Digression

Publié le par Tempête


On m’avait bien dit de me méfier.
Enfin maintenant, avec cette balafre sous l’œil qui perlait de sang frais, et ces quelques côtes cassées, il était un peu tard pour regretter. Tout ça pour les beaux yeux de Grenat – c’était son surnom-. Grenat était la plus belle du quartier. Son regard lançait de ces éclairs dans le noir humide des ruelles abandonnées, qui lui avaient valu ce sobriquet. Elle le portait avec hauteur, balançant sa croupe ondulante avec un dédain formidable. Tous, ils bavaient devant elle, rampant sans aucune dignité pour obtenir ses faveurs. D’autres moins patients avaient tenté de se jeter sur elle sans autre préambule, mais ça c’était avant. Elle arrivait bien à se défendre toute seule, allez, dans sa famille on ne s’était jamais laissé faire, mais dès Noël il y a eu Titi. On l’appelait comme ça à cause de son air gouailleur et farouche. Tout ébouriffé, il ne manquait pas de charme, l’animal, et Grenat n’a pas tardé à y succomber. Moi je dis que c’est la faute du froid, parce que cette gamine-là, elle a toujours été frileuse. Elle a eu besoin d’un peu plus de chaleur et d’affection, au milieu des guirlandes de Noël qui illuminaient les rues sans réchauffer son cœur, et le Titi, ben il a su y faire. Il était là au bon moment, et il a refermé ses griffes sur elle.
On s’est toujours donné des surnoms, dans le quartier, parce qu’on était tous un peu pauvres et abandonnés, et notre nom d’origine, on aurait bien voulu l’oublier. On voulait être plus grands que ça.
C’était une banlieue morose et désertée. On avait des foyers froids, des parents occupés par divers soucis, et des cœurs en bandoulière. On était un petit groupe qui traînait tard le soir, et qui provoquait le tout-venant en s’allongeant sur les capots des voitures, et en bondissant d’un toit à l’autre. Rien de bien méchant, allez, on n’était pas vraiment des délinquants. On n’en voulait à personne d’autre qu’à nous-mêmes : pourquoi n’avions-nous pas le courage de parcourir le monde ? La nuit, le monde, dans la limite du quartier, était à nous. Nous nous y baladions en toute liberté, hurlant ou chantant si le cœur nous en disait, et même la pluie ne nous faisait pas peur. On restait quand même dehors, sous les porches et les auvents, et on en profitait pour se serrer les uns contre les autres. Les unes contre les autres… Moi, la pluie, j’adorais la braver pour impressionner Grenat. Je la regardais bien droit dans les yeux et je reculais de notre abri tout doucement, jusqu’à ce que les gouttes me glacent l’échine. Je restais là de longues minutes, et souvent je me mettais à danser, porté par l’ivresse du courage, occultant la glaciale humidité, et je me mettais à rugir en prenant la lune à témoin. La lune semblait s’arrondir de confusion, et le regard de Grenat se teintait d’admiration. En général c’était à ce moment-là que je me recevais une torgnole du grand Titi, fou de jalousie.
Mon surnom, pour le coup, c’était Tempête.

Un soir de mai, advint l’inévitable. Je crevais tellement de désir que je n’aurais pas pu vivre bien longtemps avec cette crampe dans le ventre, qui me tiraillait et venait se cheviller à mon âme dans les pires moments.
Le temps était à l’orage, enfin avant l’orage, quand le ciel est aussi lourd que du plomb, et les nuages couleur d’un autre métal. De l’acier sans doute, pour qu’ils aient l’air aussi durs et menaçants. Ça a dû me taper sur le système, j’imagine. Le climat m’a toujours trop influencé. Je promenais donc ma carcasse écrasée par le couvercle de l’horizon dans une ruelle un peu plus sombre que les autres, un peu plus chaude aussi. J’avais hésité à passer par là, parce que des poubelles renversées en barraient le passage, et ça sentait un peu les égouts. Mais ce genre d’odeurs ne m’a jamais fait reculer. Au contraire, je dois dire, parce que je m’y trouvais plus seul qu’ailleurs, et la solitude, j’aime assez ça. J’en avais fini par presque apprécier la compagnie des rats, qui goûtaient le même genre d’endroit. Oui, je suis un peu bizarre, je vous l’accorde.
J’évoluais parmi les ordures jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, jusqu’à ce que l’odeur s’évanouisse dans la langueur ambiante, et en progressant, je finis par arriver derrière le fort Saint-Jean. Là, il y avait un terrain qui commençait, qu’on appelait les Pierres Plates. Et dans cet espace, une bicoque construite par des gamins. Le jour, ils y jouaient à la guerre, le soir on y jouait à l’amour. Oisif, j’y menai mon corps qui me semblait trop grand et trop lourd, à ce moment-là. Je passai mon museau curieux par l’entrebâillement de la porte en tôle ondulée, et là j’eus un coup au cœur.
Grenat était là, étendue sur une couche improvisée, un vieux matelas d’enfant recouvert de napperons de grand-mère, faits au crochet. Un rayon de lune lui caressait la nuque, et elle s’étirait d’aise. Je jetai un coup d’œil circulaire : oui, elle était bien seule, pas de Titi dans les environs. Je l’oubliai vite, de toute manière, parce que Grenat avait le don de me faire perdre la tête. Elle me repéra tout de suite et grogna avec volupté. Son regard étrange avait pris cette couleur unique dans l’obscurité, il était à nouveau ce feu qui me transperçait les entrailles en me coupant le souffle. Ce fut l’ocre de ses yeux qui me demanda d’avancer vers elle. Je n’avançai pas, je bondis. Mais près d’elle je stoppai mon élan, intimidé. Elle guida mes gestes avec les yeux. Et enfin, je pus la toucher. Electrisé, je pus parcourir ses courbes félines, je pus lécher la moiteur de sa peau, et je ne m’en privais pas. J’explorai tout son corps, jusqu’à l’intérieur de ses oreilles, j’allai à la rencontre de tous ses frissons, tous ses désirs. Je n’avais jamais rien connu de meilleur. Elle feulait de plaisir, jusqu’à pousser un cri aigu qui accompagna la première toux du tonnerre, qui se mit à éclater dans une crise terrible. Je crus que la terre allait s’ouvrir sous moi, mais ce fut ma tête qui explosa. Titi venait de m’y coller une rouste mémorable. Je n’eus pas le temps de reprendre mes esprits. Toute la bande était là, venue pour s’abriter de la tempête, et ils y avaient trouvé Tempête, avec Grenat. La faute ultime : avoir touché à celle d’un autre, je l’avais commise. Tous se ruèrent sur moi, après Titi qui avait bien commencé le boulot. Je tentai de me soustraire aux coups qui pleuvaient.
Je finis par m’enfuir par la fenêtre, sous la pluie qui pansait mon corps endolori.
Je retournai près de la vieille, la queue entre les pattes. Au fond de son panier, se trouvait une lettre dépliée, aux côtés d'une enveloppe rose. Si j'avais su lire, j'y aurais lu mon histoire, je le sentais. J'y devinai la fin.
La vieille m’accueillit sans compassion. Je devais endurer des paroles antipathiques. Rien ne me soulageait… « Sale chat, me disait-elle, où est-ce que t'es encore allé te fourrer ? T'as vu dans quel état t'es… »
 Énervé, je sautai sur les genoux de la vieille, et, pour tenter d’oublier le regard de Grenat, plantai le mien dans celui de Vestiges. Ça, je savais le déchiffrer. J'y lus la stupeur, puis la peur. La terreur ?
Libéré de tout, libéré de la vieille que j'avais attaqué jusqu'à la crise cardiaque, je pus enfin parcourir le monde.
Publicité

Publié dans Le roman de Violette

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
J'ai fait fuir tout le monde ? C'est donc entre soi, je m'éclipse... ou alors c'est un blog de l'ailleurs et des Carpates en particulier... Vous aimez les longues promenades sous la lune claire...
Répondre
V
Alors, Ad, ayez l'aimabilité de prendre la suite pour ne pas laisser les lecteurs et les lectrices assidus sur des charbons ardents... (Le désir pourrait s'émousser... ). Assurez au moins une digression... ou passez la main...<br /> Et la foule en délire :<br /> La suite ! - La suite ! - La suite ! (bis, ter... etc..) <br /> [En fais-je trop ? ]
Répondre
M
Félicité  féline...
Répondre