre, c'est un livre, serré au milieu d'autres livres, heureux simplement d'être rempli de signes, dans une langue que souvent elle ne comprend pas elle-même. Elle a attrapé ses deux enfants par les capuches, cette route-ci est plus fréquentée, plus dangereuse, elle leur dit attention. Attention les enfants, la vie n'a pas de sens, d'ailleurs savez-vous seulement quelle direction nous allons prendre après ça, mais elle est précieuse, à préserver, miraculeuse, écartez-vous des bulles mobiles qui vous ignorent, vous nient, même si elles semblent vouloir vous emporter. Vous vivrez, les enfants, oui je vous lâche allez-y, vous vivrez de tels bonheurs, à gauche, à gauche, on va à la boulangerie, de telles surprises, de tels désirs, de tels espoirs, l'amour, vous verrez, sera toujours différent. Elle pense qu'elle doit aussi acheter des légumes, cinq par jour il paraît, elle n'y arrive jamais, ils ne les mangent pas de toute façon, peut-être des beignets de courgettes ce soir ? Elle a vu une amie en faire récemment, ça avait l'air facile. Facile, facile, comme le gateau que tente de faire Julianne Moore dans The Hours, elle voit souvent cette actrice, sa rousseur, s'allonger sur ce lit d'hôtel, hôtel qu'elle a pris comme pour retrouver un amant, pour s'échapper, partir, souffler, s'évader, mais c'est pour lire Mrs Dalloway. Elle aimerait faire pareil, et coincidence, devant elle un hôtel, elle aimerait y louer une chambre, et ce ne serait pas pour y retrouver un homme, mais pour se retrouver elle. Maman ? lui dit un enfant. Elle a le même sourire que Julianne Moore, je l'ai reconnu, infiniment tendre et infiniment absent, elle replace une mèche derrière son oreille, lui caresse la joue, et rappelle le deuxième au loin, avant de continuer sa route.
(Tableau de Klein)
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