La vie de bureau
Pardon, malgré mon dernier message, je vais un peu parler de moi. Mais peut-être que ce n'est pas moi, et peut-être que ce qui va suivre est bien loin de la vérité. D'ailleurs, où est la vérité ? Ailleurs.
Je n'avais jamais connu ça. Enfin si, durant mes études. Croyez-le ou pas, je m'étais destinée à devenir analyste-programmeur, pardon pour le gros mot. Les stages en entreprise avaient été un calvaire. Rester assise pendant des heures devant un ordinateur, pour faire un boulot dont je ne percevais pas vraiment le sens, cela m'avait fait fuir vers d'autres horizons plus vivants. Je crois que mon égoïsme-égocentrisme viscéral m'a toujours rendue incompatible avec la logique libérale. Bosser pour le bien de l'entreprise, et au-delà pour le bien de la société, ça semblait m'exclure, MOI, un petit peu trop. Je sais, je sais, je fais pourtant, moi aussi, partie de cette société qu'on doit faire tourner, chacun à sa manière. Hé bien ma manière à moi, (je dis souvent moi, non ?), ne serait pas celle-là.
Hélas, tout cela était trop loin pour que je m'en souvienne, et je suis retombée dans le piège neurones en premiers. Pourtant, cette fois-ci c'est pour une association à but non-lucratif, qui a un joli projet pour la jeunesse. J'adhère, j'adhère. Cela me semblait enthousiasmant au début. C'était jusqu'à ce que je me retrouve dans un cagibi-bureau, en face d'un gars pas méchant, juste vingt ans de plus que moi, avec deux ordis ronflants pour seule distraction. Je n'ai absolument rien à reprocher à mon collègue de bureau, hormis le fait qu'il se ronge les ongles. Ca fait un petit bruit régulier de nains minuscules qu'on guillotinerait consciencieusement. Au vingtième chtoc ! je quitte le bureau sous peine d'être prise de convulsions nerveuses. Je vais me chercher un café à la machine du rez-de-chaussée.
Je ne croise personne dans les couloirs. Il s'agit d'une maison des associations qui semble n'héberger que des personnes âgées. Je n'ai aucun autre collègue que le guillotineur qui bosse comme un malade, et qui n'aime même pas le café. Non, je n'ai rien à lui reprocher, rien de rien. Comme je m'ennuie atrocement, je remonte.
Je m'aperçois que le bureau à côté du nôtre, c'est celui de la Croix-Rouge. Ah, la Croix-Rouge, de jeunes secouristes pleins de vie et d'humour et d'idéaux... Je pousse la porte avec espoir. Comme je dois rédiger des fiches techniques sur l'hygiène, la santé et la sécurité, ils vont certainement m'aider avec enthousiasme !
- Bonjour ! je chantonne.
La dernière note, le "our", finit un peu dans les basses, cependant. Je me trouve dans un autre cagibi, avec les mêmes ordis, avec assis devant un cinquantenaire bedonnant et sans cheveu. Rien à lui reprocher, à lui non plus, non non non. Il me donne des brochures que je réceptionne avec un sourire poli.
Je réalise soudain quelque chose de très important, à prendre en compte à l'avenir : tout travail doit partir d'un désir. Qui dit désir dit séduction. Si au moins je bossais avec quelqu'un de séduisant !
Je retourne dans mon cagibi le coeur en berne, mon café à la main. Mon collègue, qui est un peu mon chef il faut dire, plein de sollicitude, me dit :
- Tu sais, chez moi j'ai une cafetière qui ne sert à rien. Je l'amènerai ici, comme ça t'auras plus à descendre à la machine à café.
Nouveau sourire poli. Bon sang, il veut m'enfermer, ce mec-là.
Bon, je me plonge dans le travail autant que je peux, vu que le collègue n'arrête pas de s'agiter en disant qu'il n'aura jamais fini ce qu'il a à faire, qu'il devra y passer ses nuits, qu'il soupire et parle fort au téléphone. Moi, j'en ai déjà marre de l'hygiène et de la sécurité, alors je mise sur le fait qu'il ne peut pas voir mon écran.
Je me lance avec délectation dans une chronique pour le blog de deux amis. La blog réalité, voilà un vrai sujet intéressant !
- Dis-donc, t'es inspirée, là ! me lance mon collègue-chef avec un sourire qui en dit long.
Je suis percée à jour mais je fais à nouveau mon sourire de Joconde qu'il va finir par détester autant que je déteste ses chtoc ! M'en fous, je continue ma chronique. Après tout je suis chargée de mission, donc l'important c'est que je finisse ma mission dans les temps, et toc. Infantilisation, quand tu nous tiens... Et puis je réfléchis... Je suis payée pas beaucoup, j'ai même pas de tickets-restaurants, de treizième mois, et y'a pas de comité d'entreprise qui offre des vacances aux enfants. En plus, je suis destinée à de plus grands desseins, môa, qu'être enfermée dans un cagibi avec un mec à qui je n'ai rien à reprocher mais que je vais bientôt étrangler, c'est sûr.
Je demande :
-Quand est-ce que j'aurai mon contrat ?
C'est vrai, j'ai encore rien signé. Il me répond que le siège de Paris l'a envoyé par la poste. Il faudra que je l'épluche pour savoir comment partir au plus vite.
En attendant, penser à ma ptite famille pour qui je subis tout ça, penser que ma vie est bien plus simple comme ça (j'ai le don de me fourrer dans des situations compliqués, mais un peu plus exaltantes, d'habitude).
Je vous donnerai de temps en temps des nouvelles des nains guillotinés, promis.
Prochainement, je parlerai d'une certaine oeuvre d'art dans une certaine école. Seuls les enfants n'en rient pas.
Vous allez regretter de m'avoir donné cet espace d'expression, ha ha ha ! (rire sardonique).
Ciao !
Clara