La leçon de piano

Publié le par Clara

75598.jpg

Pour la seconde fois, j'ai revu La leçon de piano, de Jane Campion, par bribes. Quand on a une vie de famille, il devient très difficile de regarder un film en entier à la télévision. Dérangée par intervalles de dix minutes, j'ai réussi à voir à peu près les passages que j'avais ratés la première fois. Il me manque quand même toujours la fin.
Cela ne m'a pas empêchée de succomber à l'envoûtement. L'austérité anglo-saxonne de l'époque, plantée en plein coeur de la moiteur et de la langueur néo-zélandaise, est saisissante de contraste. Ce qui fait la grandeur de ce film aux images sublimes, aux plans soigneusement frappants, à la musique emportante, c'est la fusion entre le lieu et l'héroïne, nommée Ada. Vêtue de sombre des pieds à la tête au tresses serrées et compliquées (un plan fait le parallèle entre cette coiffure, ce qui se passe dans la tête d'Ada, et une forêt d'arbres enchevêtrés), Ada porte aussi un masque froid, sans sourire, et surtout sans voix. La froide Ada, on le comprend vite, a l'âme pourtant aussi chaude et sensible et passionnée que le pays qu'elle habite. Si elle se tait depuis l'enfance, c'est sans doute choquée par les moeurs trop puritaines de l'époque. S'exprimer par le piano, comme le Piano Man de l'histoire que je vous ai donnée à partager au tout début de ce blog, est une façon de résister à la laideur du monde, n'en extraire que la beauté (je viens de me souvenir que j'y parlais déjà d'ange, Angel Man qui captait les fragrances des moments importants selon lui...). Et évidemment, cela dérange ou séduit. A l'extrême. Ada va donc être passionnément aimée et passionnément haïe.
Tout est beau, tout a du sens dans ce film merveilleux. Aucun plan n'est gratuit. La violence ne l'est pas. L'amour non plus. Chaque mot, rare, est pesé. La musique, elle, est lourde et rentre dans les âmes. Les gestes, lourds de conséquences. Les regards, lourds de désirs. Tout est peut-être une question de poids, dans cette histoire.
Il y est aussi question d'ange. La fillette d'Ada, rouage important du drame qui se noue, se promène avec les ailes d'ange du spectacle de son école. Il s'agit là d'un ange maléfique, et c'est peut-être le plus violent de l'histoire, que ce soit l'enfance qui précipite le malheur.
Le moment le plus choquant - et le plus beau - du film advient. Je suis pétrifiée, traversée d'émotions diverses, en parfaite empathie avec Ada. Comme il s'agit là aussi d'art, le plus pur du septième art, je suis aussi bouleversée que devant un tableau, il s'agit d'ailleurs là encore d'un portrait de femme. Emotions ou tristesses refoulées de ma propre histoire affleurent alors à ce moment. Je pleure.
Le Jeune Chercheur D'or qui, par souci de partager ce que j'aime, était à mes côtés à ce moment-là, me regarde avec le même air parfaitement incrédule qu'il a eu lorsque j'ai ramené à la maison la reproduction de la Judith de Klimt (peut-être le même air que j'ai eu quand il regardait l'An 01). Il a tenu bon jusque-là, avec de gros efforts de patience qui m'ont beaucoup touchée (efforts que je n'ai pas faits pour l'an 01, je l'admets), mais cette fois il se lève, dégouté par la scène qu'il vient de voir.
J'ai à ce moment-là, bien sûr, à nouveau raté la séquence qui suit, puisque je me suis levée à mon tour pour le rassurer quant à ma bonne santé mentale. Je ne pense pas avoir réussi à le rassurer, et après tout, l'amour c'est aussi accepter que l'autre soit différent. Et c'est aussi pouvoir assumer sa différence. J'ai donc ensuite rallumé la télévision. Ils tentaient de charger le piano dans une barque. Puis je ne sais plus ce qui m'a encore dérangée. J'ai encore raté la fin. Qu'est devenu le piano ?
Ce qui m'a touchée aussi, c'est la beauté de Holly Hunter et de Harvey Keitel, loin pourtant d'être tous deux des sex-symbols, ils véhiculent dans ce film une volupté incroyable. Et ils deviennent incroyablement beaux !
Peut-être avez-vous aussi revu ce film, diffusé il y a 3 jours. La jeune pianiste ne me quitte plus, depuis, j'en rêve même la nuit, et plus j'en parle aux autres, plus je trouve de nouvelles métaphores qui m'avaient échappées au premier abord (la touche de piano détachée, transformée en doigt d'Ada, par exemple).
Cette jeune femme silencieuse jusque dans la douleur la plus cruelle, qui exprime ses émotions par la musique d'un instrument puis du corps, fait désormais partie de ma vie, elle est profondément ancrée en moi, elle est un peu devenue moi. 
mondrian-foret.JPG
(Mondrian)
Publicité

Publié dans Clara

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
On n'ose même pas avouer à Clara ce qui est advenu aux deux protagonistes, mais bon, ce n'était plus bien long...Ah mais oui, j'ai du courage, Mooi, je BRRise le silence, un bon vouikend, les copins ??
Répondre