Violette - 4
Comme Ad a l'air débordé, je développe un peu mon Violette number 3 (ce qui n'interférera pas si Ad a commencé la suite). J'ai laissé en suspens la phrase finale. Ad, à ton avis, que dit-il ??
Violette était fleuriste dans une petite boutique : Les Fleurs du bien, sise rue de la République, non loin du quartier du Panier. Les fleurs, c’était son rayon. Elle pensait s'être orientée dans ce domaine parce que rien ne lui semblait plus voluptueux qu’une fleur. Parfois elle s’approchait d’une rose ou d’un rhododendron, attirée par l’odeur. Elle y plongeait son nez, et son âme entrait dans un autre monde. Avant de fermer les yeux, elle avait le temps de remarquer la forme charnue de ces pétales...
Elle était ainsi en pleine extase, cet après-midi-là, après l'annonce de la mort du boucher qu'elle avait évacuée en secouant simplement la tête, pratiquement prête à dévorer le cœur d’une tulipe, lorsque le carillon du magasin la fit sursauter. Sur le seuil se trouvait un jeune homme à l’air un peu halluciné, qui s’approcha d'elle, légèrement embarrassé. Elle le connaissait un peu pour l'avoir croisé plusieurs fois dans le quartier. Il semblait parcourir les trottoirs, fendre l'air des rues, ou boire café sur café assis sur une chaise pliante, en bas de chez lui, sans pourtant y rien voir du tout. Elle avait été étonnée d’apprendre qu’il était photographe, mais peut-être avait-il besoin de ce biais pour fixer son attention sur les choses essentielles. Il était aveugle de tout le reste. Elle était sûre que jamais il ne l'avait remarquée auparavant, alors qu'elle était passée devant lui une bonne dizaine de fois déjà. Un homme qui ne voit pas vraiment, c'est assez courant, pensait-elle.
– Bonjour, mademoiselle. Excusez-moi mais… Je n’y connais rien, en fleurs…
– C’est pour quelle occasion, monsieur ?
Elle lui fit son plus beau sourire, puis secoua son nez à la façon de Ma sorcière bien aimée qu'elle regardait quand elle était petite, et parce qu'elle se demandait si elle n’avait pas un peu de pollen qui y était resté collé… Elle eût aimé qu’il lui dise : c’est pour vous. Mais la seconde d’après elle se serait giflée, tant ça ressemblait à une publicité idiote et éculée qui vantait un déodorant. Elle se maudissait d’avoir de si pauvres fantasmes, à cause de cette télévision qu'elle regardait bien trop souvent, lorsqu'elle était enfant.
– C’est pour l'anniversaire de ma copine.
Il avait comme des étoiles dans les yeux, en disant ça, ce qui éveilla en Violette une jalousie considérable pour la fille qui allait recevoir le bouquet qu'elle allait concocter. Elle ne pouvait deviner, alors, que cet air hébété était la conséquence d'un tout autre événement.
– Oh, dans ce cas, des roses rouges conviendront très bien. Mais on peut faire un bouquet plus élaboré, si vous voulez, avec d’autres fleurs.
Il sembla perplexe. Il n’était pas précisément beau, et même plutôt commun, à vrai dire. Trop efflanqué au goût de la jeune fille. Ses traits étaient réguliers mais ses yeux d'une douceur triste et profonde. Elle n'aimait pas les hommes tristes. Pourquoi alors avait-elle eu cette impulsion qui l’attirait vers lui comme vers le nectar d’une fleur ? Il y avait aussi ce quelque chose dans la prestance qui l’émouvait plus que de coutume. Elle devinait une fragilité, une faille, une sorte de douleur qu'elle eût voulu, de toutes ses forces, apaiser.
Elle réussit sans trop de mal à le convaincre de faire un bouquet suivant ses critères esthétiques et olfactifs. Elle le fit avec beaucoup de sérieux et d’application. Peut-être aurait-elle pu être artiste. Lorsqu’elle créait ses bouquets, elle ressentait une sorte de fièvre créatrice qui lui faisait tout oublier autour d'elle. Mais pas jusqu’à la présence de ce jeune homme.
Il la regardait faire. Comme souvent, elle attendait quelque chose qui n’arrivait jamais. Il allait payer, prendre son bouquet et repartir, et elle ne le reverrait plus jamais. Elle resterait dans sa boutique, le cœur en écharpe, ses désirs en suspens. En enveloppant sa création dans la cellophane, il lui semblait y étouffer aussi son âme. Son corps. Elle voyait tous ses organes battre contre le plastique, s’y coller et y mourir d’asphyxie.
Lui… Lui, il venait juste pour faire plaisir à sa copine…
Et alors, je suis pas jalouse ! pensa-t-elle, paraphrasant ces hommes, amis de son père, qui venaient autrefois à la maison, lorsqu’ils parlaient d’une jolie fille mariée. Et si c’étaient eux qui avaient raison ? Elle réalisa une fois encore, comme de plus en plus souvent ces derniers temps, qu’il lui fallait prendre les choses en main.
Elle termina de nouer le bolduc rouge en de joyeux entortillements, et lui annonça le prix. Il paya. Amorça son départ.
– Hem… Attendez une minute…
Son cœur battait à mille à l’heure. Et si elle ne lui plaisait pas ? N’allait-elle pas être complètement ridicule ? Trop tard, c’était trop tard, elle devait aller jusqu’au bout. Le beau regard de ce jeune homme l’interrogeait.
Elle contourna le comptoir en passant ses mains sur son tablier, d’un geste machinal. Elle se dirigea vers le panier des roses rouges, et en cueillit une, qu'elle lui tendit.
– Tenez, dit-elle. C’est offert par la maison…
Il eut un air surpris qui l’effraya.
– Non, non, reprit-elle. C’est… C’est moi qui vous l’offre…
Il y eut quinze secondes de silence intense. Puis un gros camion passa sur la route devant le magasin, remplissant l’espace sonore. Violette baissa les yeux en bafouillant :
– C’est pas parce que ça représente l’amour et tout ça, non, non ! J’ai pas eu de coup de foudre ou de truc dans ce genre. J’y crois pas, vous savez. C’est juste que… Hem… Je ne sais pas…
Elle s’enlisait, et craignit plus que tout qu’il ne dise un truc obscène, du genre : Vous êtes complètement folle, ma pauvre fille. Mais il dit, la couvant d’un regard bienveillant, avec un bref sourire, et une belle voix grave :
Elle était ainsi en pleine extase, cet après-midi-là, après l'annonce de la mort du boucher qu'elle avait évacuée en secouant simplement la tête, pratiquement prête à dévorer le cœur d’une tulipe, lorsque le carillon du magasin la fit sursauter. Sur le seuil se trouvait un jeune homme à l’air un peu halluciné, qui s’approcha d'elle, légèrement embarrassé. Elle le connaissait un peu pour l'avoir croisé plusieurs fois dans le quartier. Il semblait parcourir les trottoirs, fendre l'air des rues, ou boire café sur café assis sur une chaise pliante, en bas de chez lui, sans pourtant y rien voir du tout. Elle avait été étonnée d’apprendre qu’il était photographe, mais peut-être avait-il besoin de ce biais pour fixer son attention sur les choses essentielles. Il était aveugle de tout le reste. Elle était sûre que jamais il ne l'avait remarquée auparavant, alors qu'elle était passée devant lui une bonne dizaine de fois déjà. Un homme qui ne voit pas vraiment, c'est assez courant, pensait-elle.
– Bonjour, mademoiselle. Excusez-moi mais… Je n’y connais rien, en fleurs…
– C’est pour quelle occasion, monsieur ?
Elle lui fit son plus beau sourire, puis secoua son nez à la façon de Ma sorcière bien aimée qu'elle regardait quand elle était petite, et parce qu'elle se demandait si elle n’avait pas un peu de pollen qui y était resté collé… Elle eût aimé qu’il lui dise : c’est pour vous. Mais la seconde d’après elle se serait giflée, tant ça ressemblait à une publicité idiote et éculée qui vantait un déodorant. Elle se maudissait d’avoir de si pauvres fantasmes, à cause de cette télévision qu'elle regardait bien trop souvent, lorsqu'elle était enfant.
– C’est pour l'anniversaire de ma copine.
Il avait comme des étoiles dans les yeux, en disant ça, ce qui éveilla en Violette une jalousie considérable pour la fille qui allait recevoir le bouquet qu'elle allait concocter. Elle ne pouvait deviner, alors, que cet air hébété était la conséquence d'un tout autre événement.
– Oh, dans ce cas, des roses rouges conviendront très bien. Mais on peut faire un bouquet plus élaboré, si vous voulez, avec d’autres fleurs.
Il sembla perplexe. Il n’était pas précisément beau, et même plutôt commun, à vrai dire. Trop efflanqué au goût de la jeune fille. Ses traits étaient réguliers mais ses yeux d'une douceur triste et profonde. Elle n'aimait pas les hommes tristes. Pourquoi alors avait-elle eu cette impulsion qui l’attirait vers lui comme vers le nectar d’une fleur ? Il y avait aussi ce quelque chose dans la prestance qui l’émouvait plus que de coutume. Elle devinait une fragilité, une faille, une sorte de douleur qu'elle eût voulu, de toutes ses forces, apaiser.
Elle réussit sans trop de mal à le convaincre de faire un bouquet suivant ses critères esthétiques et olfactifs. Elle le fit avec beaucoup de sérieux et d’application. Peut-être aurait-elle pu être artiste. Lorsqu’elle créait ses bouquets, elle ressentait une sorte de fièvre créatrice qui lui faisait tout oublier autour d'elle. Mais pas jusqu’à la présence de ce jeune homme.
Il la regardait faire. Comme souvent, elle attendait quelque chose qui n’arrivait jamais. Il allait payer, prendre son bouquet et repartir, et elle ne le reverrait plus jamais. Elle resterait dans sa boutique, le cœur en écharpe, ses désirs en suspens. En enveloppant sa création dans la cellophane, il lui semblait y étouffer aussi son âme. Son corps. Elle voyait tous ses organes battre contre le plastique, s’y coller et y mourir d’asphyxie.
Lui… Lui, il venait juste pour faire plaisir à sa copine…
Et alors, je suis pas jalouse ! pensa-t-elle, paraphrasant ces hommes, amis de son père, qui venaient autrefois à la maison, lorsqu’ils parlaient d’une jolie fille mariée. Et si c’étaient eux qui avaient raison ? Elle réalisa une fois encore, comme de plus en plus souvent ces derniers temps, qu’il lui fallait prendre les choses en main.
Elle termina de nouer le bolduc rouge en de joyeux entortillements, et lui annonça le prix. Il paya. Amorça son départ.
– Hem… Attendez une minute…
Son cœur battait à mille à l’heure. Et si elle ne lui plaisait pas ? N’allait-elle pas être complètement ridicule ? Trop tard, c’était trop tard, elle devait aller jusqu’au bout. Le beau regard de ce jeune homme l’interrogeait.
Elle contourna le comptoir en passant ses mains sur son tablier, d’un geste machinal. Elle se dirigea vers le panier des roses rouges, et en cueillit une, qu'elle lui tendit.
– Tenez, dit-elle. C’est offert par la maison…
Il eut un air surpris qui l’effraya.
– Non, non, reprit-elle. C’est… C’est moi qui vous l’offre…
Il y eut quinze secondes de silence intense. Puis un gros camion passa sur la route devant le magasin, remplissant l’espace sonore. Violette baissa les yeux en bafouillant :
– C’est pas parce que ça représente l’amour et tout ça, non, non ! J’ai pas eu de coup de foudre ou de truc dans ce genre. J’y crois pas, vous savez. C’est juste que… Hem… Je ne sais pas…
Elle s’enlisait, et craignit plus que tout qu’il ne dise un truc obscène, du genre : Vous êtes complètement folle, ma pauvre fille. Mais il dit, la couvant d’un regard bienveillant, avec un bref sourire, et une belle voix grave :
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