Merci môssieur le Président

Publié le par Clara

Moi que je vous dise, je sais pas ce que je foutais là dans la nuit noire qui s'étendait  partout comme dans la bouche ouverte du père Giraud avant qu'il crève devant tout le monde en pleine rue d'une crise cardiaque un jour de février. En plus je me gelais, vraiment il faisait un froid de frigo, et j'entendais l'autre à côté qui pleurait comme un mioche, après on va dire que c'est les filles les plus chochottes. Moi ça me fait rire, qu'est-ce que vous voulez, je ricane tout le temps, qu'est-ce qu'il y a d'autre à faire dans la vie ?
Moi j'ai seize ans, c'est l'âge où la belle au bois dormant elle se pique au machin pour filer la laine, après elle dort un siècle.  C'est pas mes vieux qui m'ont raconté ça, vous rigolez ou quoi, non je sais plus ça devait être à l'école. Y'avait ce connard de prince charmant qui allait la bécoter pour rompre le charme. C'est bien la même chose qui m'arrive quand un gars il veut me laper, ça rompt le charme la plupart du temps, y'a pas d'autre mot. Je préférerais dormir mille ans la plupart du temps plutôt que les sentir haleter près de moi comme des clébards qu'ils sont tous, même Jojo à côté, le petit Jojo qui va bientôt pisser de froid dans son jean taille basse, ah il regrette d'avoir choisi çui-là qui commence aux genoux, il le tient bien contre sa taille maintenant.
Ca me fait encore ricaner et même dans ce noir je vois ses yeux luire de quelque chose comme la haine, à moins que ce soit la peur. Ca m'arrangerait plutôt qu'il se jette sur moi pour me tuer, je suis plus grande que lui d'abord je l'écraserais comme une mouche à merde, y'a pas d'autre mot. On marche comme ça sans même voir où on pose les pieds, je montre pas que j'ai peur de marcher sur un serpent, parce que depuis toute petite j'ai la trouille de ces bestioles, même que j'osais plus aller aux toilettes parce qu'on m'avait raconté qu'il y en avait qui se baladaient dans les tuyaux et pouvaient vous mordre les fesses si vous faisiez pas gaffe. Ca me valait de belles engueulades de ma mother qu'en avait marre que je chie dans le jardin près du poulailler, elle avait peur que ça donne un goût aux oeufs ou je sais pas, elle était pas facile à suivre des fois.
Mon père l'était pas là, même que quand il était là il arrivait à pas être là, c'était le roi de la prestidigitation dans un sens, même maintenant quand j'y pense j'arrive même pas à me souvenir de son visage à mon paternel, sauf que peut-être ça se rapprochait d'une pêche pourrie. Je me souviens par contre de ce qu'il regardait à la télé où il était tout le temps devant, il adorait regarder déblatérer le président et à bien y réfléchir c'est à cause de lui qu'on en est là, Jojo et moi, c'est la faute à môssieur le président de la République française si on est là à marcher dans ce putain de bois ou de forêt, que je sais même pas si ça a une fin ou si par exemple on tourne pas en rond comme des cons.
Ca me fait la même impression que quand je suis à l'internat, l'impression de noir où je sais pas si ça mène quèque part, et où les profs du CAP ils arrivent comme des fleurs qui sentent bon d'un autre monde qu'est loin d'être le nôtre, mais c'est eux qui soupirent qu'on veut rien comprendre, faut le faire, alors moi je ricane comme d'hab, et ils me regardent comme l'autre, là, le président de la télé, ils me regardent d'un air de prof, d'un air de dire ma pauv'fille on fait tout pour te sortir de ta merde et tu nous dis même pas merci, c'est eux qui soupirent alors que le vrai monde c'est pas le leur, le vrai monde c'est l'accent pourri de mes vieux, c'est le jardin qui pue et les poules qui caquètent, c'est les fissures des murs qui suintent, c'est ma mother qu'a mal au dos de trop faire de ménages, et c'est moi qui ferai comme elle, faire le ménage, parce que c'est ce qu'ils ont décidé pour moi ils m'ont dit tu préfères quoi, secrétaire ou dame de service dans les écoles, et moi j'ai dit je préfère torcher le cul des minots que celui de mes patrons parce que je sais comment ça se passe secrétaire y'a Bérangère la voisine qui m'a raconté, tous des salauds, il paraît dans les bureaux, il pense qu'à ton cul ou le leur qu'elle m'a dit, tout ça parce qu'ils voient bien d'où tu viens avec cet accent traînant que même quand je me force j'arrive pas à le quitter, ils pensent qu'avec cet accent ça nous empêche de penser et qu'on peut tout se permettre avec nous du coup, alors il me fait bien rigoler le président et les profs avec, tous dans le même panier, faut bosser qu'ils disent et pour quoi faire nom de dieu ?
C'est pour ça qu'on est là, Jojo et moi, lui il s'en sortira mieux que moi, il sera boulanger, c'est cool boulanger, je me dis des fois que ça doit être bien aussi femme de boulanger, le pain c'est mieux que les poules, sauf qu'il paraît que de nos jours même le pain ça paie pas un loyer, qu'est-ce que vous voulez on est la génération maudite, celle qui travaillera que pour payer les maisons de tous ses vieux qui se sont éclatés quand ils étaient jeunes, si ça c'est pas de l'injustice, qu'est-ce que c'est msieur le président de mes deux si j'en avais. Mais ça c'est si on arrive à se sortir de cette putain de forêt toute noire, si quand le jour arrivera on sera pas morts tombés dans un ravin ça nous pend au nez ça tu vas voir mon Jojo, putain arrête de pleurnicher, t'es con ou quoi ?
Parce que ce qui est arrivé, vous allez jamais me croire tellement c'est con, ce qui est arrivé c'est qu'hier soir Jojo et moi on s'était installés devant la téloche pour regarder notre feuilleton préféré, il vient toujours parce que chez lui y'en a pas, de télé, y'a un ordi par contre et il a des yeux comme des balles de golf le matin à force de tchatter avec des putes toute la nuit, alors pour la télé il vient là le jeudi soir quand c'est les vacances et pas d'internat, je prépare des crêpes en général, et on aime bien, on bouffe en matant la téloche, ça fait comme quelque chose qui serait du bonheur peut-être, même si je sais pas ce que c'est, peut-être que je me plante et que c'est juste deux cons qui ingurgitent des conneries en bafrant des crêpes. Sauf que ce soir-là on savait pas qu'il y avait un changement de programme, on l'aurait su si mon père il avait été là, mais il était plus là depuis longtemps à cause qu'il est tombé d'un toit, un jour d'avril, son boulot à lui c'était de remettre des tuiles, tombé à terre comme une crêpe justement quand j'y pense, un changement de programme je disais donc, à cause que le président il voulait parler au peuple français histoire de lui dire que pendant un an il s'était bien démerdé même si nous on est encore plus dans la merde.
On le savait pas qu'on pouvait pas voir notre feuilleton, alors on est restés tout cons devant ce mec-là qui nous parlait soi-disant à nous. Hier soir en plus Jojo il était déjà sacrément énervé, des fois ça lui fait ça quand il a pas eu sa dose de shit, il est petit Jojo mais quand il est énervé il peut faire des dégâts, et soudain ça lui a pris, il avait tellement la hargne qu'il s'est levé et qu'il a donné un putain de coup de pied dans la téloche, putain z'auriez vu ça, je crois qu'il s'y attendait pas lui-même, la télé elle a valsé et elle a explosé contre la machine à coudre de la mother. Ca a fait un boucan qui ressemblait à l'enfer, mais c'était rien à côté de ce qui nous attendait, parce que la télé ça compte plus que moi dans cette maison, vous vous rendez pas compte, elle allait nous tuer ma mère. Je me suis dit que même si c'était pas aujourd'hui que j'avais seize ans c'était aujourd'hui pourtant qu'il fallait que je me pique le doigt pour m'endormir cent ans, que ça vaudrait mieux que toute cette merde où on était encore plus qu'avant. Jojo et moi on s'est regardés et sans un mot on s'est cassés. On a couru, couru, même que ça faisait du bien à en pleurer nom de dieu, on a couru jusqu'à des chemins qu'on connaissait pas, on a couru jusqu'à la nuit, et jusqu'à ce qu'on voie le gars René, le fou du village d'à côté qui fout les jetons tellement il est laid, alors on a bifurqué et on est entré dans ce bois, et on a couru encore mais il faisait trop noir, alors on savait plus où on était. Voilà ce qui nous est arrivés, c'est con mais c'est comme ça, et maintenant on va sans doute crever là de froid ou d'une piqûre de serpent, tout ça à cause de môssieur le président de la République française, putain je vous dis pas merci...

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Publié dans Clara

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M
Ah mais... bonne nouvelle, Rome est tombée aux mains d'un ancien fasciste ("ancien fasciste" sonne bizarre, isn't it ?) 
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M
Je me dis qu'avec tout ce qui se passe, eh bien ça finira bien par ne plus passer, qu'il faudra décider d'autre chose, un jour prochain (que devenir diversement esclave la tête courbée sous le journal par trop de hontes bues)Je sais pas comment, ce pourrait être le drôle de cortège de Douze, mais bon sang, c'est pas possible, comme cela, encore longtemps 
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L
pfouuuu
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B
J'aime encore...Un vrai caméléon Clara
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