Doumé
Ça lui arrivait parfois de sortir la nuit, en chat solitaire. Il baladait sa maigre carcasse sur la Canebière, témoin passif de la vie noctambule. Il ne prenait pas son Leica, dans ces cas-là. Non, passif à l'extrême. Il partait du quai des Belges, où la mer plate balançait doucement son remugle d'essence, d'ordures et de restes de poiscaille. La lune s'y reflétait d'un air dédaigneux. Il commençait par observer ce reflet fascinant, portant de temps à autre sa Jenlain aux lèvres, avec le secret espoir qu'elle lui donnât le courage de se laisser tomber et couler profond. De toute manière il n'avait jamais appris à nager. Il se serait senti dans son élément, là, dans ce liquide lourd et poisseux, chatouillé par la queue des rats. Il se serait échoué sur les amarres d'un yacht, le regard mort encore fixé vers le ciel. Il aurait auparavant choisi une étoile pour en tomber aussi amoureux qu’un ver de terre.
Il se sentait souvent lombric, dans certaines périodes. Prendre des photos, alors, était trop douloureux. C'était comme autant d'autoportraits trop lucides.
Il avait passé toute la journée à retourner dans chaque recoin de sa tête les événements de la veille. Il continuait ce soir, de façon plus désordonnée, alors qu'il remontait en vacillant vers les hautes flèches pointues et étrangement menaçantes de l'église des Réformés, croisant d'abord les drogués, venant en masse s'approvisionner en nicotine, au seul bar du coin ouvert la nuit, puis ses congénères dans un état pas très lointain du sien. Certains baragouinaient tout seul, mais il n'était pas certain de ne pas s'être abandonné aussi, une fois ou deux, à ce vice de solitude. Il réussissait à y voir de la beauté, et se promettait de revenir un autre soir, sobre, pour parfaire son reportage photo sur le centre ville, commande d'un journal d'information hebdomadaire : "C’est à Phocée".
Au niveau du Musée de la Mode, il eut la vision d'un sexe d'homme solitaire, léger, léger comme l'air. Il tenta de le retenir par des gestes désordonnés, mais il s'envola pour côtoyer la lune, le veinard. Vers Noailles, il revit en songe cette curieuse jeune fille au regard et à la chevelure violines, qui lui avait offert une rose, après lui avoir écrit une émouvante déclaration. Ça ne lui était jamais arrivé, un truc pareil ! Il se repassa la scène. N’était-il pas fou de penser qu'il s'agissait de sa propre réalité ? Il soupçonnait le meurtre vu le matin de l'avoir rendu séduisant. Une perversion de plus ? Bon sang, qu'il était triste et effrayant de se découvrir un peu plus chaque jour...
Et il lui avait tourné le dos. Pour Muriel. Il était en train de réfléchir à tout cela, lorsqu'il avait poussé, le soir, la porte de son appartement, bouquet de fleurs – et rose rouge – en main. Le parfum trop sucré de Muriel lui avait rapidement appris qu'elle était rentrée du boulot. Elle occupait un emploi de cadre dans une entreprise de téléphonie, sise dans le bâtiment rénové des docks, à la Joliette. Il lui reprochait parfois la fadeur de son boulot, qu'elle avait obtenu grâce aux relations de son père fortuné, qui s'amusait en politique. Il admettait toujours tôt ou tard qu'il n'avait pas à l'inclure dans les méandres de ses problèmes identitaires, d’autant plus que ce boulot-là, aussi insipide qu’il parût, lui permettait de ne rien faire d’autre que de vivre de sa passion. Il arrivait en effet souvent à Muriel de payer la totalité du loyer, bien qu’au départ, ce fut son appartement à lui. Il reconnaissait tout cela assez aisément lorsqu'il était d'humeur bienveillante, mais, à ce moment précis, en pénétrant dans le salon, il ne s'était encore guère remis de la déclaration de la petite fleuriste au nez mutin. Ainsi, lorsqu'il avait vu apparaître la silhouette de Muriel qui ôtait la jupe de son tailleur pour se mettre à l'aise, et qu'elle avait tourné son visage vers lui, il n'avait pu que bredouiller un faible joyeux anniversaire en lui tendant mollement le bouquet. Il ne savait que faire de la rose couleur sang.
Muriel s'était dressée du haut de son mètre quatre-vingt, dominant Doumé de quelques bons centimètres, en collants noirs et tee-shirt blanc, ses cheveux bruns vouvoyant timidement la rangée de perles qui garrottaient son cou ; son menton avait tremblé, révélant des incisives entourées de lèvres sèches. Elle avait de grands yeux sombres et effilés, ce qu'elle avait de plus beau, et ce qui avait attiré Doumé, au début, dans ce long visage. Elle l'avait regardé dans le blanc des yeux.
– Tu pourrais y mettre un peu plus de conviction, avait-elle prononcé en s'étranglant sur la fin de la phrase.
A ce moment de l'histoire, cher lecteur, tu deviens acteur. A toi de choisir ! Si tu choisis la misère sexuelle, lis le paragraphe 1. Si tu choisis le feu d'artifices sensuel, saute vite au paragraphe 2 !
1.
Des sanglots avaient bientôt débordé, comme de tous les pores de son visage. Elle s'était jetée sur le futon blanc écru, inconfortable mais très couru chez les jeunes gens préoccupés de non-ostentation, avait replié ses jambes sur elle-même, et était restée là, secouée de spasmes écoeurants. Derrière elle se découpait, sur un ciel au bleu âpre et déclinant, la colline du Roucas Blanc dominée par Notre-Dame de la Garde, incontournable et humble dans le cadre de la baie vitrée. Cette vue servait à Doumé de bouée de sauvetage. Il s'en était détaché difficilement, avait pris une grande inspiration et s'était assis, quasiment en apnée, à côté des épaules ébranlées de Muriel. Puis il avait entrepris de la rassurer. Il eut l'inspiration de mettre sa distraction sur le compte du choc éprouvé le matin dans la boucherie.
Ils avaient ensuite basculé dans l'amour comme des rats eussent choisi un bac d'eau tiède pour éviter celui d'eau glacée. Il venait parfois à Doumé des métaphores de laboratoire. Après quelques paroles prononcées très doucement, quelques caresses du bout des doigts, il s'était replié dans sa chambre noire, lieu où Muriel n'avait pas même le droit de poser un orteil. Elle savait qu'elle devait respecter, bien qu'il lui en coûtât, ce jardin secret, dernier bastion de sa mâle indépendance. Il était resté un long moment assis dans le noir du laboratoire, la tête entre les mains, maudissant sa faiblesse.
La tête lui tournait. Trop d'événements en une seule journée. Il avait allumé la lampe rouge mais n'avait rien à développer. Il discernait maintenant autour de lui l’agrandisseur Reinhel, les cuves de développement Kodak, et la sécheuse de table à infrarouge. Des solutions Ilford et du papier au gélatino-bromure d’argent témoignaient de son souci de qualité. Des clichés du quartier de la Belle de Mai séchaient sur un fil. Il avait observé un moment d'un air absent ces vues grises ou sépia de l'ancienne manufacture de tabac, ou encore les entresols artistiquement glauques de la Friche-Belle-de-Mai, plateforme d'art et multimédia. Puis il avait sorti à nouveau les deux enveloppes, celle de droite et celle de gauche, qu'il avait posées sur le plan de travail à côté du révélateur. Il en avait relu le contenu, de l'une puis de l'autre, sous l’éclairage rouge et peu commode.
Il s'y connaissait peu en littérature, mais il devait reconnaître que ces deux histoires-ci étaient assez efficaces. Il découvrait ce pouvoir des mots. Le style était semblable et, à n'en pas douter, les deux nouvelles avaient été écrites par la même personne : Violette. L'une des historiettes avait pour héros un charmant boucher, dont une jeune cliente s'était éprise. Cette nouvelle était pleine d'humour, et venait en écho de la première, plus sérieuse, qui était cette déclaration enflammée. Elle lui avait arraché des larmes. Doumé l'avait trouvée au-dessus de la rangée de boîtes aux lettres, dans l’entrée de son immeuble, un mois auparavant. Elle lui était adressée. Depuis, il la préservait soigneusement, sans trop savoir pourquoi, du regard de Muriel. Pour plus de sécruité, il allait jusqu’à la garder toujours dans ses poches.
Il s'écroula sur les marches de l'Église des Réformés, se blessant légèrement aux grilles qui en protégeaient l'entrée, aux côtés d'une vieille et pauvre femme enroulée dans un drap puant l'alcool, lorsqu'il lui vint cette pensée macabre...
Violette était peut-être une serial writer. Elle annonçait peut-être ses crimes par l’envoi d’une enveloppe rose. Alors, son tour viendrait, comme le boucher. Tôt ou tard.
2.
Doumé se souvint du livre qu'il avait en poche, spécialement pour Muriel : le tome 1 de la Pléiade des oeuvres de Sade. Il le tendit à Muriel, avec un petit sourire. Elle lui jeta un regard surpris, puis ses beaux yeux scintillèrent. Elle ouvrit l'ouvrage, et n'eut à en lire que quelques lignes. Muriel lui prit la main, et ce seul contact l’émut. Elle l’entraîna vers la table du salon. Elle prit appui sur ses mains et balança ses fesses sur le rebord. Depuis le début, elle avait un sourire qui flottait sur ses lèvres, ce qui amusait beaucoup Doumé. Et là, assise sur cette table si prosaïque, où ils s'accoudaient tous les jours, la main de son homme posée sur ses cuisses, Muriel se mit, inévitablement, à rire. D’un rire doux et saccadé.
– Qu’est-ce qui est si drôle ?
Décidément, la voix de son Doumé donnait des frissons à Muriel. Elle frissonna, donc.
– Rien, je t’assure. Je suis heureuse, alors je rigole !
– Je t'aime...
Et il sembla à Doumé qu’une autre rose rouge s’approchait, pétales ouverts, nectar odorant, pour l’envelopper tout entier. Il finit accroché à elle comme à une bouée, repérant au loin le phare vers lequel il allait s’échouer, malgré ses signaux. Et il s’y fracassa, bien sûr, avec une violence inouïe, un plaisir sans fin qui irradiait à la surface de son âme, et explosait dans la tempête de sa tête.
Muriel se mit à rire, encore une fois, peut-être pour garder le souvenir de cette étreinte, et répondit tardivement :
– Je t'aime, moi aussi.
Doumé ressentit alors la véritable extase. Calé au creux de son amour, il eut cependant une pensée pour l'émouvante fleuriste du matin. Un éclair d'inquiétude s'alluma en lui. Et si elle était une serial writer, annonçant ses crimes par l'envoi d'une lettre rose ? Son tour viendrait, tôt ou tard...
Il se sentait souvent lombric, dans certaines périodes. Prendre des photos, alors, était trop douloureux. C'était comme autant d'autoportraits trop lucides.
Il avait passé toute la journée à retourner dans chaque recoin de sa tête les événements de la veille. Il continuait ce soir, de façon plus désordonnée, alors qu'il remontait en vacillant vers les hautes flèches pointues et étrangement menaçantes de l'église des Réformés, croisant d'abord les drogués, venant en masse s'approvisionner en nicotine, au seul bar du coin ouvert la nuit, puis ses congénères dans un état pas très lointain du sien. Certains baragouinaient tout seul, mais il n'était pas certain de ne pas s'être abandonné aussi, une fois ou deux, à ce vice de solitude. Il réussissait à y voir de la beauté, et se promettait de revenir un autre soir, sobre, pour parfaire son reportage photo sur le centre ville, commande d'un journal d'information hebdomadaire : "C’est à Phocée".
Au niveau du Musée de la Mode, il eut la vision d'un sexe d'homme solitaire, léger, léger comme l'air. Il tenta de le retenir par des gestes désordonnés, mais il s'envola pour côtoyer la lune, le veinard. Vers Noailles, il revit en songe cette curieuse jeune fille au regard et à la chevelure violines, qui lui avait offert une rose, après lui avoir écrit une émouvante déclaration. Ça ne lui était jamais arrivé, un truc pareil ! Il se repassa la scène. N’était-il pas fou de penser qu'il s'agissait de sa propre réalité ? Il soupçonnait le meurtre vu le matin de l'avoir rendu séduisant. Une perversion de plus ? Bon sang, qu'il était triste et effrayant de se découvrir un peu plus chaque jour...
Et il lui avait tourné le dos. Pour Muriel. Il était en train de réfléchir à tout cela, lorsqu'il avait poussé, le soir, la porte de son appartement, bouquet de fleurs – et rose rouge – en main. Le parfum trop sucré de Muriel lui avait rapidement appris qu'elle était rentrée du boulot. Elle occupait un emploi de cadre dans une entreprise de téléphonie, sise dans le bâtiment rénové des docks, à la Joliette. Il lui reprochait parfois la fadeur de son boulot, qu'elle avait obtenu grâce aux relations de son père fortuné, qui s'amusait en politique. Il admettait toujours tôt ou tard qu'il n'avait pas à l'inclure dans les méandres de ses problèmes identitaires, d’autant plus que ce boulot-là, aussi insipide qu’il parût, lui permettait de ne rien faire d’autre que de vivre de sa passion. Il arrivait en effet souvent à Muriel de payer la totalité du loyer, bien qu’au départ, ce fut son appartement à lui. Il reconnaissait tout cela assez aisément lorsqu'il était d'humeur bienveillante, mais, à ce moment précis, en pénétrant dans le salon, il ne s'était encore guère remis de la déclaration de la petite fleuriste au nez mutin. Ainsi, lorsqu'il avait vu apparaître la silhouette de Muriel qui ôtait la jupe de son tailleur pour se mettre à l'aise, et qu'elle avait tourné son visage vers lui, il n'avait pu que bredouiller un faible joyeux anniversaire en lui tendant mollement le bouquet. Il ne savait que faire de la rose couleur sang.
Muriel s'était dressée du haut de son mètre quatre-vingt, dominant Doumé de quelques bons centimètres, en collants noirs et tee-shirt blanc, ses cheveux bruns vouvoyant timidement la rangée de perles qui garrottaient son cou ; son menton avait tremblé, révélant des incisives entourées de lèvres sèches. Elle avait de grands yeux sombres et effilés, ce qu'elle avait de plus beau, et ce qui avait attiré Doumé, au début, dans ce long visage. Elle l'avait regardé dans le blanc des yeux.
– Tu pourrais y mettre un peu plus de conviction, avait-elle prononcé en s'étranglant sur la fin de la phrase.
A ce moment de l'histoire, cher lecteur, tu deviens acteur. A toi de choisir ! Si tu choisis la misère sexuelle, lis le paragraphe 1. Si tu choisis le feu d'artifices sensuel, saute vite au paragraphe 2 !
1.
Des sanglots avaient bientôt débordé, comme de tous les pores de son visage. Elle s'était jetée sur le futon blanc écru, inconfortable mais très couru chez les jeunes gens préoccupés de non-ostentation, avait replié ses jambes sur elle-même, et était restée là, secouée de spasmes écoeurants. Derrière elle se découpait, sur un ciel au bleu âpre et déclinant, la colline du Roucas Blanc dominée par Notre-Dame de la Garde, incontournable et humble dans le cadre de la baie vitrée. Cette vue servait à Doumé de bouée de sauvetage. Il s'en était détaché difficilement, avait pris une grande inspiration et s'était assis, quasiment en apnée, à côté des épaules ébranlées de Muriel. Puis il avait entrepris de la rassurer. Il eut l'inspiration de mettre sa distraction sur le compte du choc éprouvé le matin dans la boucherie.
Ils avaient ensuite basculé dans l'amour comme des rats eussent choisi un bac d'eau tiède pour éviter celui d'eau glacée. Il venait parfois à Doumé des métaphores de laboratoire. Après quelques paroles prononcées très doucement, quelques caresses du bout des doigts, il s'était replié dans sa chambre noire, lieu où Muriel n'avait pas même le droit de poser un orteil. Elle savait qu'elle devait respecter, bien qu'il lui en coûtât, ce jardin secret, dernier bastion de sa mâle indépendance. Il était resté un long moment assis dans le noir du laboratoire, la tête entre les mains, maudissant sa faiblesse.
La tête lui tournait. Trop d'événements en une seule journée. Il avait allumé la lampe rouge mais n'avait rien à développer. Il discernait maintenant autour de lui l’agrandisseur Reinhel, les cuves de développement Kodak, et la sécheuse de table à infrarouge. Des solutions Ilford et du papier au gélatino-bromure d’argent témoignaient de son souci de qualité. Des clichés du quartier de la Belle de Mai séchaient sur un fil. Il avait observé un moment d'un air absent ces vues grises ou sépia de l'ancienne manufacture de tabac, ou encore les entresols artistiquement glauques de la Friche-Belle-de-Mai, plateforme d'art et multimédia. Puis il avait sorti à nouveau les deux enveloppes, celle de droite et celle de gauche, qu'il avait posées sur le plan de travail à côté du révélateur. Il en avait relu le contenu, de l'une puis de l'autre, sous l’éclairage rouge et peu commode.
Il s'y connaissait peu en littérature, mais il devait reconnaître que ces deux histoires-ci étaient assez efficaces. Il découvrait ce pouvoir des mots. Le style était semblable et, à n'en pas douter, les deux nouvelles avaient été écrites par la même personne : Violette. L'une des historiettes avait pour héros un charmant boucher, dont une jeune cliente s'était éprise. Cette nouvelle était pleine d'humour, et venait en écho de la première, plus sérieuse, qui était cette déclaration enflammée. Elle lui avait arraché des larmes. Doumé l'avait trouvée au-dessus de la rangée de boîtes aux lettres, dans l’entrée de son immeuble, un mois auparavant. Elle lui était adressée. Depuis, il la préservait soigneusement, sans trop savoir pourquoi, du regard de Muriel. Pour plus de sécruité, il allait jusqu’à la garder toujours dans ses poches.
Il s'écroula sur les marches de l'Église des Réformés, se blessant légèrement aux grilles qui en protégeaient l'entrée, aux côtés d'une vieille et pauvre femme enroulée dans un drap puant l'alcool, lorsqu'il lui vint cette pensée macabre...
Violette était peut-être une serial writer. Elle annonçait peut-être ses crimes par l’envoi d’une enveloppe rose. Alors, son tour viendrait, comme le boucher. Tôt ou tard.
2.
Doumé se souvint du livre qu'il avait en poche, spécialement pour Muriel : le tome 1 de la Pléiade des oeuvres de Sade. Il le tendit à Muriel, avec un petit sourire. Elle lui jeta un regard surpris, puis ses beaux yeux scintillèrent. Elle ouvrit l'ouvrage, et n'eut à en lire que quelques lignes. Muriel lui prit la main, et ce seul contact l’émut. Elle l’entraîna vers la table du salon. Elle prit appui sur ses mains et balança ses fesses sur le rebord. Depuis le début, elle avait un sourire qui flottait sur ses lèvres, ce qui amusait beaucoup Doumé. Et là, assise sur cette table si prosaïque, où ils s'accoudaient tous les jours, la main de son homme posée sur ses cuisses, Muriel se mit, inévitablement, à rire. D’un rire doux et saccadé.
– Qu’est-ce qui est si drôle ?
Décidément, la voix de son Doumé donnait des frissons à Muriel. Elle frissonna, donc.
– Rien, je t’assure. Je suis heureuse, alors je rigole !
– Je t'aime...
Et il sembla à Doumé qu’une autre rose rouge s’approchait, pétales ouverts, nectar odorant, pour l’envelopper tout entier. Il finit accroché à elle comme à une bouée, repérant au loin le phare vers lequel il allait s’échouer, malgré ses signaux. Et il s’y fracassa, bien sûr, avec une violence inouïe, un plaisir sans fin qui irradiait à la surface de son âme, et explosait dans la tempête de sa tête.
Muriel se mit à rire, encore une fois, peut-être pour garder le souvenir de cette étreinte, et répondit tardivement :
– Je t'aime, moi aussi.
Doumé ressentit alors la véritable extase. Calé au creux de son amour, il eut cependant une pensée pour l'émouvante fleuriste du matin. Un éclair d'inquiétude s'alluma en lui. Et si elle était une serial writer, annonçant ses crimes par l'envoi d'une lettre rose ? Son tour viendrait, tôt ou tard...
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