Violette - 7
Doumé, c'était le nom du jeune homme, comprit qu'il avait commis un impair. Mais lequel ? Peut-être n'aurait-il pas dû proférer cet énorme mensonge, concernant sa copine : bien sûr qu'il en avait une ! Mais cette fille avait un tel regard... Impossible d'y résister. Peut-être, aussi, n'aurait-il pas dû parler. Peut-être simplement s'approcher d'elle, sans un mot, l'embrasser, puis...
Mais ç'aurait été trop d'émotions pour la journée. La vision horrifique du matin lui revint soudain, en surface de ses émotions. Ce fut comme s'il revivait la scène...
La tête souriait à celle d'un cochon, posée entre le luisant d'un jambon et l'indécence d'une volaille déplumée. On eût pu le croire heureux, le boucher, à son regard de ravi et son sourire étrange, mais Doumé élargit le champ de son objectif et eut du mal à réprimer un haut-le-cœur.
Les scies de boucher coupent aussi bien les os des bovins que des humains. Mais un professionnel eût été soucieux de délicatesse et de propreté. Ici se lisaient fureur et folie.
Chaque cliché de Doumé, pris avec son Leica chéri, dénonçait pourtant, il lui fallait l'admettre, un sens certain de l'esthétique et de la mise en scène. Une fois le dégoût surmonté, il se devait d'admirer la beauté arabesque des giclures rougeâtres dégoulinant encore avec lascivité sur les murs de carrelage immaculé. Une large flaque s'étalait, impudique, aux pieds du robinet qui jouait à faire flic-floc dans une autre épaisseur sanguinolente stagnant dans l'évier bouché par, peut-être, un doigt ou deux. Outre la tête dressée en face de l'affable cochon, chaque membre ornait joliment chaque coin de la cuisine. Une jambe là, verticale, un bras ici, commençaient à adopter une rare teinte marbre et bleutée au milieu de quelques viscères aux nuances diverses et chatoyantes, dont on n'eût pu distinguer l'origine humaine ou animale. Le tronc dénonçait son poids sur une balance orange destinée aux grosses pièces de boucherie. L'aiguille vacillait, indécise, autre indice de la vie qui, paradoxalement, habitait ce tableau chamarré, animée par ce qui s'échappait, par vagues, des intestins déboussolés.
La pièce, il y a peu encore aseptisée, semblait souffrir de cette intrusion malsaine de couleurs provocantes, et de cet horrible désordre. Ce joyeux désordre, avait envie de penser Doumé, bien qu'il s'en défendît de toutes ses forces.
– Mais qu'est-ce qu'il fout là, çui-là ? Non mais virez-moi ça !
Ç'avait été par pur hasard que Doumé s'était trouvé là. Simplement parce qu'il était venu acheter une bavette pour midi, qu'il comptait se concocter avec des pommes de terre nouvelles, agrémentées d'une sauce au poivre dont il avait le secret. Il aurait commencé le repas par un verre de Pastaga, pour faire comme ceux d'ici, bien qu'il n'en raffolât pas tant que ça, et serait passé avec un bien plus grand délice à un petit rouge bien cossu. Aussi joyeux qu’il pût être, il était sorti de chez lui, un appartement exigu de la rue Caisserie, dans le quartier du Panier. Joyeux car le soleil était encore au rendez-vous. En ce mois de mai à Marseille, c'était banal ! Mais, originaire du nord, Dunkerque très exactement, – c'est dire ! – il s'en étonnait tous les matins. Aussi n'oubliait-il jamais son appareil photo, rangé dans un sac à dos noir, afin de ne jamais manquer LA photo, prise avec LA lumière.
Il s’agissait d’un Leica M7 dernier modèle, marque à laquelle il restait fidèle, depuis celui qu’il avait reçu pour ses quatorze ans, du dernier cri à cette époque. Il était issu de la sueur et de la privation de ses parents, qui désiraient plus que tout voir sourire leur fils au tempérament mélancolique. Mais il ne perçut jamais ni l’intention, ni le sacrifice fait par le couple de boulangers. Le cadeau lui parut naturel étant donné sa passion précoce pour cet art, et il se mit avec application à photographier tout et n’importe quoi. Des clichés monochromes saisis sans un sourire…
Il avait réussi plus d'une fois à vendre ses prises de vue à divers journaux. En particulier des aspects de la ville Phocéenne que seul, selon lui, son regard neuf de nordiste pouvait distinguer. Il pensait révéler aux Marseillais la vérité de leur propre ville : sous couvert de beauté, leur mettre le nez dans leur merde, comme il disait, sans réaliser qu’il ne s’agissait que de dissimuler les ombres de sa propre vie.
Relativement joyeux avait-il donc pénétré dans sa boucherie préférée, déjà alléché par les morceaux d'un rouge prometteur exhibés dans la vitrine. La promesse fut d'un autre ordre, il le comprit lorsqu'il vit émerger de son antre la grosse bouchère échevelée. Elle avait éclaté en sanglots à sa vue, puis avait éructé des borborygmes en s'affalant face à la caisse, sur une chaise dont les pieds en bois avaient crié grâce. Doumé avait perçu dans le magma de ses paroles les mots mari, affreux, police. Elle désignait la cuisine avec épouvante. Doumé s'y était dirigé et avait reconstitué sans peine le discours de la grosse femme décolorée. Il avait vite perçu comme une chance inespérée d'être arrivé avant la police, et s'était mis à mitrailler la pièce.
Il se fit virer sans ménagement, et eut dans l'idée de détaler sans demander son reste, de crainte qu'on ne lui subtilisât sa pellicule, qui, de plus, était une onéreuse Kodak Tri-X. Mais c'était compter sans une curiosité maladive, qui lui avait déjà joué plus d'un tour. Il se faufila dans le sombre appartement attenant au magasin, dans lequel il percevait les sanglots bruyants de la bouchère, déjà interrogée par les poulets dans le salon. Il avait donc peu de latitude. Seuls le couloir lourd d'une tapisserie à gros motifs beiges et floraux, ainsi que la chambre se profilant à droite, étaient à sa portée. Il n'eut hélas pas le loisir d'accéder à celle-ci, où il devina l'agitation d'une fouille policière. Il avisa alors sur le guéridon du couloir, dans une coupelle et sous un trousseau de clés, une enveloppe rose. Elle lui rappelait trop quelque chose pour qu'il ne s'en emparât pas. Il voulut enfin décamper, mais avant de passer la porte de la boucherie, un « hep, toi, là ! » lui arracha un adieu à ses merveilleuses photographies. Après un interrogatoire attestant qu'il n'avait rien à voir dans cette sordide affaire, il put se faire la belle, Leica vide mais missive couleur porcinet en poche. Il s'éloigna, l’âme chavirée.
Une enveloppe rose semblable en tout point reposait au creux de sa poche. Il l'avait trouvée dans sa boîte aux lettres, quelques jours auparavant. Elle contenait une histoire. La plus belle histoire qu'il avait jamais lue ! Elle parlait de lui. Qui l'avait deviné à ce point ? Mystère.
Et pourquoi le boucher avait-il reçu une enveloppe rose, lui aussi ?
L'inquiétude serrait la gorge de Doumé.
Puis il avait pensé à l'anniversaire de Muriel, sa copine, et s'était engouffré chez le premier fleuriste venu. Thanatos titillant Eros, une attirance difficilement contrôlable l'avait saisi devant Violette.
Elle le regardait toujours, d'un air sévère. Que faire, maintenant ?
Mais ç'aurait été trop d'émotions pour la journée. La vision horrifique du matin lui revint soudain, en surface de ses émotions. Ce fut comme s'il revivait la scène...
La tête souriait à celle d'un cochon, posée entre le luisant d'un jambon et l'indécence d'une volaille déplumée. On eût pu le croire heureux, le boucher, à son regard de ravi et son sourire étrange, mais Doumé élargit le champ de son objectif et eut du mal à réprimer un haut-le-cœur.
Les scies de boucher coupent aussi bien les os des bovins que des humains. Mais un professionnel eût été soucieux de délicatesse et de propreté. Ici se lisaient fureur et folie.
Chaque cliché de Doumé, pris avec son Leica chéri, dénonçait pourtant, il lui fallait l'admettre, un sens certain de l'esthétique et de la mise en scène. Une fois le dégoût surmonté, il se devait d'admirer la beauté arabesque des giclures rougeâtres dégoulinant encore avec lascivité sur les murs de carrelage immaculé. Une large flaque s'étalait, impudique, aux pieds du robinet qui jouait à faire flic-floc dans une autre épaisseur sanguinolente stagnant dans l'évier bouché par, peut-être, un doigt ou deux. Outre la tête dressée en face de l'affable cochon, chaque membre ornait joliment chaque coin de la cuisine. Une jambe là, verticale, un bras ici, commençaient à adopter une rare teinte marbre et bleutée au milieu de quelques viscères aux nuances diverses et chatoyantes, dont on n'eût pu distinguer l'origine humaine ou animale. Le tronc dénonçait son poids sur une balance orange destinée aux grosses pièces de boucherie. L'aiguille vacillait, indécise, autre indice de la vie qui, paradoxalement, habitait ce tableau chamarré, animée par ce qui s'échappait, par vagues, des intestins déboussolés.
La pièce, il y a peu encore aseptisée, semblait souffrir de cette intrusion malsaine de couleurs provocantes, et de cet horrible désordre. Ce joyeux désordre, avait envie de penser Doumé, bien qu'il s'en défendît de toutes ses forces.
– Mais qu'est-ce qu'il fout là, çui-là ? Non mais virez-moi ça !
Ç'avait été par pur hasard que Doumé s'était trouvé là. Simplement parce qu'il était venu acheter une bavette pour midi, qu'il comptait se concocter avec des pommes de terre nouvelles, agrémentées d'une sauce au poivre dont il avait le secret. Il aurait commencé le repas par un verre de Pastaga, pour faire comme ceux d'ici, bien qu'il n'en raffolât pas tant que ça, et serait passé avec un bien plus grand délice à un petit rouge bien cossu. Aussi joyeux qu’il pût être, il était sorti de chez lui, un appartement exigu de la rue Caisserie, dans le quartier du Panier. Joyeux car le soleil était encore au rendez-vous. En ce mois de mai à Marseille, c'était banal ! Mais, originaire du nord, Dunkerque très exactement, – c'est dire ! – il s'en étonnait tous les matins. Aussi n'oubliait-il jamais son appareil photo, rangé dans un sac à dos noir, afin de ne jamais manquer LA photo, prise avec LA lumière.
Il s’agissait d’un Leica M7 dernier modèle, marque à laquelle il restait fidèle, depuis celui qu’il avait reçu pour ses quatorze ans, du dernier cri à cette époque. Il était issu de la sueur et de la privation de ses parents, qui désiraient plus que tout voir sourire leur fils au tempérament mélancolique. Mais il ne perçut jamais ni l’intention, ni le sacrifice fait par le couple de boulangers. Le cadeau lui parut naturel étant donné sa passion précoce pour cet art, et il se mit avec application à photographier tout et n’importe quoi. Des clichés monochromes saisis sans un sourire…
Il avait réussi plus d'une fois à vendre ses prises de vue à divers journaux. En particulier des aspects de la ville Phocéenne que seul, selon lui, son regard neuf de nordiste pouvait distinguer. Il pensait révéler aux Marseillais la vérité de leur propre ville : sous couvert de beauté, leur mettre le nez dans leur merde, comme il disait, sans réaliser qu’il ne s’agissait que de dissimuler les ombres de sa propre vie.
Relativement joyeux avait-il donc pénétré dans sa boucherie préférée, déjà alléché par les morceaux d'un rouge prometteur exhibés dans la vitrine. La promesse fut d'un autre ordre, il le comprit lorsqu'il vit émerger de son antre la grosse bouchère échevelée. Elle avait éclaté en sanglots à sa vue, puis avait éructé des borborygmes en s'affalant face à la caisse, sur une chaise dont les pieds en bois avaient crié grâce. Doumé avait perçu dans le magma de ses paroles les mots mari, affreux, police. Elle désignait la cuisine avec épouvante. Doumé s'y était dirigé et avait reconstitué sans peine le discours de la grosse femme décolorée. Il avait vite perçu comme une chance inespérée d'être arrivé avant la police, et s'était mis à mitrailler la pièce.
Il se fit virer sans ménagement, et eut dans l'idée de détaler sans demander son reste, de crainte qu'on ne lui subtilisât sa pellicule, qui, de plus, était une onéreuse Kodak Tri-X. Mais c'était compter sans une curiosité maladive, qui lui avait déjà joué plus d'un tour. Il se faufila dans le sombre appartement attenant au magasin, dans lequel il percevait les sanglots bruyants de la bouchère, déjà interrogée par les poulets dans le salon. Il avait donc peu de latitude. Seuls le couloir lourd d'une tapisserie à gros motifs beiges et floraux, ainsi que la chambre se profilant à droite, étaient à sa portée. Il n'eut hélas pas le loisir d'accéder à celle-ci, où il devina l'agitation d'une fouille policière. Il avisa alors sur le guéridon du couloir, dans une coupelle et sous un trousseau de clés, une enveloppe rose. Elle lui rappelait trop quelque chose pour qu'il ne s'en emparât pas. Il voulut enfin décamper, mais avant de passer la porte de la boucherie, un « hep, toi, là ! » lui arracha un adieu à ses merveilleuses photographies. Après un interrogatoire attestant qu'il n'avait rien à voir dans cette sordide affaire, il put se faire la belle, Leica vide mais missive couleur porcinet en poche. Il s'éloigna, l’âme chavirée.
Une enveloppe rose semblable en tout point reposait au creux de sa poche. Il l'avait trouvée dans sa boîte aux lettres, quelques jours auparavant. Elle contenait une histoire. La plus belle histoire qu'il avait jamais lue ! Elle parlait de lui. Qui l'avait deviné à ce point ? Mystère.
Et pourquoi le boucher avait-il reçu une enveloppe rose, lui aussi ?
L'inquiétude serrait la gorge de Doumé.
Puis il avait pensé à l'anniversaire de Muriel, sa copine, et s'était engouffré chez le premier fleuriste venu. Thanatos titillant Eros, une attirance difficilement contrôlable l'avait saisi devant Violette.
Elle le regardait toujours, d'un air sévère. Que faire, maintenant ?
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